Les difficultés économiques et les tensions sociales à Cuba viennent s'ajouter aux interrogations nées de la crise des pays de l'Est, longtemps présentés comme des bastions du socialisme. Les doutes, les inquiétudes, les incertitudes sur l'avenir se comment répondre à l'attente suscitée par les nombreux appels au débat ? Et, surtout, que dire à ceux qui se demandent comment et si le pays peut survivre ?
« La Patrie sera un éternel Baragua* » sont exprimés dans les assemblées de préparation du IVe Congrès du Parti communiste cubain (PCC) qui devait se tenir durant le premier semestre de
1991, et qui a été reporté. Reléguée temporairement à l'arrière-plan par la guerre du Golfe, la tenue du congrès constitue un dilemme pour la direction :
Ces questions sont accentuées par les difficultés de la vie quotidienne, et la direction du PCC est obligée de répondre à l'impatience croissante qui se manifeste dans la jeunesse et chez les intellectuels.
Janette HABEL
CONVOQUE sous le signe de la proclamation de Maceo rejetant la capitulation du Pacte de Zanjon (1), le IVe Congrès s'inscrit dans la tradition des guerres d'indépendance, des luttes pour la dignité et la souveraineté nationales,
« pour la défense des principes révolulionnaires, patriotiques et internationalistes sans dogmes ni schémas étrangers » (2), à l'heure où les impérialistes
« croient assister à une crise définitive et irréversible du socialisme » (3).
Devant l'effondrement de ce que l'on appelait encore récemment à Cuba le
"camp socialiste", Fidel Castro organise le retour aux sources - profondément nationales — de la révolution. Mais cet appel à la résistance, dans une situation économique alarmante (4), ne peut faire le détour de débats plus fondamentaux :
historiques — comment en est-on arrivé là, pourquoi n'a-t-on pas analysé plus tôt la situation des pays de l'Est —, politiques et économiques. Comme le soulignait encore Granma, le 10 février 1991, le congrès devait traiter en priorité du
« développement économique et de la démocratisation de la société », y compris de « la démocratisation du Parti », tout en suscitant « un large dialogue national ». C'est en ces termes que les assemblées locales, souvent très animées, ont
CUBA débattu, parfois bien au-delà des limites fixées.
Si l'on sait peu de choses sur le déroulement de certaines assemblées provinciales, on connaît, en revanche, les débats impulsés à La Havane par des intellectuels et des professionnels de différents secteurs, à l'université, parmi les journalistes, les écrivains et les artistes, et par l'Institut du cinéma. Loin de se cantonner à des préoccupations sectorielles, ces réunions ouvertes du Parti ont reflété des exigences politiques plus générales. Dans ces milieux, relativement favorisés — ils ont, entre autres, la possibilité de voyager, privilège réclamé par la majorité des jeunes —, l'élargissement des droits politiques est au centre des discussions. Les critiques n'épargnent ni la presse, ni les institutions (dont Fidel Castro lui-même), ni le PCC. Le caractère largement formel des Organes du pouvoir populaire (OPP) et de l'Assemblée nationale ont été remis en cause ; cette dernière, dont les directions provinciales et la représentation nationale sont élues au suffrage indirect, est, en fait, directement contrôlée par le PCC Les instances de base locales, dont les délégués sont en principe révocables, sont réduites à des tâches de gestion municipale.
Le problème du parti unique n'est pas abordé mais, en revanche, le monolithisme, le non-respect des différentes opinions et l'impossibilité de les exprimer sont fortement critiqués, et ce, d'autant plus, que les problèmes de la corruption, de la double morale et de l'hypocrisie sont sans cesse mentionnés.
L'hypercentralisation économique est désignée comme la responsable des difficultés de la vie quotidienne ; des voix se font entendre pour réclamer la légalisation de certaines activités privées, des marchés paysans libres et de diverses productions artisanales qui existent de façon clandestine et sans aucun contrôle parce que l'inefficacité du secteur d'Etat est telle que la vie quotidienne devient un enfer.
