L'écologie et la crise du tiers monde
La revue britannique The Ecologist est une référence dans le mouvement écologiste des pays anglo-saxons et au-delà. A la fois revue scientifique, aux normes académiques, et revue d'idées, elle se caractérise par une certaine intransigeance et propose des solutions radicales à la crise écologique, sur les plans techniques, économiques, sociaux, et philosophiques.
The Ecologist manifeste une profonde préoccupation pour la crise multi-faces du tiers monde. Sa compréhension des désastres à l'œuvre dans le tiers monde, entre autres sous l'effet des politiques imposées par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale — sujet de nombreuses contributions —, immunise absolument The Ecologist contre l'enthousiasme à la mode pour les "vertus" du libéralisme et du libre marché outrancier.
L'éditorial de son numéro de janvierfévrier 1991, rédigé par l'un de ses quatre rédacteurs, constitue un texte tout à fait passionnant. Il est certain que cette idée d'une "écologie de la libération" est une formule qu'attendaient confusément tous ceux qui n'ont cessé de croire qu'une fusion du radicalisme écologique et du radicalisme démocratique et social était une nécessité. Nicholas Hildyard vise d'ailleurs explicitement à « conclure des alliances » (voir l'article ci-contre).
On perçoit clairement que c'est la préoccupation de la crise du tiers monde qui a radicalisé le propos politique de The Ecologist : la claire vision du fait que la lutte contre la destruction de la nature rejoint la lutte des populations contre l'exploitation et l'oppression. De là, Hildyard conclut que toute lutte écologiste passe par la reconquête du pouvoir par les populations sur les décisions économiques et sociales, contre les minorités dominantes et leurs Etats.
Certes nous gardons nos réticences quant à une idéalisation certaine du passé et de son « économie populaire traditionnelle » qu'on trouve çà et là dans l'article. Mais l'affirmation de la place essentielle de la lutte des gens pour leur pouvoir, pour la démocratie directe et radicale dans tous les domaines, entre autres au plan écologique, complète et rejoint des thèmes qui nous sont propres. Un certain Marx n'avait-il pas dit : « L'émancipation sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. » N. Hildyard, dans un contexte différent, et par un autre cheminement, rejoint ce principe en proclamant que la résolution de la crise écologique sera l'œuvre des populations s'émancipant elles-mêmes. *
La Brèche, Robert Lochhead - Inprecor n° 329 du 26 avril au 9 mai 1991
Pour une écologie
de la libération
La principale caractéristique de l'économie de marché moderne est qu'elle est exploiteuse. Exploiteuse de l'environnement et exploiteuse des gens. Qu'elle soit exploiteuse de l'environnement est aujourd'hui si bien prouvé qu'il n'est pas nécessaire d'en répéter les preuves. Mais le fait qu'elle soit exploiteuse des gens a été trop souvent mis de côté par les écologistes. Nicholas HILDYARD
IL EST TEMPS que cette question soit placée sur le devant de la scène et que le mouvement écologiste commence à faire cause commune avec des militants sociaux, tant au Sud qu'au Nord. Il est temps, en effet, de reconnaître que si le mouvement écologiste peut utilement attirer l'attention du public sur les problèmes d'environnement, il ne peut pas espérer les aborder sans prendre en compte aussi la question plus fondamentale de la justice sociale. Et cela veut dire se confronter aux questions essentielles : comment la société est organisée, qui contrôle les ressources et détient le pouvoir de décision, qui profite des politiques sociales et économiques en cours, et qui en souffre ; et comment ces politiques peuvent être remises en cause.
Les "gens déchets"
Dans le Sud, la connexion intime entre la crise écologique et les questions plus larges de la justice sociale et économique se présente d'une façon claire. Des milliers de personnes sont chaque jour jetées dans la poubelle humaine par la course au profit économique et politique à court terme. Leurs forêts sont débitées par des compagnies dont le seul intérêt est de tirer la plus grande moisson financière possible d'une seule coupe ; leurs rivières sont arrêtées par des barrages ou polluées afin de promouvoir un développement industriel qui ne leur profite pas; leurs terres confisquées pour planter des cultures qui seront exportées vers le Nord ; leurs vies quotidiennes opprimées par la dette, l'insolvabilité et, souvent, par l'oppression politique. Un villageois de Nouvelle Guinée, menacé d'expulsion par un projet de barrage, exprime de façon poignante le sentiment d'oppression qu'ils sont nombreux à ressentir dans le Sud: « Nous sommes devenus des gens déchets. »
Dans le Sud, les problèmes de justice sociale et de destruction de l'environnement sont liés d'une façon manifeste à l'imposition de politiques de développement qui sont en train de miner les moyens d'existence du grand nombre dans l'intérêt d'une minorité. Dans le Nord, le lien n'est pas si clair, mais il n'est pas moins étroit. Un niveau de vie élevé, un degré de prospérité, qui n'a été au demeurant rendu possible que par l'exploitation du tiers monde, préservent la majorité d'entre nous des effets destructeurs de la société industrielle moderne. Mais, comme dans le Sud, cette protection n'existe pas pour les pauvres : ceux qui vivent de leur allocation de chômage dans les grands ensembles peuvent bien se préoccuper passionnément des questions d'environnement, ils ne peuvent généralement rien y faire.
