« Changer la vie » disaient-ils. Pourtant, le bilan des dix années Mitterrand est une protection sociale érodée, un Code du travail en recul. C'est le triomphe de la réussite et de la légitimité capitalistes. La gauche réformiste, élue en 1981 sur un ensemble de propositions a, très vite engagé une politique tout à fait inverse.
Dieu et
le libéralisme
lourd, si on se place, bien sûr, du point de vue des travailleurs : 2 600 000 chômeurs officiellement recensés, des salaires bloqués, des inégalités accrues, Maxime DURAND
CE QUI FRAPPE, c'est la rapidité avec laquelle s'est effectué le tournant vers la "rigueur" : Mitterrand est élu le 10 mai 1981, le premier plan de rigueur est mis en place dès juin 1982, et le tournant est pris définitivement en mars 1983. Ces deux premières années condensent en somme l'abandon du programme sur lequel le président avait été élu.
La thèse officielle prétend que les bonnes intentions de la gauche se seraient brisées sur un environnement international hostile. Il est vrai que la relance de 1981-1982 s'est traduite par un creusement très important du déficit extérieur, notamment parce que la récession internationale a duré plus longtemps que prévu, et que le dollar a enregistré une hausse très rapide. Face à ces conditions adverses, la gauche, nous dit-on, devait rentrer dans le rang et se plier aux lois de l'économie, montrant ainsi l'étroitesse extrême de sa marge de manœuvre. Mais ce récit, où une politique de bonne volonté est annihilée par un monde extérieur sur lequel elle n'a pas prise, pose immédiatement un problème : s'agit-il de traîtres ou d'incompétents ?
La question mérite d'être posée en ces termes, étant donné que les dirigeants de la gauche avaient les moyens de mesurer les contraintes et les conséquences d'une telle politique. Dans un livre intitulé Le socialisme industriel, présentant les positions officielles du Parti socialiste (PS), l'auteur, Alain Boublil, analysait très lucidement les deux principales menaces qui pesaient alors: le « déséquilibre des échanges extérieurs », résultant d'une = Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991 forte progression des importations, et la «rétention de l'investissement dans le secteur privé ». La sous-estimation de ces contraintes a-t-elle été délibérée ou "de bonne foi" ? Une déclaration attribuée à François Mitterrand — « Pour le moment je fais de la politique ; la rigueur, on verra ça plus tard. » — pourrait venir étayer la thèse d'une volonté machiavélique. Mais la réponse à cette question importe peu. Objectivement, la réussite d'une politique de transformation sociale reposait pour l'essentiel sur trois conditions, qu'en tout état de cause, la gauche ne souhaitait pas observer. Ce sont :
• à l'intérieur, la rupture avec la logique du profit ;
• à l'extérieur, la rupture avec la logique du marché mondial ;
• la mobilisation populaire nécessaire pour mettre en œuvre ces deux ruptures.
Le refus de rompre avec le profit est clairement illustré par le destin des nationalisations. Certes, la gauche a nationali-
Projet.
sé les groupes industriels et les banques (avec une généreuse indemnisation), mais elle a aussitôt renoncé à s'en servir. En nommant Rocard, grand défenseur du marché, responsable du commissariat au Plan, on annonçait clairement que la planification resterait vaguement indicative. On n'a pas non plus créé la Banque nationale d'investissement, qui aurait pu assurer la réorientation des moyens de financement vers les secteurs de l'économie en fonction des priorités du plan. Le ministre de l'Industrie de l'époque, Chevènement, a bien essayé d'instaurer un tel dispositif, et de donner un contenu réel aux contrats mis en place entre les grands groupes et le Plan. Mais il a été très vite désavoué, puis contraint à la démission.
Logique libérale
Ce tournant a ouvert une période de retrait progressif de l'Etat, le fait le plus significatif étant sans doute la décision de laisser Creusot-Loire faire faillite en 1984, abandonnant ainsi la perspective de construction d'une industrie française de la machine-outil. Certes, les nationalisations ont permis de réaliser la restructuration d'industries comme la sidérurgie, au prix d'une réduction drastique des effectifs et d'une fusion des deux groupes nationalisés, Usinor et Sacilor. La gauche a donc assuré l'assainissement des principaux groupes industriels français, mais selon une logique libérale (réduction des effectifs, spécialisation non intégrée, dynamisme de l'investissement à l'étranger) qui fait que, si l'appareil industriel français a été assaini financièrement, il demeure tout aussi fragile globalement, comme le montre la récente récession.
