L'IRONIE sert d'exutoire à la rage impuissante qu'inspire l'effroyable résultat de l'action militaire impérialiste contre l'Irak. A l'hécatombe perpétrée directement au cours des SIX semaines d'acharnement coalisé contre l'Irak et les Irakiens, se sont ajoutées les conséquences écologiques et économiques apocalyptiques de la "guerre chirurgicale", en Irak et au Koweit, et six semaines de carnage, mené par les troupes de Bagdad contre les populations arabe et kurde de leur propre pays, condamnant des millions de réfugiés à fuir la terreur baassiste dans des conditions tragiques. Tout cela, prétenduement, pour restituer à quelques centaines de milliers de Koweitiens, assujettis à une famille princière despotique, une souveraineté plus illusoire que jamais sur leur lopin de désert imbibé de pétrole.
Une guerre pour une autre
Aujourd'hui, les gouvernements occidentaux se préoccupent du sort dramatique du peuple kurde. Ils ne le font pas que pour de nobles raisons. La condition effroyable faite aux Kurdes d'Irak est aussi utilisée pour escamoter les résultats réels de l'opération militaire des troupes coalisées. Les régions kurdes, en effet, ont été épargnées par leurs six semaines de bombardements. La fuite massive de la population, terrorisée devant la progression de l'armée de Saddam Hussein, souligne à nouveau à quel point son régime est exécrable. En quelque sorte, l'Occident y trouve une nouvelle justification a posteriori de son agression militaire.
Certes, la nouvelle tragédie du peuple kurde met aussi en relief l'inaction, à cet égard, des forces de la coalition qui étaient et restent en mesure de dicter à Saddam Hussein toutes leurs conditions. Ce dernier a même accepté la résolution 687 du Conseil de sécurité de l'ONU (2), qui aurait pu porter en exergue la fameuse sentence romaine: Vae victis (malheur aux vaincus). Mais, bien sûr, l'argument des chancelleries occidenmondial" fondé, selon Bush, sur le « réglement pacifique des conflits » et un « juste traitement de lous les peuples » (1).
l'âme avec les pires atrocités.
alimenter le flot des immigrants du tiers dont la prospérité a été bâtie sur leur propre détresse. Plus immédiatement, il s'agit d'empêcher les Kurdes de passer de leurs territoires sous domination arabe
GOLFE
Qui faut-il juger?
Les gouvernements de la Communauté économique européenne (CEE)
souhaitent que Saddam Hussein soit jugé pour "crimes contre l'humanité".
Quelle grandeur d'âme ! Et quel soulagement pour les millions de Kurdes qui vivent en ce moment un cauchemar de plus ! Les bonnes consciences de la grande croisade pour la paix, la démocratie et le droit des peuples, menée par Bush, Major, Mitterrand, peuvent dormir tranquilles. Après la
"Tempête du désert", l'opération "Manne du Kurdistan" est en cours.
Saddam Hussein est plus affreux que jamais, et l'Occident aussi humaniste qu'il l'a toujours été. Tout est dans l'ordre, à l'heure du "nouvel ordre
Salah JABER tales est tout prêt : la non-ingérence, principe à géométrie hautement variable en vertu duquel on peut justifier, quand on en a besoin, la coexistence dans la paix de
Mitterrand, maître dans l'art de l'hypocrisic grandiloquente, y a ajouté une note dont il est bien fier : le "devoir d'ingérence humanitaire", c'est-à-dire celui d'assurer aux populations sinistrées les moyens d'une fixation sur leur territoire.
Do NOI
DISTURB
Le but fondamental étant, pour qui ne l'aurait pas compris, d'éviter les grands exodes qui, comme on sait, finissent par monde vers les rivages d'un Occident irakienne à leurs territoires sous domination turque ou iranienne, et d'aggraver ainsi le caractère explosif d'une des "questions" nationales les plus iniques de ce siècle. Comment ne pas être écœuré par les satisfecit décernés généreusement, par les mêmes gouvernements occidentaux, à l'Iran et à leur brave allié turc pour le grand humanisme dont ils font preuve ? Le peuple kurde devrait done être toujours reconnaissant à l'un ou l'autre de ses oppresseurs. Il devrait, en particulier, témoigner de sa gratitude envers un gouvernement ture dont les soldats n'ont pas hésité à tirer sur les masses kurdes, prises de panique, pour les empêcher d'accéder au territoire de leurs compatriotes soumis à la botte turque. Ou peut-être le peuple kurde devrait-il remercier le gouvernement de Turgut Özal, membre de la coalition alliéc, pour avoir enfin autorisé les Kurdes à parler leur propre langue entre eux !
