bons Samaritains qui espèrent, par leur paternalisme fielleux, se démarquer de la barbarie nord-américaine, face à l'hypocrisie des gouvernements turc et iranien.
apparus au Kurdistan. Cette fois-ci, c'est pour installer des camps de réfugiés que
Le 24 avril 1991, une délégation de différentes organisations kurdes a rencontré
Saddam Hussein à Bagdad ; un accord de principe a été conclu, qui est présenté comme celui signé en 1970, qui prévoyait une autonomie importante pour les patriotique du Kurdistan (UPK), est apparu le soir même à la télévision irakienne aux côtés de Saddam Hussein pour annoncer cette esquisse de règlement de la question kurde en Irak ; mais l'accord n'a pas encore été entériné par Massoud
Barzani du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), et il reste à savoir si, comme
Un peuple
Les 4 millions de Kurdes d'Irak ont tout abandonné pour prendre le chemin de l'exode, fuyant la machine à tuer de
Saddam Ilussein. Un million de personnes est arrivé aux frontières turques et iraniennes ; des centaines meurent chaque jour de faim, de froid et de maladie (1).
Les principales victimes de la guerre sont l
Palestiniens ou Kurdes, face à la Pax
Americana, face aux bourgeoisies européennes et aux sociaux-démocrales
On disait que la guerre se déroulait dans le Golfe, mais ses fruits amers sont les forces alliées ont pénétré dans le nord de l'Irak. A ce jour, 1 500 Kurdes
— surtout des enfants — sont déjà morts de faim.
Kurdes et des élections libres en Irak. Jalal Talabani, dirigeant de l'Union en 1974, Saddam Hussein ne dupera pas les Kurdes une fois de plus.
LE KURDISTAN existait dans la première carte que les impérialistes avaient tracée pour la région, à la fin de la Première Guerre mondiale (2). Mais, lorsqu'il leur est apparu qu'une Turquie puissante leur serait plus profitable au Moyen-Orient et, face à l'insistance des Britanniques, qui voulaient à tout prix garder le contrôle de l'Irak du nord et, enfin, dans la mesure où une direction kurde indépendante, capable de conduire un projet alternatif n'a pas émergé, la question kurde a été reportéc aux calendes grecques.
Après diverses tentatives infructucuses de soulèvement, c'est à la fin de la Seconde Guerre mondiale que les choses ont commencé à changer au Kurdistan, non pas dans les parties irakienne et turque, les plus politisées, mais en Iran.
En 1941, les forces soviétiques et britanniques sont entrées en Iran. La présence de l'Union soviétique (URSS), qui avait pris le contrôle du nord du pays a accéléré la prise de conscience nationale des Azéris et des Kurdes de la région, malgré des contradictions et des conflits. Après le retrait soviétique, à la fin de la guerre, ces deux peuples ont profité du vide pour
1) Voir Inprecorn° 328 du 12 avril 1991
2) Voir Inprecorn° 316 du 12 octobre 1990
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sacrifié Tuat ORCUN
créer leurs propres organisations politiques. En 1946, la République kurde de Mahabad a été fondée, pour disparaître en moins d'un an sous les coups de l'armée régulière iranienne. C'est Barzani, pourtant Kurde d'Irak, qui dirigeait la principale force militaire de la République de Mahabad; il a tiré une leçon importante de cette défaite : « En fait, ce n'est pas l'armée iranienne qui a écrasé les Kurdes. Ce sont les Anglais et les Américains qui ont fait reculer les Soviétiques. » Ainsi, selon Barzani, le mouvement de libération nationale kurde ne devait plus être considéré comme un facteur indékurde de 10 a 100% pendant, mais étroitement subordonné 1920 au jeu des forces extérieures. Cette analyse a été prépondé- TURQUIE rante durant des décennies, tant que les directions traditionnelles, c'est-à-dire basées sur la représentation du système tribal, ont été en place. La situation internationale n'était
LIBAN plus un simple fac-
BEYROUTH teur de la lutte politique, mais son élément dominant.
En 1945, l'impérialisme britannique était la force prépondérante dans la région. Mais les Etats-Unis, qui jouaient à fond la carte d'Israël, tentaient de disputer à la Grande-Bretagne cette suprématie. Un facteur important pour le mouvement national kurde, ne serait-ce qu'indirectement, a été la présence soviétique dans la région ; à partir des années 50, l'URSS s'est rapprochée des directions nationalistes arabes radicales qui se démarquaient de l'Occident à cause du soutien de celui-ci à Israël.