La seconde rupture nécessaire concernait le marché mondial. Après cinq ou six ans d'une politique de monnaie forte, unaiL ÉCRiT COMME BALZAC!
ÇA JE VEUX BIEN VOUS CROIRE! BALZAC Les Illusions perdues En 1988, Mitterrand publie sa Lettre à tous les Français, où il prometqu'il n'yaura ni privatisations, ni nationalisations.
PART DES SALAIRES EN % DE LA VALEUR AJOUTEE
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"PLAN BARRE
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PREMIERE
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GENERAL SEE
60- 70 71 72 73 75 76 78 nimement critiquée à gauche, tout le monde s'attendait à une dévaluation d'entrée qui aurait eu pour fonction de rétablir une parité du franc correspondant mieux à la capacité concurrentielle de l'économie française. Or, Mitterrand a décidé de repousser cette dévaluation, pour des raisons éminemment politiques. Cette position ne pouvait être interprétée que comme un message adressé aux autres bourgeoisies, afin de les rassurer quant à la détermination de la France de continuer à jouer le jeu.
Le règne de l'austérité De la même manière, le débat sur la sortie du Système monétaire européen (SME), qui a précédé, en mars 1983, le tournant définitif vers l'austérité, a été tranché dans le sens de l'acceptation des règles : même les marges de manœuvre possibles n'ont pas été sollicitées. Ce minimum paraissant hors de portée, il n'est pas étonnant que des mesures plus avancées n'aient pas été envisagées, comme la déconnexion des taux d'intérêt, le contrôle des mouvements de devises et de capitaux, et le contrôle des importations. Le Parti communiste français (PCF) a bien réclamé que l'on produise français, mais sur un registre nationaliste, oubliant tout à fait, par ailleurs, la rupture interne.
La troisième condition était évidemment la mobilisation populaire qui, seule, aurait permis d'assurer une rupture réelle. Celle-ci n'a pas fait défaut à la gauche qui a, au contraire, tout fait pour l'éviter afin de rassurer les classes moyennes et la bourgeoisie. Depuis la signature du Programme commun de la gauche en 1972, les luttes sociales avaient été systématiquement freinées au nom des perspectives électorales. La division ouverte en sep-
AUSTERITE "DE GAUCHE* SECONDE GENERALISEE 80 84 86 88 89 tembre 1977 entre le PS et le PCF n'a pas aidé non plus à cette mobilisation, en déplaçant les débats vers des rivalités d'appareil. Enfin, dès l'arrivée au pouvoir, l'ensemble des appareils politiques et syndicaux a tout fait pour décourager les initiatives populaires. Dès le 11 mai 1981, on commençait à entendre dire qu'il ne fallait pas bouger, pour ne pas perdre les élections de juin 1981.
Le PCF et ses relais dans la Confédération générale du travail (CGT) ont joué un rôle tout particulier dans l'encadrement des masses, L'Humanité, quotidien de ce parti, devenant un véritable "journal officiel" aux dires mêmes de l'un des quatre ministres communistes de l'époque. Les luttes des ouvriers spécialisés (OS) dans l'industrie automobile ont, par exemple, été désavouées de fait, le Premier ministre Mauroy allant jusqu'à y voir un complot des intégristes musul-
Le refus des ruptures et de la mobilisation populaire a conduit la gauche au pouvoir à se replier sur une politique d'austérité intégrale, dont l'un des axes principaux a été la désindexation des salaires. Dès juin 1982, a été institué un blocage des prix et des salaires (surtout des salaires !). L'inflation a été effectivement ramenée à des niveaux comparables à ceux de la République fédérale allemande (RFA), mais ce résultat a été atteint en faisant reculer, à partir de 1983, la part des salaires dans la valeur ajoutée (voir le tableau ci-dessus). C'est le résultat essentiel de la politique économique de Mitterrand, à savoir le passage à une norme salariale que l'on peut appeler "zéro pouvoir d'achat". De là découle toute une série de corollaires, dont les plus graves sont la montée du chômage et le creusement des inégalités. Il ne s'agit pas là d'effets pervers, mais d'éléments constitutifs de cette politique. Le blocage des salaires et le rétablissement du profit ont été, en effet, obtenus dans un contexte de freinage de l'économie qui a provoqué une montée très rapide du chômage.
