Le Mexique a signé un accord de libre commerce, en janvier 1991, avec ses tractations bilatérales ou trilatérales, comme l'Initiative des Amériques de George
Bush (voir Inprecor n° 316 du 12 octobre 1990). Le Mexique a ainsi décidé de jouer les "bons offices" pour le compte de l'impérialisme dans son opération de mainmise sur l'Amérique latine. A l'instar des Etats-Unis, le président Salinas de
Cortari entend utiliser l'arme de la dette pétrolière des pays centraméricains à branches industrielles commencent à se meltre sur pied en Amérique latine, aux
Etats-Unis et au Canada pour riposter aux projets d"intégration économique"
Syndicalistes contre Bush voisins d'Amérique centrale qui se veut le cadre d'élaboration de futures son égard (1,5 milliard de dollars) pour encourager leur participation à celle opération.
Depuis un an, des rencontres de syndicats ou de travailleurs des différentes des Etats-Unis.
Hector de la Cueva est conseiller du Centre de recherches du travail et d'assistance syndicale (CILAS) du Mexique.
INPRECOR : Que signifie concrètement pour l'Amérique latine, et plus particulièrement pour le Mexique, l'Accord de libre commerce (ALC),
["'intégration économique" de l'Amérique latine proposeé par Bush ?
Hector de la CUEVA : Les Etats-
Unis cherchent à répondre par là à la concurrence économique mondiale croissante et à asseoir leur hégémonie à tous les niveaux. L'Europe avançant vers la constitution d'un ensemble plus unifié et le
Japon ayant formé un bloc autour de lui en Asie, les Etats-Unis essayent donc d'en créer un autre dans le continent américain.
L'Initiative des Amériques veut supprimer les rares obstacles qui pourraient subsister et qui empêcheraient les compagnies multinationales et le gouvernement nord- américain d'organiser l'ensemble économique du continent selon leurs besoins.
Lorsque les Etats-
Unis parlent d'accords de
"libre commerce" ou de la création d'un "grand marché" avec les pays latino-américains, cela n'a rien à voir avec les accords signés avec le Canada ; l'Initiative ne va
= Inprecor n° 328 du 12 au 25 avril 1991 pas créer un grand marché, car les rapports qui existent entre les Etats-Unis et l'Amérique latine sont marqués par l'inégalité.
• Quel est le véritable but du gouvernement des Etats-Unis?
D'abord, il veut contrôler ce futur marché potentiel. Ensuite, et c'est essentiel, les Etats-Unis veulent pouvoir compter sur une main-d'œuvre à bon marché concurrencer les autres pour pouvoir blocs économiques. Enfin, le gouvernement Bush veut exercer une pression à la baisse sur le niveau de vie et les acquis de la classe ouvrière au Canada et aux Etats-
Unis mêmes.
Le Traité de libre commerce (TLC), signé entre les Etats-Unis et le
Canada, a déjà conduit des milliers de travailleurs canadiens au chômage (on parle de 15 000 licenciements). La bourgeoisie canadienne a profité de la signature de cet accord pour porter un coup au niveau de vie des travailleurs, à leurs acquis, à la sécurité sociale, etc., qui étaient un peu supéricurs à ceux des ouvriers des Etats-Unis. On assiste à un processus de
Barricada nivellement du niveau de vie par le bas qui, avec les accords de libre commerce, descendra du Nord vers le Sud.
Les multinationales exercent un chantage contre les travailleurs; les Canadiens seront ainsi contraints d'accepter des conditions de travail plus mauvaises, sinon les usines fermeront et partiront au sud des Etats-Unis — c'est là que réside le chantage. Si les salariés nord-américains n'acceptent pas des salaires plus bas, les sociétés ferment et déménagent, elles se transforment en maquiladoras (1), au nord du Mexique ou ailleurs si la force de travail est meilleur marché -l'Initiative des Amériques tend à devenir continentale.
• Si cel accord a déjà frappé les intérêts des travailleurs de deux des sept pays les plus puissants du monde occidental, que deriendront les ourriers lalino-américains?
Au Mexique, comme ailleurs en Amérique latine, la signature des accords de libre commerce maintiendra un niveau de vie très bas car le seul atout d'un pays comme le nôtre pour entrer dans la concurrence du marché ouvert réside dans l'existence d'une force de travail bon marché. Nos gouvernements s'efforcent donc de préserver des salaires dérisoires.
Les travailleurs des pays industrialisés, eux, se verront contraints d'accepter des conditions de travail plus mauvaises, et ceux d'Amérique latine auront à peine de quoi survivre.