Les Kurdes dans la guerre Iran-Irak
Avec le renversement du roi Faysal en Irak, en juillet 1958, le mouvement kurde, sous la direction de Barzani, est repassé à l'offensive. Le régime de Bagdad se définissait comme étant un des précurseurs de la "voie non capitaliste de développement" chère aux Soviétiques. L'Irak obtenait d'importantes aides militaires de l'URSS, face à la Turquie et à l'Iran, ouvertement pro-américains.
Les Etats-Unis, Israël et l'Iran ont apporté leur soutien au mouvement kurde pour contrecarrer le régime de baassiste en Irak; il s'agissait, d'ailleurs, du seul appui international dont disposaient les
Régions de peuplement
Républiques soviétiques Kars • République kurde prévue par le traité de Sèvres en
150 km • Erzurum Diyarbakir Sirnak Gaziantep -Mardin Alep SYRIE DAMAS IRAK ment de la guerre Iran-Irak, en 1980. glants entre Kurdes à cause de l'attitude pro-chah) du Parti démocratique du Kurdistan (PDK d'Irak, basé en Iran) ; lors de la guerre Iran-Irak, les militants du PDK d'Irak et d'Iran se sont retrouvés dans des fronts opposés, ennemis entre eux et alliés de leurs ennemis respectifs. A la fin de cette guerre, Le Monde titrait en une : « Les Kurdes sont les perdants de la paix ». Comment auraient-ils pu être les vainqueurs de cette guerre ? kurdes d'Iran et d'Irak se sont surtout efforcées de trouver des soutiens diplomatiques. Jalal Talabani, dirigeant de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) s'est trouvé aux avant-postes de ces démarches et s'est affronté au PDK — en 1978, notamment, 150 partisans de l'UPK ont été massacrés par le PDK. Les partisans de Barzani accusaient Talabani de conni-
Kurdes. Ces derniers ont profité d'une pé- vence riode de faiblesse relative de l'armée irakienne pour arracher leur autonomie en 1970. C'est le principal succès de l'histoire récente du mouvement national kurde. Mais cette autonomie a pris fin en 1974, lorsque Bagdad a pu obtenir à son tour un soutien international lui permettant de renverser le rapport de forces. Persuadé qu'il ne pourrait l'emporter sans le soutien d'un tuteur puissant, Barzani abandonna les armes en 1975, après que le chah d'Iran le lui ait demandé. En fait, l'armée irakienne n'avait pas vaincu mili-
ARMENIE URSS • Erevan AZERBAÏDJAN Nakhitchevan Lac de Van • Tabriz Lac d'Ourmia • Rezaye Mossoul Arbi IRAN Kirkouk BAGDAD • tairement les Kurdes. L'Iran avait obtenu gain de cause face à l'Irak et lui avait arraché des terres dans le Golfe — ce qui servira plus tard de prétexte au déclenche-
Le mouvement kurde a commencé à connaître des changements internes en 1976 en Irak et, en 1979 en Iran (avec le renversement du chah). Cette recomposition a donné lieu à des affrontements sanpro-iranienne (pro-Khomeiny et non plus
A partir de ce moment, les directions
1988 avec le régime baassiste. Par la suite, avec le massacre des Kurdes par Khomeiny en Iran et par Saddam Hussein, à Halabja, les directions traditionnelles du mouvement kurde se sont tournées vers Ankara. Qui dit Ankara, dit aussi les Etats-Unis, sans oublier Israël.
Avant le cessez-le-feu de la guerre Iran-Irak, en juin 1988, Talabani avait voyagé aux Etats-Unis pour discuter avec les responsables nord-américains chargés du Moyen-Orient. A l'époque, il disait que le président turc Özal était le complice du dictateur irakien, alors que la
Turquie accusait les Etats-Unis de discuter avec un "terroBakou riste". Talabani expliquait les motifs de IMER sa démarche : « Je CASPIENNE leur ai expliqué que le peuple kurde risquait de subir un gé nocide. J'ai demandé à l'administration américaine d'arrêter TEHERAN Saddam. Et je leur ai dit que, tant qu'il n'avait pas obtenu le feu vert des EtatsUnis, Saddam n'avait pas osé s'attaInfographie A Darmon quer aux villes kurdes. C'est le soutien américain qui lui permet d'agir à sa guise (...). Toutes les terres occupées par l'Iran en Irak sont sous contrôle kurde en vertu de l'accord passé avec l'Iran » (3).