Diverses mesures créant des situations intermédiaires entre emploi et chômage ont pu faire apparaître une stabilisation du nombre de chômeurs, mais les performances françaises restent parmi les plus mauvaises d'Europe. La montée du chômage s'est accompagnée, par ailleurs, d'une dégradation du statut de salarié : précarité accrue, temps partiel, travail de nuit, intérim, sous-traitance, etc. La législation du travail est venue, systématiquement, accompagner ces avancées successives de la "flexibilité". La gauche se targue d'avoir fait voter les "lois Auroux" assurant l'expression des travailleurs dans l'entreprise, mais le constat est, en réalité, une véritable régression du droit du travail.
Le défieit social
Cette volonté de contenir le salaire s'étend évidement à sa partie socialisée. Les socialistes se sont ralliés au théorème selon lequel le poids des prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales) ne doit pas augmenter, faute, sans doute, de sombrer dans... le socialisme, selon la formule de Giscard, prédécesseur de Mitterrand à la présidence. Cela s'est traduit par un gel des mesures prises en 1981 et 1982 en faveur du salaire minimum et du minimum vieillesse. Un lent grignotage des prestations sociales a alors commencé, car le gouvernement sait que la Sécurité sociale est un acquis auquel les travailleurs sont fortement attachés. Même la retraite à soixante ans, qui est, avec la cinquième semaine de congés payés, l'un des rares acquis de la décennie, est aujourd'hui menacée par les projets du gouvernement, après avoir surtout servi à éponger le nombre de chômeurs.
Mitterrand a plusieurs fois demandé à être jugé sur l'emploi. C'était risqué, car le bilan est ici particulièrement consternant. La gauche pensait régler le problème du chômage en combinant trois moyens: davantage de croissance, plus d'emplois dans la Fonction publique, réduction de la durée du travail. L'austérité a emporté rapidement les deux premiers ; quant à la réduction de la durée du travail, il s'est passé ce que les partisans d'une loi des 35 heures avaient prévu : en ne baissant que d'une heure la durée légale du travail, de 40 à 39 heures, on allait créer un butoir, dès lors que la durée effective aurait rejoint la durée légale. On a même pu constater une remontée de la durée du
Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991 =
travail avec la reprise récente. C'est dire que, pour créer des emplois, la gauche au pouvoir compte dorénavant sur une réduction du salaire plutôt que sur une réduction du temps de travail : là encore, elle s'est rendue aux arguments du patronat.
La course aux profits
Mais si le pouvoir d'achat du salaire est bloqué, il faut bien trouver une demande suffisante, ailleurs : ce sera celle des riches. En 1984, l'arrivée de Bérégovoy au poste de ministre des Finances s'accompagne d'une politique forcenée de libération des marchés financiers. L'esprit d'invention, dont la gauche n'a pas su faire preuve au profit des travailleurs, se révèle enfin: de nouveaux instruments sont mis en place (marché financier à terme, titres de capitalisation) ; l'impôt sur les revenus du capital est progressivement allégé, pour ne représenter que 17 %; les mouvements de capitaux sont totalement libérés, en avance sur le calendrier européen; l'impôt sur les bénéfices des sociétés est ramené de 50 à 34 %.