Leur pauvreté leur dénie le "choix du consommateur" qui s'offre aux plus riches : ils ne peuvent pas préférer Perrier à l'eau polluée de leur robinet. De même, la menace, et plus souvent la réalité, du chômage fait que les pauvres n'ont le plus souvent pas d'autre choix que d'accepter des emplois hautement pollueurs et, fréquemment, ils évitent prudemment d'exiger des conditions de travail plus saines de crainte de perdre leur emploi. En réalité, plus une communauté est pauvre, plus elle est considérée comme le dépotoir pour quelques industries polluantes.
Un seul exemple : tout récemment, le service californien d'élimination des déchets a payé 500 000 dollars à un bureau de consultants de Los Angeles, Cerell, pour identifier celles des communautés locales qui sont le moins susceptibles de refuser « une affectation du territoire lo-
= calement indésirable », euphémisme du jargon des industriels pour désigner un dépôt de déchets toxiques. L'étude a conclu que ces communautés sont rurales, pauvres, politiquement conservatrices, « ouvertes aux promesses économiques », peu instruites et déjà engagées dans des «activités d'exploitation naturelle », comme par exemple l'agriculture, l'élevage ou l'extraction minière. Par conséquent, les entreprises de déchets reçoivent le conseil de "cibler" des communautés qui, dans l'optique des consultants, sont trop respectueuses de l'autorité pour s'opposer à l'emplacement de décharges, qui ne se seraient pas acceptées dans des communautés locales plus riches, plus instruites, des zones habitées par des membres de professions libérales.
C'est clair, le Nord a aussi ses "gens déchets".
Privation et marginalisation
L'étude des consultants de Los Angeles ne révèle pas seulement le cynisme des bureaucraties modernes. En fait, la question que l'industrie du déchet posait à ce bureau était : « Qu'est-ce qui rend une communauté humaine vulnérable à l'exploitation ? » Le bureau aurait pu se contenter de répondre «des bas revenus » : mais DEPENDENCE ON cela aurait été une réponse incomplète et trompeuse, car il y a bien des communautés pauvres aux Etats-Unis qui se sont opposées avec détermination à l'emplacement d'un dépôt de déchets. NUCLÉAIRES
Ce qui fait la sophistication de l'étude de Cerrell, c'est qu'elle a très correcte- ≥. ment identifié les bas revenus comme étant seulement l'un des facteurs qui prive une communauté de pouvoir, qui marginalise à tel point des gens, économiquement, socialement et politiquement, qu'ils ne voient d'autre choix que de participer à un système qui est exploiteur non seulement de l'environnement, mais aussi de leur santé, de la santé de leurs enfants, de leur communauté et de leur propre dignité. C'est cet état de privation de pouvoir, de marginalisation, qui distingue les communaulés "cibles" de Cerrell des autres : et c'est là un état engendré par des forces qui ne peuvent pas être réduites à un simple manque matériel.
La privation de pouvoir n'est pas un phénomène récent. Dans le Nord, le processus a été inextricablement lié à l'émergence de l'économie informelle ; l'introduction du travail salarié; l'aliénation de la terre et d'autres ressources clé de l'usage en commun (même si la propriété n'en était pas forcément communale) ; l'érosion des structures politiques locales par l'empiètement de l'Etat; l'adoption de technologies centralisatrices et grosses consommatrices de ressources mais peu créatrices d'emplois; et les économies d'échelle.
Etre privé de pouvoir c'est pire que de se voir dénier le droit de vote ou priver de structures de gouvernement formellement démocratiques. Car détenir un pouvoir réel, le pouvoir qui confère à une communauté la compétence de trancher dans les décisions qui affectent sa vie quotidienne et son futur, implique plus que de simplement glisser tous les cinq ans un bulletin dans l'urne : cela exige que la communauté, comme un tout, soit capable d'exercer un contrôle significatif sur ses affaires économiques, sociales et politiques.
La privation de pouvoir est là quand le contrôle est effectivement retiré à la communauté et confié en lieu et place à des intérêts qui, soit ne sont pas représentatifs
J'ai une bonne
FOREIGN OIL tête, non ?!