Les perdants de la guerre du Golfe
Après le massacre de Halabja et son expulsion militaire de la zone, en août
Talabani a déclaré qu'« une Turquie démocratique et fédérative pouvait être une base centrale pour tous les Kurdes » (4).
Le ballet diplomatique de l'UPK a repris de plus belle lors de l'invasion du Koweit par l'Irak. Au retour d'une nouvelle visite aux Etats-Unis, avant le début de la guerre du Golfe, Talabani avait déclaré : « Nous ne voulons pas utiliser nos combattants (peshmergas) au moment où l'Irak risque une agression extérieure. » Plutôt qu'une question de principe, cette attitude était dictée par le rapport de
La Turquie s'est inconditionnellement rangée du côté américain depuis le début du conflit du Golfe; elle cherchait aussi
3) Cumhuriyet, 6 juin 1988.
4) Reportage paru dans Ikibine Dogru du 18 septembre
par là à se prémunir contre un éventuel scénario américain visant à créer un Kurdistan indépendant. De plus, même si cela n'était pas dit ouvertement, la Turquie avait l'espoir de reprendre le contrôle de Mossoul et de Kirkouk (où vit une minorité turkmène), anciennes terres ottomanes perdues durant la guerre de 1914-1918. D'ailleurs une telle possibilité avait aussi été soulignée par certains leaders kurdes d'Irak durant la guerre Iran-Irak, au cas où l'intégrité de ce dernier pays aurait été menacée.
Les conséquences de la guerre du Golfe étaient-elles prévisibles ? Rappelons simplement quelques faits. Saddam a redonné les territoires conquis à l'Iran, rendant ainsi caducs les résultats de huit années de guerre impitoyable. Saddam a dû payer un prix terrible pour son occupation du Koweit ; alors qu'Özal, qui a tout misé sur les Etats-Unis, s'est retrouvé du côté des vainqueurs. Mais la Turquie voit avec
Désolé. un grand embarras je ne peux pas les directions kur- vous aider des, insurgées mais car ce sont
LEURS vaincues, négocier affaires... avec Saddam en personne une autonomie qu'elles avaient conquise à l'apogée de leur puissance, en 1970. Tout cela montre que, dans cette région du monde où règnent des régimes corrompus, chacun peut à tout moment voir seS manœuvres et pièges se retourner contre lui. L'intervention impérialiste dans la région a certes apporté des modifications dans le cours des événements, mais elle n'a pas abouti à une transformation radicale.
Les manœuvres d'Özal
Les divers gouvernements de la région ont fait de multiples zigzags surtout sur la question kurde. Durant le conflit du Golfe, Özal a entrepris un processus de réorganisation du système politique, compte tenu surtout de l'affaiblissement des partis traditionnels et du pouvoir. Cette réorganisation au niveau juridique et politique était directement liée à la question kurde. Ainsi, le seul et unique pays de la région qui niait jusque là l'existence même des Kurdes s'est subitement présenté comme leur protecteur. Le président turc a levé l'interdiction, instaurée par le régime militaire, qui frappait la lan= Inprecor n° 329 du 26 avril au 9 mai 1991 gue kurde, et a initié une discussion aux contours flous sur la question kurde. Pour ce faire, il a d'abord dû vaincre les réticences de son propre parti. A la fin du mois de février 1991, Ozal a déclaré approuver un "Etat fédéral" en Irak avec la participation des Kurdes. Par la suite, Talabani a proposé une rencontre à Özal. Début mars, au départ du soulèvement kurde, Özal a déclaré que cette réunion avait eu lieu secrètement en Turquie.
Il faut ajouter que l'attitude d'Ozal a été accueillie favorablement par les directions kurdes réunies en conférence à Stockholm (5). Ozal mettait ainsi en place un processus où il aurait joué un rôle de "protecteur de la cause kurde", passant sous silence cette question en Turquie même, au prix de quelques réformes de façade, opérant donc tout de même un tournant de grande envergure. Talabani, lui, réalisait une manœuvre diplomatique sans avoir à
IRAQ
KURDES
changer radicalement son propre point de vue ; tout en soulignant que les frontières actuelles ne pourraient être modifiées, pour le moment, il pouvait insister sur la nécessité d'Etats fédératifs démocratiques dans la région. Malgré les pressions du gouvernement turc, Talabani se refusait à définir le Parti ouvrier kurde (PKK), qui dirige la lutte kurde en Turquie, comme un mouvement terroriste, précisant au contraire qu'il s'agissait d'un groupe "révolutionnaire patriotique" (6).