Comme l'ont souligné des intervenants dans les assemblées de débat, trouver un plombier pour réparer des canalisations hors d'usage relève de l'exploit et se paye à prix d'or; non seulement l'interdiction des autorités n'empêche ni l'enrichissement ni la corruption, mais elle entrave tout contrôle social et favorise le détournement des ressources du secteur d'Etat sur une grande échelle. Or, il est désormais vital de rendre plus transparent un système économique dont l'opacité bureaucratique favorise, en dernier ressort, le développement anarchique et spéculatif du petit commerce et de l'artisanat que l'on voulait justement combattre. On peut penser qu'en autorisant ces activités on pourrait, au moins, en contrôler le développement et les prix.
Le malaise de l'intelligentsia
En l'absence de toute explication officielle, et de toute analyse cohérente de la crise des pays de l'Est qui aurait nécessairement des conséquences sur le système institutionnel cubain, les interprétations partent dans tous les sens.
Des intellectuels, dont on aurait pensé jusqu'alors qu'ils n'émettraient pas l'ombre d'une critique publique face à des étrangers (la critique privée a toujours existé), expriment aujourd'hui leur amertume. C'est le cas, entre autres, de l'écrivain Lisandro Otero, qui fut un temps président de l'Union des écrivains et artistes cubains (UNEAC) et dont le dernier roman, L'arbre de la vie (un retour sur les années de la bureaucratisation), a été publié au Mexique mais pas à Cuba: « La révolution est une chose terrifiante, belle,
• Titre de l'appel au IVe Congrès du PCC
1) Antonio Maceo, général noir, fut l'un des principaux dirigeants des guerres d'indépendance contre l'Espagne à la fin du XIXe siècle. Le 11 février 1878, s'est tenue à El Zanjon une réunion entre les Espagnols et les insurgés pour établir les conditions de la paix et mettre fin à la guerre. Il s'agissait, en fait, d'une véritable capitulation puisqu'il n'était question ni de l'indépendance, ni de la libération des esclaves. En mars 1978, Maceo réunit 1 500 officiers et soldats à Baragua contre la paix déshonorante et pour poursuivre la lutte.
2) Rapport pour l'Assemblée du PC de La Havane. AFP, février 1991.
3) Appel pour le congrès.
4) Voir Inprecorn° 328 du 12 avril 1991.
Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991
déchirante. C'est la fin de quelque chose et le début d'autre chose. A Cuba, la révolution nous a permis de faire une nation de ce qui n'était qu'une colonie. »
Mais la révolution survivra-telle ? Selon Otero : « C'est très difficile à dire. Il y a de nombreux problèmes très graves. Les gens sont actuellement très remontés et très instables. Certains deviennent violents. L'irritation et l'anxiété se répandent. Les bureaucrates ne font rien. C'est ainsi qu'ils peuvent sauvegarder leurs emplois. Par ailleurs, on ne voit pas de graffiti, il n'y a pas de manifestations. Les gens sont nerveux, mais ils n'ont pas encore atteint un point de rupture. (...) Le parti unique ne peut pas fonctionner. Avant, à l'époque de Batista, il y avait quatorze partis. Ça ne marchait pas non plus. Nous avons besoin de quelque chose d'intermédiaire. Nous voulons des discussions, des idées, une nouvelle dialectique ; nous ne voulons plus de cet autoritarisme. Nous avons besoin de stimuler l'initiative personnelle. Le problème avec le socialisme, c'est que tout est trop abstrait. »
Se considère-t-il contre le régime ? « Je ne me considère pas comme un dissident. Je crois encore à beaucoup de choses liées à la révolution. Je ne suis victime ni de harcèlement, ni de coercition. On oublie seulement de mettre votre nom sur la liste. Je vis dans une sorte de néant social. Le vide. J'écris mes mémoires. Je pense qu'elles vont me valoir pas mal d'ennuis mais l'artiste doit parler en son nom propre. Il faut avoir près de soixante ans pour faire quelque chose comme cela ! » (5).
Ouverture et langue de bois
Les intellectuels sont en proie à un malaise. Le cas d'Otero, écrivain autrefois orthodoxe, n'est pas isolé. Depuis que l'Institut cubain des artistes et des techniciens du cinéma (ICAIC) bénéficie d'une réelle autonomie de décision (6), l'allégorie politique critique traverse les meilleurs films cubains ; la satire de la bureaucratie, du discours officiel et des ressorts du pouvoir apparaissent dans des films comme Seconds rôles d'Orlando Rojas ou Alice au pays des merveilles de Daniel Diaz Torres, réalisé en collaboration avec le grand écrivain cubain Jesus Diaz. Alice se retrouve dans le village où sont rééduqués les tronados (expression populaire pour désigner les bureaucrates qui ont perdu = Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991 leur poste, parce que la hiérarchie du Parti en a décidé ainsi) et y fait l'expérience sinistre des horreurs du lieu.