Celle détérioration est la conséquence directe des projets économiques qui sont appliqués en Amérique latine — avec la multiplication des maquiladoras au Mexique (en quelques années, le nombre de leurs employés est passé de 100 000 à 500 000), où les ouvriers n'ont aucune protection sociale et de très mauvaises conditions de travail ; le niveau de syndicalisation y est très faible. Comme les travailleurs mexicains ont malgré tout arraché une série d'acquis, il faut se battre pour qu'ils soient étendus à ce secteur.
Les accords de libre commerce frappent aussi les patrons des petites et moyennes entreprises. Au Mexique, des branches industrielles comme celles des jouets, des chaussures ou du textile dépérissent depuis le début des années 80 à cause du changement de la loi sur les investissements étrangers et de l'ouverture de nos frontières à d'autres pays qui ont pu ainsi faire entrer des marchandises. Avec l'ALC cette situation va s'aggraver ;
1) Les maquiladoras sont les zones franches au Mexique. Voir notre dossier sur les zones franches et, notamment, sur les maquiladoras, dans Inprecorn° 319 du 23 novembre 1990.
En janvier 1984, le gouvernement des Etats-Unis lançait l'Initiative du bassin caraibe ; le 9 novembre 1990, George Bush décidait que le Nicaragua pourrait enfin y accéder et avoir ainsi accès au marché nord-américain (aux conditions draconiennes et plus que protectionnistes posées par
En effet, le gouvernement de Violeta Chamorro semble aujourd'hui remplir les conditions fixées par l'impérialisme qui réserve son "initiative" aux pays « non communistes - ; qui n'ont pas touché aux • propriétés des Etats-Unis » ; qui collaborent avec eux dans la lutte contre le trafic de drogue ;
qui ne favorisent pas d' « autres pays développés qui auraient une politique aux intérets commerciaux des Etats-Unis », etc. Mais le président nord-américain « est autorisé a enfreindre ces condi-
L'Initiative du bassin caraibe (comme celle qui vise l'ensemble de l'Amérique latine) est évidemment une nouvelle stratégie impérialiste pour rétablir et moderniser les mécanismes de domination des Etats-Unis — ces derniers expliquent tout simplement que l'Amérique centrale et les Caraibes
Dans le cas précis du Nicaragua, l'admission dans l'Initiative s'accompagnera de nouvelles mesures d'ajustement (qui viendront s'ajouter à celles que le Fonds monétaire international et la
Banque mondiale avaient déjà commencé à lui imposer) et permettra l'arrivée de certains produits nicaraguayens sur le marché des Etats-Unis (fruits, plantes d'intérieur — sic ! —). Le gouvernement de l'Union nationale d'opposition a déjà annoncé son intention de rouvrir des zones franches les grandes multinationales et leurs associés locaux en seront les grands bénéficiaires.
• Cette offensive prend évidemment d'autres formes...
On assiste à l'émergence d'autres phénomènes, dont celui de la privatisation à grande échelle. Au Mexique, presque 85% des entreprises nationalisées ont déjà été cédées ou sont en vente. Il est aussi question d'un "accord national de productivité", qui chercherait à imposer des normes aux syndicats pour accroître la productivité sans augmenter les salaires. Les lois du travail vont aussi être bientôt modifiées.
En même temps, dans certains pays, des espèces de "programmes sociaux" sont appliqués qui, outre leurs objectifs politiques, cherchent à substituer les droits acquis et établis par les lois et les institutions par la charité publique, dans un budget que l'Etat consacrerait prétendument à l'aide des secteurs les plus démunis. Cela fait partie de la logique de démantèlement de l'Etat-providence et de son remplacement par ce qu'on appelle au Mexique 1'"'Etat solidaire" — un Etat qui détient très peu de choses et censé canaliser des ressources pour les plus défavorisés. Au Mexique, il y a déjà un programme national de solidarité, et au Pérou un programme social de compensation.
En somme, les Etats-Unis essayent de mettre toute l'Amérique au même niveau : nivellement des niveaux de productivité, des méthodes de travail, etc. Seuls les salaires seraient différenciés : les travailleurs mexicains gagnent toujours onze ou douze fois moins que les Nord-Américains.
• Mais où en est exactement ce processus d'intégration économique ?
Dans certains pays, dont le Mexique, les négociations avancent plus vite. Les objectifs sont bien définis ; dans le dernier rapport de son gouvernement, le président Salinas de Gortari a défini très clairement les choses : « Nous voulons que le Mexique fasse partie du "premier monde" et non du tiers monde. » Mais il tente d'y parvenir non pas par un développement indépendant du pays, mais, au contraire, par une subordination totale et absolue à l'impérialisme nord-américain. Le Mexique essaye d'entrer dans le "premier monde" au même titre que Puerto Rico, qui est un pays totalement subordonné. Les négociations du libre commerce signifient une violation de la souveraineté nationale.