UCLEAR de la communauté, soit ne lui sont liés par aucune obligation sociale, ou ne servent absolument pas à son vien-être. Ce transfert de pouvoir engendre inévitablement un nouveau jeu de structures politiques, économiques et sociales : la société est réorganisée tandis que les vieilles allégeances et relations sociales sont transformées ; et c'est cette réorganisation de la société, bien plus que le bureau de vote, qui détermine la mesure dans laquelle les gens ont plus de pouvoir ou moins de pou-
Historiquement, la force la plus puissante qui a privé les gens de pouvoir, a été l'émergence de l'économie de marché. Tandis que l'économie populaire traditionnelle cédait la place à l'économie formelle, des activités économiques qui étaient auparavant enracinées dans des relations sociales, se sont retrouvées monétarisées : salaires et argent, plutôt que coopération et dépendance mutuelle, sont devenus la base de la subsistance. Des liens sociaux subtils, qui dans bien des cas permettaient à la communauté d'agir dans l'intérêt collectif, sont minés par de nouveaux rapports sociaux créateurs d'antagonismes et de divisions. De manière analogue, des ressources communes, telles la terre et l'eau, sont devenues des marchandises et l'accès n'y est plus déterminé par des liens sociaux, mais par le marché.
Qui a le pouvoir ?
De façon croissante, des communautés perdent le contrôle sur leurs activités économiques et, de ce fait, leur population diminue. Leurs vies deviennent dépendantes des marchés sur lesquels elles n'ont aucune influence, déterminées par des décisions auxquelles elles n'ont aucune part (et ne pourront jamais en avoir), et par des forces qu'elles ne pourront jamais comprendre pleinement, pas plus que ne le peuvent les économistes. La privation de pouvoir est un processus qui s'autoalimente. Quand les fonctions que remplissait auparavant la communauté sont éliminées une à une, la communauté s'atrophie en tant que force sociale, économique et politique : elle cesse de fonctionner comme communauté justement parce qu'elle a de moins en moins de fonctions à remplir. Elle perd sa cohésion et devient AUTH incapable de résister à la poursuite de l'intrusion, non seulement du marché mais également des bureaucraties qui s'introduisent pour prendre en charge les fonctions qu'elle remplissait autrefois ; l'éducation de ses enfants par exemple, ou les soins aux vieux et aux malades.
C'est une des ironies du marché que malgré les proclamations des libéraux qui l'adulent tant, il ne puisse fonctionner sans l'Etat : car c'est l'Etat qui recueille les malheureux jetés par dessus bord par le marché, les "gens déchets". C'est le marché qui engendre une grande partie de la pauvreté épouvantable qui caractérise aujourd'hui tant de cités dans le monde industrialisé, mais c'est l'Etat qui doit assumer ce problème. Et, ce faisant, il provoque encore plus de privation de pouvoir, en rendant les gens dépendants d'une
Inprecor n° 329 du 26 avril au 9 mai 1991 =
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bureaucratie qui, doit répondre à mille demandes différentes avec des ressources limitées en temps et en argent; cette bureaucratie qui, par nature, est bien trop distante et impersonnelle pour traiter les gens autrement que comme "un problème".
Le processus de privation du pouvoir a été accéléré par l'imposition dans le Sud de politiques de développement modernes. Ces politiques servent spécifiquement (et explicitement) l'intention de restructurer les sociétés du tiers monde afin qu'elles puissent être incorporées dans les structures économiques, politiques et sociales produites par l'industrialisation du Nord. Il n'est guère surprenant que les agents principaux, et les bénéficiaires, du processus de "développement" aient été ces bureaucraties érigées en corps (parmi lesquelles l'Etat) auxquelles a échu le pouvoir dont jouissaient autrefois
Nous répandrons du les communautés dans le Nord. pétrole sur les plages
Ceci est aussi vrai, tant pour les économies de marché de l'Ouest, que pour les économies de commandement du bloc de l'Est. Comme J.K Galbraith le Nous aspergerons les champs avec des remarquait : « Le pouvoir décisif substancestoxiques dans la société industrielle moderne est exercé non par le capital mais par l'organisation, non par le capitaliste mais par le bureaucrate industriel. Ceci est vrai dans les systèmes industriels occidentaux. C'est vrai aussi dans les sociétés socialistes. (...) Car l'organisation, c'est-à-dire la bureaucratie, est inévitable dans la technologie industrielle avancée. »
Il est vital de comprendre les intérêts et le comportement de tels organismes bureaucratiques, si nous voulons mettre en question les forces qui sont en train de détruire l'environnement et de marginaliser les peuples. Instituées pour fabriquer ou vendre telle ou telle marchandise, pour fournir tel ou tel savoir spécialisé, pour offrir tels ou tels services spécifiques, les différentes bureaucraties se soucient avant tout de promouvoir leurs propres intérêts, de se perpétuer et d'accroître leur pouvoir et leur influence. Ce désir d'autopréservation engendre un point de vue étroit, avec des œillères, une vision en "tunnel" qui a sa propre dynamique. Les décisions ne sont pas prises parce qu'elles sont souhaitables pour des raisons sociales ou écologiques mais parce qu'elles servent des intérêts particuliers.