Il n'est pas étonnant que l'une des assemblées générales de préparation du IVe Congrès les plus longues (elle a duré trois jours) ait eu lieu à l'ICAIC, en présence de l'immense majorité du personnelartistes et techniciens, militants ou non du PCC, soit plusieurs centaines de personnes. Les cinéastes cubains ont une longue tradition critique ; ils ont souffert de l'intolérance et des conceptions inspirées du réalisme socialiste qui ont imprégné la décennie noire, de 1975 à 1985, durant laquelle des films comme Techo de Vidrio de Sergio Giral ou des romans comme Las iniciales de la tierra de Jesus Diaz (7) ont été mis à l'index pendant plusieurs années. Mais il faut souligner qu'en ce domaine, comme dans d'autres, la répression n'a pas été comparable avec celle qui a sévi en Europe de l'Est. Ces artistes sont aussi conscients du fait que la naissance d'un cinéma autochtone, internationalement reconnu, est liée à la révolution ; le cinéma de l'exil n'a pratiquement rien donné.
Cependant, l'ouverture actuelle dont bénéficient les artistes et les intellectuels — en particulier dans le domaine des sciences humaines, comme en témoignent les recherches critiques, notamment sur le stalinisme que reflètent des revues comme Cuadernos de Nuestra America ou Casa de las Americas — reste bannie
CUBA = de la presse politique liée au PCC. Le quotidien officiel Granma , quand on le trouve (ce qui est difficile avec les restrictions actuelles de papier), reste un bastion du teque-teque (langue de bois), et même une revue comme Bohemia demeure d'une grande pauvreté. De toute évidence, dès que l'on se situe sur le terrain plus immédiatement politique de la presse quotidienne ou hebdomadaire, le contrôle est bien plus strict ; F. Castro avait, il y a quelques années, dénoncé le "syndrome du mystère" dont souffriraient les journalistes cubains ; or, si ce syndrome n'a pas disparu, ce ne sont évidemment pas les journalistes qui en sont responsables, mais le monolithisme imposé par le parti unique qui empêche tout débat public.
Une jeunesse rebelle
Les jeunes constituent un autre secteur sensible. L'appareil paye aujourd'hui le prix d'une contradiction majeure : les générations nées après la victoire révolutionnaire ont bénéficié d'une éducation de masse — des dizaines de milliers de jeunes vont à l'université ; l'élévation du niveau culturel est impressionnante. La jeunesse cubaine a le niveau de formation le plus élevé d'Amérique latine ;
mais, en même temps, elle est confrontée à une société bloquée. Ses aspirations se heurtent à la rigidité institutionnelle, aux préjugés machistes, encore vivaces, et aux blocages culturels.
La promotion sociale, fait majeur de la génération précédente, est, avec la crise, plus difficile.
Cela provoque la marginalisation de certains secteurs de la jeunesse et leur apolitisme.
Le suicide occupe la sixième place parmi les causes de mortalité : selon l'annuaire statistique de Cuba, les personnes les plus vulnérables sont les jeunes filles précocement enceintes et dont les familles gèrent
Les incidents signalés récemment par le journal du Parti communiste français
(PCF), L'Humanité, sont tout aussi inquiétants : la police serait intervenue lors d'un concert rock à la Maison de la culture de l'arrondissement de Playa à La
5) Guardian Weekly, 17 mars 1991.
6) Voir à ce sujet l'étude de Paolo Paranagua "Lettre de
Cuba à une Europe infidèle, Position politique du cinéma cubain", à paraître dans la revue britannique Framework en mai - juin 1991.
7) A paraitre aux éditions Acte Sud à l'automne 1991.
8) Granma, 17 février 1991.