Le Mexique sert, en outre, de platesont leur "marché naturel".
d'industries textiles au Nicaragua. * du Sud pour encourager des accords de libre commerce avec différents pays. Ce faisant, il ne cherche pas à mettre sur pied un marché latino-américain, qui s'opposerait à l'intégration prônée
Etats-Unis, les par mais un marché qui permettra à l'Initiative de commencer à passer des accords avec différents pays et à faciliter l'intégration dans le projet nord-américain.
Le gouvernement mexicain pave le chemin pour les
Etats-
Unis, espérant ainsi devenir un pont entre l'impérialisme et le reste du continent.
Cette zone de "libre commerce" n'a rien à voir avec le projet d'union économique européenne. S'il est vrai qu'en Europe il existe aussi des tentations hégémoniques de la part de certains pays, les inégalités ne sont pas aussi marquées, les pays ont un développement plus ou moins similaire. En Amérique cette "unité" se ferait entre des pays industrialisés et d'autres extrêmement retardés ; elle serait subordonnée aux grandes multinationales des Etats-Unis et du Ca-
Réservé aux "non communistes"
l'oncle Sam, évidemment) et "accueillir" capitaux et entreprises de ce pays.
tions pour des raisons d'intérét économique ou pour la sécurité nationale » forme pour faire avancer l'Initiative des
Amériques dans le reste du continent. Des négociations ont récemment commencé avec les pays d'Amérique centrale ; le président Salinas a voyagé en Amérique rents pays
Source : Barricada, janvier 1991 nada. A ce niveau, il faut veiller à faire la différence entre la défense des droits des travailleurs, même de ceux du Canada et des Etats-Unis, ct l'apparition de manifestations chauvines
— on a déjà vu des campagnes de ce type, et ce n'est sûrement pas une alternative. En ce qui concerne le Canada, nous pouvons être d'accord avec les propositions de nombreux syndicats qui s'opposent à l'intégration, mais nous ne sommes sûrement pas d'accord pour opposer le "nationalisme canadien" au "nationalisme mexicain"!
• Concrètement, quelle peut-être la réponse des iravailleurs et des syndicats au projet de
Bush?
Les contacts, les liens et les rencontres entre travailleurs et syndicalistes de diffé-
- notamment avec ceux d'Amérique du Nord, pays avec lequel les négociations sont le plus avancées — commencent à se généraliser ; il faut trouver une alternative par ce biais pour répondre au processus d'intégration.
En 1990, une rencontre de syndicalistes mexicains et canadiens a déjà eu lieu, et a débouché sur un communiqué commun concernant l'Accord de libre
Inprecor n° 328 du 12 au 25 avril 1991 =
commerce. Il y a aussi eu une réunion entre des syndicalistes nord-américains et mexicains, en présence de certains Canadiens. En 1991, une rencontre Canada/ Etats-Unis/Mexique devrait avoir lieu ; des réunions de branches ou du secteur des services sont en préparation pour chercher des solutions communes, et surtout pour briser la concurrence que les multinationales et l'impérialisme tentent de faire passer avant les intérêts des salariés nord-américains ou latino-américains; il faut y opposer la solidarité et la coopération.
Même s'il n'existe pas encore d'alternative ou de riposte globale, ce type de contacts doit s'engager dans tout le continent, avec des pays aussi importants que le Brésil.
Les réponses que doivent apporter les travailleurs se situent à trois niveaux. D'abord, ils doivent montrer leur opposition politique claire et nette au projet de Bush, car il est de nature totalement antidémocratique — au Mexique, par exemple, l'accord n'a été soumis ni à la population, ni à ses représentants politiques ou sociaux; il a été négocié par les gouvernements, les multinationales et leurs acolytes locaux. Ensuite, il faut souligner que ce processus d'intégration affecte les économies nationales et les subordonne aux grandes compagnies transnationales. Face à cela, il ne s'agit pas d'adopter une position autarcique et de dire que chaque pays peut se débrouiller tout seul, mais d'empêcher que ces accords entravent la possibilité d'un développement indépendant des pays latino-américains. Le Mexique pourrait demander, par exemple, que des mesures de compensation soient établies par rapport à sa dette extérieure ou à d'autres éléments qui ont aggravé son retard économique ; de telles conditions pourraient être imposées dans toutes les négociations qui seraient entreprises avec d'autres
La subordination économique vis-àvis des Etats-Unis imposée à l'Amérique latine porte atteinte à sa souveraineté, cela peut avoir des répercussions dans le do-
Cependant, dans la mesure où ce projet d'intégration économique avance, et étant donné que le rapport de forces actuel ne permet pas de songer à le mettre en échec, il faut se préparer à y répondre dans la pratique.