Özal, dont les projets pour les Kurdes de Turquie se limitent à une reconnaissance de leurs droits culturels, était prêt à devenir le garant d'un Kurdistan autonome en Irak, sans tenir compte des complications que cela pourrait entraîner dans les relations avec l'Iran. La politique d'Özal a soulevé des critiques au sein des secteurs ultra-nationalistes ou religieux de sa propre formation. Par ailleurs, les partis turcs d'opposition de gauche comme de droite ont exprimé, paniqués, les conséquences que la politique du président pouvait avoir en Turquie même.
Autant Bush qu'Özal, ou même les dirigcants kurdes, ont été pris au dépourvu par les révoltes du sud et du nord de l'Irak. Pourtant, il s'agissait d'une simple expression de la configuration politique de l'Irak. Même Saddam n'avait pas envisagé ce développement de la situation plus que probable, puisqu'il avait armé lui-même les Kurdes face à une éventuelle action militaire turque au Nord. La rapidité de la rébellion et la reddition sans résistance de ses troupes en sont une preuve.
Le soulèvement kurde
Mais l'ordre régnait toujours à Bagdad cl, malgré les bombardements alliés, l'armée était toujours en place : c'est cet élément essentiel que les directions kurdes n'avaient pas pris en compte. Incapables d'assurer le contrôle des IRA villes du Kurdistan qu'ils avaient conquises avec des forces irrégulières, les dirigeants kurdes n'ont pas pu organiser la défense de ces agglomérations, et utiliser les armes saisies. Organiser des coups de mains dans les montagnes, se battre comme une armée et défendre des villes requièrent des structures autres que celles dont disposent actuellement les Kurdes. Par ailleurs, l'armée irakienne était quasiment intacte. C'est ainsi que des millions de personnes ont dû prendre la fuite, prises de panique, l'armée de Saddam à leurs trousses. En face, le gouvernement turc était tout aussi paniqué à l'idée d'une réunification de fait des Kurdes dans le Kurdistan de Turquic. Özal croyait avoir joué la carte kurde au nom des Etats-Unis, mais, en fait, c'est Saddam qui lui a répondu ironiquement en poussant des centaines de milliers de Kurdes à sa frontière.
Les données de la région ont été bouleversées une fois de plus. La tragédie des Kurdes, largement médiatisée, a poussé les Etats-Unis à changer d'attitude et,
5) Une première conférence de ce type avait déjà eu lieu à Paris en 1990.
6) Milliyet, 23 mars 1991.
cette fois-ci, les Kurdes ont été pris sous protection militaire dans une enclave le
Nouveau coup de théâtre : le 20 avril 1991, on apprenait qu'une kurde dirigée par Talabani et composée de représentants de l'UPK, du PDK, du Parti populaire démocratique kurde et du Parti socialiste du Kurdistan s'était rendue à Bagdad pour négocier la proposition de la création d'un « pouvoir démocratique pluraliste et constitutionnel et l'octroi d'une autonomie élargie aux Kurdes dans le cadre d'un régime irakien fédératif ». Les dirigeants kurdes ont souligné qu'ils allaient insister semble des droits d'autonomie conquis avec la déclaration du 11 mars 1970.
Les tentatives pour régler les questions régionales dans le cadre des régimes existants se poursuivent donc avec de nouvelles surprises. Cette recherche de compromis sur la question nationale dans le cadre des régimes en place est aussi significative quant à la nature des directions kurdes traditionnelles aux commandes depuis des décennies. En effet, comment résoudre ce problème national par l'entremise de l'impérialisme, du gouvernement turc ou de Saddam Hussein ?
Il est impossible d'assurer l'avenir des peuples, qui coexistent au Moyen-Orient, et ont vécu suffisamment d'expériences tragiques, au détriment les uns des autres.
Il ne faut pas sous-estimer les conséquences des négociations entre Saddam et les directions kurdes. Mais il est clair que la question kurde ne pourra être résolue dans le cadre du rapport de forces actuel, sans l'émergence d'un courant politique indépendant. Même l'autonomie dans le cadre régional présent sera trop étroite pour les Kurdes. Nous ne sommes qu'au début d'un processus de recomposition et de reconstruction de la nation kurde. L'idée qu'il faut intégrer ce processus dans une démocratisation d'ensemble de la région commence à faire son chemin.*
Istanbul, 24 avril 1991