= CUBA Havane. « Beaucoup de jeans et de débardeurs déchirés. Des cheveux longs et quelques boucles d'oreilles. Et aussi quelques adolescents ordinaires fanas de rock. Plusieurs groupes cubains participaient au concert : Horus, Red, Metal Oscuro. Cette Maison de la culture organise régulièrement ce type de concerts et elle prête ses locaux aux groupes pour qu'ils puissent répéter, sans problème particulier. Plusieurs centaines de jeunes assistaient à ce concert lorsque la police est intervenue pour évacuer le local » (9).
Les jeunes contre l'immobilisme
Selon la version officielle, la police serait intervenue pour mettre fin à une bagarre ; la correspondante de L'Humanité, peu suspecte d'animosité politique, fait état de versions différentes et signale que des phrases hostiles au gouvernement auraient été entendues et, pour la première fois, des pierres lancées sur des policiers ; les interventions antérieures de la police, motivées, en général, pour cause d'alcool, n'avaient jamais pris une telle ampleur, bien que des tensions soient perceptibles entre de jeunes policiers, venus des campagnes, et une jeunesse urbaine qui, phénomène quasi planétaire, adopte un look vestimentaire fortement américanisé, peu susceptible de plaire à une direction dont l'anti-impérialisme radical s'est étendu à la critique de l'ensemble de l'American way of life.
Que la jeunesse cubaine se rebelle contre les stéréotypes, y compris les stéréotypes révolutionnaires, Roberto Robaina, secrétaire de la Jeunesse communiste, le confirme : « La génération actuelle ne pense pas seulement à s'amuser », mais elle doit « chercher comment, dans la période actuelle, être capable de jouer le rôle de génération continuatrice de l'œuvre révolutionnaire ». Cette jeunesse n'est pas homogène « et lorsque quelqu'un trouve qu'il est mauvais d'être critique, je me vexe, car cela me semble traduire un manque de confiance envers les jeunes d'aujourd'hui que l'on accuse ensuite d'immaturité ».
Il y a un déphasage, un décalage entre générations, dont la radicalisation s'est faite dans un contexte historique totalement opposé: pour la génération castriste, l'apogée des luttes de libération nationale et la victoire sur le néo-colonialisme; pour les nouvelles générations, l'effondrement du camp dit "socialiste" et la remise en cause des valeurs dont on disait qu'il était porteur. La direction du PC risque de payer cher l'absence de pluralisme, le monolithisme et la sclérose des institutions et des organisations qui en résultent ; en l'absence de mécanismes de débats, de structures d'échange et de discussion, les jeunes risquent de cultiver le cynisme et de se dépolitiser, d'autant plus que le journal de la JC, Juventud Rebelde, qui avait réussi à opérer une certaine ouverture, a considérablement ralenti sa parution, pour cause de pénurie de papier en provenance d'Union soviétique.
Il en va de même pour la Fédération des femmes cubaines (FMC), dirigée par Vilma Espin, qui, en dépit d'un passé glorieux dans la Sierra Maestra, n'a été que récemment élue membre d'un bureau politique, auparavant entièrement masculin. Cette organisation est l'objet de nombreuses remises en cause, notamment à cause de son peu d'offensive à l'égard du machisme ambiant; elle a pris tardivement en charge la radicalisation féministe et les problèmes des jeunes adolescentes, dans un contexte où le bouleversement des mœurs sexuelles est explosif: en ce domaine aussi le fossé entre générations est énorme ; il en fut de même de l'homosexualité, aujourd'hui tolérée.