Les organisations sociales doivent faire des propositions concrètes de négociation, en ce qui concerne la main-d'œuvre, par exemple. Les Etats-Unis exercent aussi une pression importante sur le Mexique pour que l'Accord inclue le pétrole — jusqu'à présent le gouvernement mexicain s'y est refusé. Le problème de = Inprecor n° 328 du 12 au 25 avril 1991 l'émigration des travailleurs mexicains en direction des Etats-Unis rentre aussi dans ce cadre. Il faut se battre pour que les salaires soient nivelés par le haut, et non par le bas. S'il y a des accords sur le libre commerce et la productivité, il faut que les salaires augmentent et que les conditions de travail et de vie soient haussées au niveau du Nord. Il doit en être de même pour les droits des travailleurs ou pour des problèmes comme celui de l'environ-
Les compagnies étrangères, soumises à de sévères règlementations en matière de protection de l'environnement aux Etats-Unis, ferment souvent leurs portes dans ce pays et se déplacent au Mexique où elles déversent leurs déchets toxiques et polluent l'environnement. Il faut donc que, dans ce domaine aussi, les lois soient les mêmes, pour que les patrons nord-américains ne puissent pas échapper aux règlementations en vigueur chez eux et s'en aller polluer ailleurs. La législation du travail et les droits de l'homme sont aussi de plus en plus violés chez nous ; les organisations sociales et les syndicats doivent en exiger le respect. Tout cela ne peut être arraché que par des luttes.
Tout ce qui est en train d'être mis en œuvre dans nos pays fait partie d'une stratégie parfaitement dessinée par les multinationales : les syndicats et les travailleurs doivent agir de même et opposer à ce projet des stratégies communes, une "transnationalisation" des syndicats, qui dépasseraient ainsi les frontières.
• Mais, dans la situation actuelle, ce n'est pas facile...
Effectivement, ce sera difficile et compliqué. Aux Etats-Unis et au Canada, on a déjà assisté à des expériences de ce genre et les résultats n'ont pas été excellents — le syndicat de l'automobile du Canada a fini par se séparer de son homologue des Etats-Unis.
Mais on peut avancer dans la mise en ouvre d'actions, de revendications et de plate-formes communes, d'accords de coopération : tout cela est possible et nécessaire.
Nous avons déjà effectué des pas en ce sens qui ont débouché sur les rencontres que j'ai citóes. Ce qui a été fait dans le groupe Ford constitue un bon exemple : le syndicat canadien, certaines sections de celui des Etats-Unis et des travailleurs de Ford au Mexique ont décidé que le 8 janvier serait dorénavant la journée internationale des travailleurs de Ford (le 8 janvier 1990, les hommes de main de la Confédération des travailleurs du Mexique - CTM - avaient agressé les travailleurs de la Ford de Cuautitlan, au Mexique, faisant neuf blessés et un mort ; après cette attaque, les travailleurs de la Ford de Mexico ont poursuivi leur mouvement). Cette date est devenue un symbole, et tous les travailleurs de Ford au Mexique, aux Etats-Unis et au Canada portent un bandeau avec le nom du travailleur mort : Cleto. Une telle initiative montre que l'on peut réaliser des actions ouvrières internationales concrètes ; cet exemple peut être étendu à différentes branches et à d'autres pays.
On peut passer de manifestations symboliques à des actions plus importantes et à une plus grande coordination en matière de rencontres de branche. Une réunion avec des travailleurs de l'automobile de différents pays du continent, dont le Brésil, est déjà prévue ; ainsi que dans le secteur des télécommunications. De telles coordinations devraient déboucher sur des engagements, des accords, des déclarations ou des actions conjointes.
Il est essentiel de développer ce type d'initiatives ; c'est de là que peut émerger une alternative concrète, qui ne soit pas seulement idéologique.
Les travailleurs des Etats-Unis et du Canada commencent à prendre conscience de cette nécessité. Lors d'une rencontre dans le Minnesota, aux Etats-Unis, un appel « Pour la solidarité et contre la concurrence » à été lancé.
Les syndicalistes nord-américains ont compris que la meilleure façon de défendre l'ensemble des salariés était de se battre pour tous ceux d'en bas ; ce n'est qu'ainsi que l'on préservera les conditions de vic, et que l'on arrêtera les chantages et les lock-out. *
Février 1991 Propos recucillis par Gonzalo Molina