Hypocrisie sans limites Hypocrisic sans limites que celle dont le dernier avatar est de jeter la pierre à Saddam Hussein pour son oppression du peuple kurde, en feignant d'ignorer que l'oppression du même peuple par la Turquie ou l'Iran est au moins aussi dure, sinon plus, que l'oppression irakienne. Hypocrisie abjecte de ceux qui voudraient juger Saddam Hussein pour ses crimes, alors qu'hier encore ils s'en accommodaient très bien et viennent eux-mêmes de commettre un crime effroyable dans cette région du monde, un crime dont le bilan final, quand il pourra être estimé, sera vertigineux. Même des éditorialistes hier va-t-en-guerre de la presse américaine le reconnaissent aujourd'hui, amèrement, tels William Safire du New York Times : « Le leader kurde, Massoud Barzani, savait
1) Discours du 13 avril 1991 à Montgomery, Alabama.
2) Voir Inprecorn° 328 du 12 avril 1991.
GOLFE qu'il pouvait battre les forces de Saddam Hussein, affaiblies par la guerre, dans les rudes montagnes du Kurdistan, pourvu que les Etats-Unis interdisent au dictateur l'usage des moyens aériens. Les Kurdes auraient alors contrôlé les zones pétrolifères de l'Irak et auraient été en mesure de négocier leur autonomie.
» Mais c'est là que George Bush prit peur (...). Il apparaît qu'il ne voulait pas que le peuple irakien se rebelle; il voulait seulement que les militaires changent de dictateurs. (...) Mais en changeant d'attitude au sujet de la protection aérienne des Kurdes, le président est en fait intervenu au côté de Saddam Hussein. Une fois qu'il avait donné l'arme de la terreur par bombardement aérien au boucher impitoyable de Bagdad, M. Bush abandonnait des dizaines de milliers de combattants kurdes à la mort et leurs familles à la famine » (3).
La tragédie du peuple kurde
Tout est ici dit : aussi bien les raisons réelles pour lesquelles la défaite kurde était souhaitée par la coalition, que la véritable complicité de Bush et consorts avec Saddam Hussein (4). La seule erreur de W. Safire, et pour cause, c'est de croire que Bush, en lâchant ignominieusement les Kurdes, avait "changé d'attitude", autrement dit qu'il avait d'abord l'intention de les protéger. L'un des "hommes du président", Brent Scowcroft, a réfuté bêtement, car involontairement, cette allégation : «M. Scowcroft a déclaré que les Etats-Unis avaient disposé préalablement des provisions de secours en Turquie en prévision d'un afflux de réfugiés à la fin de la guerre du Golfe, et rétrospectivement, auraient probablement dû avoir plus de provisions en attente » (5).
En somme, les Etats-Unis savaient parfaitement que leur guerre allait déboucher sur une nouvelle tragédie pour le peuple kurde. Grands seigneurs, ils ont prévu tentes et vivres à son intention, comme ils en ont fourni naguère aux Palestiniens. Que des bonnes âmes de la croisade contre Saddam Hussein aient pu croire, en toute bonne foi, que la coalition planterait dans la région les drapeaux de la démocratie et des droits des peuples, c'est le signe de leur naïveté et de leur profonde ignorance de ce qui anime réellement les puissances occidentales.
Le problème, c'est que les Kurdes eux-mêmes y ont cru. Une nouvelle fois, les Kurdes d'Irak ont pensé que l'Occident les aiderait à s'affranchir du joug qui les accable. Ils ont oublié la manière dont Washington les avait lâchés en 1975, après l'accord conclu à cette fin entre Bagdad et le Chah d'Iran : plusieurs centaines de milliers d'entre eux avaient déjà dû se réfugier en Iran (6). Ils ont ignoré la GAIT 113 leçon toute récente de la complaisance de l'Occident envers leur massacre au gaz par Saddam Hussein, en 1988.
Mais comment reprocher à un peuple ses illusions renouvelées quand ses directions, par opportunisme, reproduisent sans cesse ces fausses espérances ? Talabani, chef de l'Union patriotique kurde (UPK), n'est-il pas allé jusqu'à souhaiter publiquement que le président turc se fasse le porte-parole des Kurdes ! Tel est le lot de cette région du monde, où les dirigeants de deux peuples soumis à plusieurs oppresseurs, les peuples palestinien et kurde, se lient sans cesse à une partie de leurs oppresseurs contre une autre, et espèrent toujours que leur délivrance viendra du grand oppresseur de tous, les EtatsUnis.