Fidel et le culte de l'homogène
La société cubaine a subi en trente ans une mutation colossale : sa population a quasiment doublé, elle s'est urbanisée (70 % vit dans les villes, dont 20 % pour la seule Havane) ; dans un pays qui comptait 25 % d'analphabètes en 1959, les livres s'arrachent. Dans ces conditions, vouloir continuer à imposer des structures figées, importées d'URSS, ne pas respecter les courants d'opinion dans leur diversité, les manifestations critiques de la jeunesse, les phénomènes culturels nouveaux aussi hérétiques soient-ils, est une aberration : c'est toute la conception du parti unique/parti d'Etat (non exempt de corruption, de surcroît) qui est en cause, dans un contexte où les vérités absolues ne sont plus de mise et alors que les contradictions entre les paroles et les actes — la double morale —sont de plus en plus perceptibles. Or, la direction du pays — qui réagit différemment, selon qu'il s'agit de secteurs de l'appareil ou du noyau fidéliste — semble paralysée par l'immobilisme, ce qui explique sans doute le report du IVe Congrès. Pourtant les événements s'accélèrent, sous la pression de l'extérieur, mais aussi de la population, et l'on ne pourra reporter indéfiniment les changements nécessaires si l'on
De l'avis général (y compris des secteurs les plus lucides de l'exil), aucun des groupes dissidents n'est vraiment représentatif; souvent inféodés aux groupes les plus réactionnaires de Miami, ils ne représentent pas, pour l'instant, une menace réelle pour le régime. Les critiques les plus offensifs gravitent au sein — ou autour - du PCC, ce qui devrait favoriser l'expression du pluralisme dans la révolution autour des deux grandes questions de l'heure : la politique économique et la démocratisation institutionnelle. Sur ces deux problèmes, il existe au moins deux réponses : celle de Fidel Castro et celle des bureaucrates dont la motivation première est de sauver leurs privilèges.
Le dirigeant cubain, pragmatique et empirique, est prêt à accepter des concessions importantes en termes de privatisation dans la situation difficile que connaît le pays, alors que l'accord avec l'URSS, signé après un processus difficile (10) n'est d'ores et déjà pas totalement respecté. Castro n'est pas à une contradiction près : sa dénonciation des "mécanismes capitalistes" ne concerne pas les accords avec les trusts étrangers; les entreprises mixtes s'étendent, avec des conséquences en matière de dérégulation du travail et d'inégalités, contradiction explosive à terme. Il condamne, en revanche, l'enrichissement des artisans ou des paysans, sans réaliser que ces activités privées pourraient entraîner une amélioration de la vie quotidienne et un relâchement des ten-
Le processus de "rectification" a été mis à toutes les sauces, et il ne reste plus grand chose du projet initial. Une série d'initiatives économiques sont prises hors du contrôle du dirigeant cubain ; le monopole des discours est une chose — « cause toujours » disent en privé certains technocrates — et la pratique une autre. Il n'y a pas vraiment de politiques économiques alternatives proposées.
Par contre, il en va autrement sur le plan politique. La conception fidéliste de la débureaucratisation a plusieurs conséquences : d'une part, c'est une débureaucratisation par en haut, autoritaire et sans réel contrôle des masses, donc nécessairement fragile ; de l'autre, elle déstabilise profondément l'appareil qui louvoie pour se protéger - souvent efficacement -des offensives du dirigeant cubain, qui ne prend pas les mesures qui permettraient d'engager une lutte efficace contre le cancer bureaucratique qui ronge le pays. La preuve en est le sort déjà réservé aux mesures de restriction de postes prises dans le cadre de la préparation du congrès à l'encontre des bureaucrates en nombre excessif et le recyclage d'ores et déjà efficace d'un certain nombre d'entre eux (des propositions de diminution de 50 % des
9) L'Humanité, 26 avril 1991
10) Voir Inprecorn° 328 du 12 avril 1991.
Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991 =
postes avaient été adoptées). De même, les changements intervenus dans les modalités d'élection des responsables du PCC - élection directe et secrète - ont eu des conséquences à la base, sur le plan local, mais il semble qu'ils aient peu d'impact à l'échelon provincial ou national — le rapport de forces établi sur le plan local, dans la mesure où l'élection ne se fait pas sur la base d'une plate-forme ni d'un mandat, reste largement formel. Les délégués de base, même démocratiquement élus et, d'ailleurs, souvent nouveaux, n'ont pas pesé dans les assemblées provinciales du Parti. La manière dont les débats politiques ont été traités, malgré les proclamations initiales, le prouve.
Le ler juillet 1990, Granma reproduisait une longue note du bureau politique : « Le Parti communiste est favorable à un large débat national. (...) La défense du socialisme ne peut aller de pair avec une position fermée ou de résistance. Si nous parlons de rectification, nous ne pouvons pas défendre à outrance nos méthodes actuelles. » L'appel au débat devrait permettre « un fonctionnement plus démocratique des institutions politiques et de l'Etat ». La note soulignait « que la qualité de la réunion ne pourra, en aucun cas, être mesurée "comme nous le faisions dans le passé" par le taux d'unanimité ou l'absence de questions considérées comme problématiques ou divergentes. Nous ne devrons pas nous plaindre si des points de vue, jusque là réprimés ou inhibés, se manifestent aujourd'hui publiquement, parce qu'ils nous offrent la possibilité de discuter, d'apporter des éléments nouveaux et d'éviter la confusion et les erreurs ».