Réellement, nous voyons sans cesse, à nouveau, que des organisations spécialisées ont manipulé la recherche, déformé des analyses de coûts et de bénéfices et supprimé des informations dans le but de = Inprecor n° 329 du 26 avril au 9 mai 1991 vendre des produits connus pour leur nocivité ou de continuer des activités néfastes à l'environnement.
Quelles alliances pour le mouvement vert ?
Le pouvoir dont disposent les bureaucraties, et la privation concomitante de pouvoir des communautés locales, est un aspect central de l'Etat industriel moderne, en fait de l'ensemble du processus que nous appelons "développement". C'est la clé pour comprendre la création systématique de "gens déchets", tant au Nord qu'au Sud ; la clé pour comprendre la destruction de notre environnement ; et c'est aussi la clé pour comprendre quelles GUERRE MONDIALE III
Nous en finirons radicalement avec la couche d'ozone Nous ne nous rendrons Nous continuerons jusqu'à jamais, aucune atrocité 2 ce que la planète demande écologique ne nous arrêtera... grâce! sont les forces qui bloquent le changement. Car ces bureaucraties dominent aujourd'hui nos vies. En fait, nous y sommes inextricablement mêlé, et elles façonnent notre futur. Elles sont également le principal obstacle au changement. Ainsi si l'énergie nucléaire est aujourd'hui préférée par les gouvernements comme "solution" à l'effet de serre, ce n'est pas à cause de l'absence d'autres options, mais plutôt parce que ces options ne s'accordent pas aux priorités de ces bureaucraties qui dominent le secteur énergétique. Si l'agriculture organique n'a pas été largement adoptée, ce n'est pas parce qu'elle est une alternative impraticable, mais parce qu'elle a été systématiquement diffamée comme impraticable par l'industrie agroalimentaire.
La réforme de ces bureaucraties peut retarder la crise écologique, mais elle ne nous rapprochera pas de sa solution. La solution, elle, ne viendra que si nous sommes préparés, en tant que mouvement écologiste, à prendre à bras le corps le problème plus fondamental de la privation de pouvoir, c'est-à-dire à arracher le pouvoir aux bureaucraties pour le redonner à la communauté ; c'est-à-dire à prendre au sérieux la revendication de ces communautés dans le tiers monde et ailleurs, qui veulent que les habitants aient le pouvoir de décision sur leurs ressources.
Pour ce faire, le mouvement vert ne peut pas agir tout seul. Et il ne peut pas réussir si ses campagnes n'abordent pas des problèmes sociaux plus larges. Orienter nos campagnes vers le problème de privation de pouvoir peut être un des moyens de progresser, non seulement en permettant au mouvement de conclure des alliances plus larges, mais également en lui permettant de contrer plus facilement l'opinion selon laquelle la crise écologique serait purement technique. Quand nous proposons des solutions, nous ne devrions pas seulement nous demander « Cela va-t-il éliminer une menace pour l'environnement ou promouvoir la restauration écologique? », mais « Cette solution va-t-elle favoriser les intérêts des bureaucraties officielles ou ceux des Nous jetterons habitants? ». En bref, « Cela des déchets toxiques va-t-il empêcher ou encourager dansles collines des communautés à renforcer leur pouvoir ou cela va-t-il accroître leur marginalisation? » Car, en dernière analyse, ce n'est que par l'engagement direct et décisif des habitants et de leurs communautés dans la recherche de solutions que la crise écologique sera résolue. Comme l'a dit Lois Gibbs, membre de la Coordination de citoyens contre les déchets toxiques, un groupe écologiste local des Etats-Unis : « Le changement ne résulte pas de techniques rusées de pression institutionnelle, d'habiles recherches scientifiques, ou de "faits magiques", mais bel et bien de la confiance dans le sens commun des gens et de leur volonté à agir une fois qu'ils sont conscients des blèmes. » Les groupes écologistes ne peuvent jamais rivaliser en pouvoir financier avec les intérêts auxquels ils se heurtent invariablement. Mais ils disposent d'une richesse dont la force, une fois qu'on y a recours, ne devrait pas être sous-estimée : les gens, le peuple.
Les théologiens de la libération ont argumenté depuis longtemps que l'Eglise faisait preuve de bien peu de pertinence tant qu'elle ne serait pas prête à aborder le problème du pouvoir et de l'oppression. Les écologistes ont besoin d'aborder cela même aussi : il nous faut une "écologie de la libération". *
La Brèche, 5 avril 1991