Il faut préciser cependant que les illusions du peuple kurde ne comptent pas pour beaucoup, cette fois, dans sa nouvelle tragédie. Le vide créé par le retrait momentané des troupes de Saddam Hussein, appelées à des tâches répressives plus urgentes dans le sud de l'Irak, ne pouvait qu'inciter une population excédée par son interminable martyre à se soulever. Cette occasion historique devait être saisie. L'issue n'était pas fatale : personne ne pouvait prévoir avec certitude que le régime baassiste parviendrait à se maintenir contre une insurrection populaire généralisée, après la défaite cuisante de son armée face à la coalition. On ne pouvait éviter de prendre le risque de se révolter dans de telles conditions, même sans illusion aucune au sujet d'un appui extérieur.
Avec la complicité de la coalition, les sbires de Saddam ont malheureusement été plus les forts, pour l'instant. Jusqu'à quand ? Le pouvoir baassiste déploie l'ultime énergie d'un régime aux abois. Ses hommes se défoulent sur les populations de leur propre pays de l'écrasement auquel ils ont été soumis de la part de la coalition.
Mais, chaque jour qui passe aggrave encore le sort commun de tous les habitants de l'Irak, alourdissant le désastre apocalyptique qui leur a été infligé par la responsabilité parKOWEIT tagée de Sad-
(PETRO GOLAN dam Hussein et
de la coalition PALES impérialiste. Le
Tfeu de la révolte en cours en Irak sera bien plus difficile à éteindre que les puits de pétrole en flammes du Koweit. Il rejaillira sans cesse des braises, longtemps incandescentes, ravivé par le désespoir d'un peuple accablé dont les Kurdes ne sont qu'une partie.
Le reste de l'Irak, en effet, est sinistré autant, sinon plus, que le Kurdistan. Mais ce sinistre là, les gouvernements de Washington, Londres et Paris préfèrent le passer sous silence puisqu'il est le résultat direct de leur acharnement "libérateur". Il n'est qu'à voir le peu de publicité auquel a eu droit le rapport, pourtant explosif, de la commission d'enquête dépêchée par les Nations-Unies en Irak, pour évaluer les conséquences de la guerre sur ce pays.
Un pays dévasté
Ce rapport, présenté au Conseil de sécurité le 22 mars 1991, a été rédigé par le sous-secrétaire général de l'ONU, le Finlandais Martti Ahtisaari. Il explique tout bonnement que l'Irak a été ramené à « l'ère pré-industrielle » par un bombardement « quasi-apocalyptique » ayant profondément affecté les denrées alimentaires, l'agriculture, l'eau, l'électricité, l'hygiène et la santé. Il affirme que si une action humanitaire n'était pas entreprise de toute urgence, dans ces différents domaines, une « catastrophe imminente »
3) International Herald Tribune du 5 avril 1991.
4) Voir Inprecorn° 326 du 15 mars 1991
5) International Herald Tribune du 15 avril 1991.
6) Voir Inprecorn° 328 du 12 avril 1991.
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RD
frapperait l'Irak avec des pertes humaines terribles et massives dues aux épidémies et à la famine. Le président de l'association américaine Médecins pour les droits de l'homme, le Dr Jack Geiger, de retour d'Irak, a estimé que le nombre des morts dû à cette catastrophe atteindra bientôt « plusieurs dizaines de milliers ».
Cette affreuse réalité, aujourd'hui occultée, a fait l'objet récemment d'un très bel article, un cri isolé, de Jessica Mathews dans le Washington Post. Il se termine par une série de questions très pertinentes : « Contre qui les alliés étaient-ils en guerre, contre Saddam Hussein ou contre tous les Irakiens ? Si ce n'était pas contre tous les Irakiens, alors contre lesquels ? Si l'objectif de se débarrasser de Saddam Hussein n'a pu être atteint, pour l'instant au moins, quelles considérations doivent primer, les considérations géopolitiques ou humanitaires ? Spécifiquement, si les épidémies et la famine se déclarent avant que les conditions du délai de 120 jours fixé par le cessez-le-feu aient été remplies, qu'est-ce qui est le plus important ? A quel point les Etats-Unis et d'autres membres de la coalition sont-ils responsables des souffrances des Irakiens ? Si l'Irak ne peut pas payer pour ce dont son peuple a besoin alors qu'il paye en même temps des réparations, que faudrait-il faire ? Finalement, et inévitablement : l'enjeu justifiait-il tout cela ? » (7).
Ajoutons-y une autre question : qui faut-il juger en premier pour crimes con-
18 avril 1991
7) International Herald Tribune du 17 avril 1991.