Le PCC et le débat
Huit mois après, en février 1991, le rapport fait à l'assemblée du Parti, à La Havane, synthétise ce qui est arrivé dans les autres assemblées; rédigé après la tenue de 11 337 réunions de base pour enregistrer les opinions d'un million de personnes environ, le rapport souligne qu'une personne sur quinze « a donné son avis ouvertement »; certaines « propositions néo-libérales et capitalistes » sont apparues, que le document considère comme « quantitativement négligeables », faites par « naïveté politique, par confusion ou inspirées par des positions ouvertement opposées à la politique du Parti ». Selon le rapport, certains « se sont prononcés pour la privatisation de la = Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991 production et des services, pour l'instauration d'une économie de marché, pour le rétablissement des marchés libres paysans, et, dans des cas très limités, pour le pluripartisme ».
Il y a eu, dans certains cas, « un manque de combativité ou une certaine naïveté » de la part de communistes et de révolutionnaires et « il a fallu procéder à des Peinture murale à La Havane dénonçant TV Marti émettant des Etats-Unis. analyses dans les organismes de base du Parti, pour clarifier l'essence de ces propositions. (...) De manière générale, les explications données ont été comprises ; cependant, il a été nécessaire d'appliquer des mesures disciplinaires à des militants et de faire des remarques critiques à des cellules qui n'ont pas été capables de défendre la politique du Parti ». Dans ces conditions, le large débat national pourrait bien tourner court et le IVe Congrès réaffirmer une ligne qui se résumerait à faire, commme on dit à Cuba, « mas de lo mismo » (du pareil au même).
Le rapport se termine par un quadruple refus : non à la privatisation, non à l'économie de marché, non au pluripartisme, non aux réformes capitalistes entreguistas (capitulardes).
F. Castro ne donne aucunement l'impression de s'engager dans la seule voie qui permettrait de remettre en cause les méfaits de la bureaucratie, la dénonciation de ses privilèges, de son cynisme et de sa corruption, car cela impliquerait de donner un réel pouvoir de contrôle aux masses populaires (qui n'existe pas dans les OPP vidés de leur substance, comme une enquête officielle et publique l'a reconnu), mesure liée à la remise en cause du parti unique... et du mode de direction paternaliste instauré par le castrisme. Or, même si ce n'est pas par pur interêt de pouvoir que le commandant en chef s'y oppose, mais au nom d'une conception idéologique d'ensemble, mélange de militarisme, de défense de la révolution assimilée au monolithisme et d'incompréhension de la diversité sociale, politique et culturelle d'un pays comme Cuba, cette
CUBA conception est de plus en plus contestée. Ce culte de l'homogène est lié à la défense du parti unique.
Il est vrai que certains dirigeants latino-américains contestent cette vision -Fernandez Huidobro, dirigeant des Tupamaros d'Uruguay, par exemple -- car, pour eux, « Fidel est le leader de l'opposition, et le plus souvent un leader mis en minorité » (11). Huidobro remue d'ailleurs le couteau dans la plaie : pour lui, Fidel combat « contre quelque chose d'insaisissable, qui est en dessous de lui, mais au dessus du peuple et qui semble invulnérable. Quelque chose de gros, d'épais, de gluant, de grossier ». Mais pourquoi, après 30 ans, celte bureaucratie, car c'est d'elle qu'il s'agit, est-elle invulnérable ? Au pied du mur Les critiques de plus en plus nombreuses, parfois même publiques — ce qui est nouveau — à l'égard de F. Castro ne sont pas toutes innocentes. Là aussi l'enfer est pavé de bonnes intentions. Profondément inquiets pour leur sort depuis l'affaire Ochoa en juillet 1989 (12) - traumatisme majeur dans l'histoire de l'île — un certain nombre d'apparatchiks commencent à penser que dans la conjoncture actuelle, leur sort pourrait être en péril, si le mécontentement populaire venait à déchaîner contre eux l'ire de F. Castro, dont la popularité, encore réelle, permettrait de les prendre comme boucs émissaires. Voilà pourquoi, pour la première fois, des hauts fonctionnaires se prononcent en privé pour des réformes économiques, dans un sens "perestroikiste", et pour des changements politiques, d'une plus grande ouverture, qui permettraient de relativiser le rôle de Fidel et d'accroître le leur. Cette orientation, qui n'avait guère de crédibilité il y a peu de temps encore, en acquiert aujourd'hui, au vu des changements d'approche en cours dans la communauté cubaine en exil à Miami.
L'immigration cubaine représente une puissance économique et politique en Floride; un million et demi de cubanoaméricains vivent à Miami. Jusqu'à une époque récente, l'objectif de la "vieille garde de l'exil" était de provoquer une invasion de l'île par les marines américains ou de réussir, avec l'aide de la CIA, l'assassinat, maintes fois raté, de Fidel Castro. Ces secteurs d'extrême droite n'hési-
11) Mate Amargo, 13 mars 1991.
12) Voir Inprecorn° 295 du 16 octobre 1989.
= CUBA tèrent pas à organiser des représailles, des attentats, des assassinats contre ceux que l'on appelle les dialogueros, les partisans du dialogue et de la "réconciliation nationale", qui ne considèrent pas Miami comme leur ville et qui rêvent de retrouver "leur" ile.
Ces derniers, autrefois minoritaires, sont en train de devenir hégémoniques pour plusieurs raisons. D'une part, parce que les Soviétiques multiplient les contacts afin de négocier une issue économique et pacifique pour alléger le fardeau que représente Cuba pour l'URSS; la "guerre froide" est terminée, l'île ne les intéresse plus, mais ils souhaitent organiser une transition acceptable et donc pacifique, pour leur image de marque auprès du tiers monde. D'autre part, l'espoir d'un renversement violent de Fidel de l'intérieur n'est pas des plus probables : comme le souligne Timerman, dans El Pais, « on ne croit plus, à Miami, que l'aggravation des conditions de vie dans l'ile provoque une rébellion contre Castro » (13).
Les "gusanos" de Miami
Les hypothèses envisagées depuis deux ans ne se sont pas confirmées : l'idée d'un commando suicide ou, plus précisément, de l'arrestation de F. Castro par un groupe de militaires et son envoi ultérieur en URSS, dans le cadre d'un complot fomenté par les Soviétiques (idée qui avait fleuri après l'éxécution d'Ochoa en juillet 1989), sont peu crédibles. Enfin, et c'est là un changement majeur, les voyages et les contacts qui se sont développés entre familles de l'exil et de l'intérieur (la majorité des familles cubaines a un membre exilé en Floride) ont contribué à un changement : de nombreux cubano-américains redoutent une issue violente à la crise et les dialogueros ne sont pas favorables à une intervention américaine — la répétition d'une guerre du Golfe ne les enthousiasme pas. Or, dans une situation de guerre civile, « les EtatsUnis pourraient intervenir. Il serait désastreux de voir les Nord-Américains donner le pouvoir à un Endara [le président du Panama, imposé après l'expédition américaine, ndlr] même plus mince, qui s'appellerait Valladares » (14).
Une chose est claire : les prémisses à une négociation éventuelle passent par le fait que cette dernière devra avoir lieu entre Cubains. « La transition vers la liberté et la démocratie doit être discutée par tous les Cubains. Le destin de la nation doit se décider à Cuba et entre Cubains, pas à Moscou ni à Washington » déclare la Plate-forme démocratique cubaine, créée à Madrid en août 1990, avec l'aval du gouvernement espagnol. Pour la première fois, le gouvernement de Felipe Gonzalez a pris contact avec des opposants castristes (15). Alors que l'Etat espagnol figure en tête des partenaires européens de Cuba, cette décision n'est certainement pas étrangère à l'affaire des ambassades, en juillet 1990. D'après la Plate-forme, les forces politiques qui devraient participer à ce dialogue sont les suivantes : « Une représentation large des groupes, mouvements et partis qui cherchent à promouvoir des changements politiques et sociaux à l'intérieur de Cuba; une large représentation de l'exil ; une délégation du gouvernement cubain ; des observateurs internationaux qui donnent leur aval aux négociations. » Un rapport de forces entre courants politiques particulièrement dosé !
Pour l'exil, les issues sont variables : La meilleure serait un gouvernement de coalition (éventuellement présidé par Fidel !), et de la même façon qu'Humberto Ortega est resté à la tête de l'armée au Nicaragua, on pourrait envisager que Raul Castro reste à la tête de l'armée. Miami devrait avoir une place déterminante et renforcer son rôle de pôle économique, en investissant dans la construction d'hôtels et de résidences secondaires pour les Cubains de Floride qui viendraient y passer leurs week-ends, sans compter l'aide familiale « qu'à l'image des Turcs, des Grecs ou des Portugais », les Cubains de l'exil fourniraient.
Ce scénario n'est, en réalité, qu'une première étape. Comprenant que la perspective d'un renversement armé du régime de l'extérieur était improbable, la communauté de Miami tire les leçons de ce qui s'est passé en Europe de l'Est et prépare une transition progressive et le changement à terme du régime, qu'elle espère miner par ses propres contradictions.
Il est certain que des contacts existent entre La Havane et les dirigeants les plus modérés de l'exil. Mais quelles sont les conditions déjà mises par Cuba à l'ouverture d'un dialogue ? La fin de l'embargo américain, la restitution de la base militaire de Guantanamo (d'autant plus urgente que l'URSS diminue, pour la première fois ses livraisons d'armes) ; l'ouverture politique est possible - dans le respect du régime social cubain — si des garanties sont données pour que cessent toutes les mesures de harcèlement et les agressions. Comme le dit Carlos Aldana, dirigeant du PC, secrétaire du comité central et responsable des relations internationales : « Nous voulons rendre le système plus efficace, plus démocratique, plus performant sur le plan économique. Si on voulait bien nous laisser tranquilles, accepter Cuba telle qu'elle est — ce qui serait une belle expression de pluralisme mondial, puisque le pluralisme consiste à accepter plusieurs formes de gouvernement — on verrait alors si notre système est capable de s'autoperfectionner dans le sens d'une plus grande démocratie. Mais en nous acculant, en nous harcelant, en nous calomniant et en nous soumettant à toutes sortes de pressions, on ne peut pas exiger de nous d'avancer dans cette direction plus que le bon sens et l'instinct de survie nous le conseillent » (16).
Pressions et isolement
Le bras de fer s'annonce difficile : les alliés de Cuba en Amérique centrale sont acculés, l'Etat espagnol ainsi que les principaux gouvernements latino-américains soutiennent le "dialogue" version Miami, et l'on a vu ce qu'il en est de l'URSS. L'évolution de la situation en Albanie et en Corée du Nord, l'ouverture économique au Viêt-nam, face aux pressions combinées des Soviétiques et de Washington (après sa victoire écrasante dans le Golfe), montrent la difficulté qu'il y a à résister quand on est le dos au mur ; par ailleurs, le "modèle" chinois — ouverture économique et répression à la Tiananmen — n'est pas concevable à Cuba.
Le gouvernement cubain ne peut ignorer les risques de l'engrenage d'une négociation dont la contrepartie économique est aléatoire — on sait ce qu'il est advenu des promesses d'aide au Panama ou au Nicaragua.
Dans une situation aussi ardue, il faut espérer que la direction castriste prendra les devants pour ne pas se laisser imposer, dans les plus mauvaises conditions, une démocratisation institutionnelle, de toutes façons nécessaire, qu'elle ne maîtriserait plus. C'est aussi une condition impérative pour préserver la mobilisation des masses, la crédibilité du système, en bref la révolution que les fidélistes veulent défendre à tout prix.
7 mai 1991
13) Jacobo Timerman, El Pais, 16 décembre 1990
14) Ancien policer de Batista, longtemps emprisonné à Cuba, qui a simulé une paralysie en prison. il fut libéré sur l'intervention de Mitterrand, par l'intermédiaire de Régis Debray. Il est responsable de la délégation nord-américaine à la Commis. sion des droits de l'homme, à Genève.
15) La Plate-forme démocratique inclut des démocrates chrétiens, des libéraux, des sociaux démocrates et des conservateurs, tous appuyés par leurs correspondants internationaux.
16) Cambio16, Madrid. Interview reproduite dans Courrier International, 18 avril 1991.
Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991 =