Par ailleurs, Bérégovoy, qui était pourtant favorable à une sortie du franc du SME, se crispe dorénavant sur une politique de défense d'un franc surévalué d'environ 15 % par rapport au deutsche mark (au prix d'un envol des taux d'intérêt réel) et se fait le défenseur le plus acharné de la rigueur budgétaire. Mais la fonction crée l'organe : Bérégovoy est salué par la presse financière, sa politique est applaudie par l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), et, nec plus ultra de l'affairisme triomphant, son chef de cabinet, Boublil, tombe pour un délit d'initié. Cette politique a pour contrepartie une distorsion spectaculaire dans la répartition des revenus : si les salaires stagnent, les revenus financiers s'envolent.
Le seul moteur de l'économie, c'est donc la consommation des riches, qui compense la stagnation de la consommation salariale et finit par déboucher sur une tardive reprise de l'investissement, à partir de 1987-1988. Mais, même du point de vue de la bourgeoisie, cette politique n'est pas forcément optimale. Pour résumer : les patrons ont licencié à tour de bras, et le gouvernement a pesé sur les salaires pour rétablir la situation financière des entreprises. Mais cette austérité, un peu fruste, s'est accompagnée d'une stagnation du marché intérieur, d'une faiblesse de l'investissement et de l'effort de formation, et donc d'un affaiblissement = Inprecor n° 330 du 10 au 23 mai 1991 relatif de l'appareil productif, qui se traduit notamment par un déficit croissant du commerce industriel. C'est là une des principales contradictions de cette politique économique.
Mais ce qui surprend peut-être le plus dans cette politique, c'est ce phénomène d'over-shooting (comme disent les financiers), qui a conduit les socialistes à en faire plus, et même carrément trop. La furie de dérèglementation d'un Bérégovoy va, par exemple, bien au-delà de ce qui était strictement nécessaire à court terme. La meilleure preuve en est, sans doute, fournie par le retour de la droite au gouvernement, de 1986 à 1988. A prendre à la lettre les discours de la droite sur les ravages accomplis par la gauche, après sa victoire en 1986, il aurait fallu s'attendre à un virage à 180 degrés de la politique économique. Or, la seule inflexion significative a porté sur la reprivatisation d'une partie des groupes et des banques
Ce processus n'a pas pu être conduit à
CHERS DERICUKTEURS CHERS OMMENÇONTS ^
CHERS CADRES
ARTISTES
AnY TE FATIGUE POS: CELUI-LE iL NE VOTERA AOS!' ENSEKNANTS son terme, à cause du krach d'octobre 1987 (1), mais il a permis de constater que l'idée de nationalisation était devenue une coquille vide. Mitterrand a fait campagne en 1988 en avançant l'idée du "ni-ni" (ni privatisation, ni nouvelle nationalisation), mais son gouvernement s'est aussitôt attaqué à ce que n'avaient pu faire leurs prédécesseurs ultra-libéraux (2), à savoir démanteler le statut de l'usine automobile Renault, nationalisée à la Libération en 1945, et de la poste. Il y a peu, les entreprises publiques ont été autorisées à recevoir des participations de capital privé De toute façon, il y a belle lurette que rien ne différencie plus les orientations de gestion et le mode d'organisation du travail entre une entreprise publique et une entreprise privée.
On peut examiner toutes les courbes économiques importantes, aucune ne fait apparaître de rupture correspondant au retour provisoire de la droite aux affaires. Le graphique de la courbe des salaires synthétise de manière cruelle le bilan de la gauche réformiste. Il montre comment les deux récessions généralisées, et surtout la première, entraînent une augmentation de la part des salaires. En 1976, est instauré le plan Barre qui réussit à faire baisser un peu la part des salaires qui grimpe de nouveau avec la seconde réces sion. L'arrivée de la gauche se traduit par une hausse modérée, bientôt suivie d'une chute vertigineuse où, ironie du sort, la seule année de ralentissement coïncide avec le passage de la droite au pouvoir. En six ans, la gauche gestionnaire a rattrapé, et au-delà, le déplacement imputable à la crise : telle aura sans doute été sa fonction historique.
Destruction des espérances
Mais, parmi toutes les reculades, la pire est sans doute l'alignement pur et simple sur les valeurs du capitalisme, que résume cette formule de Bérégovoy au quotidien Les Echos du 6 Mai 1991 : « C'est la France qui s'est réconciliée avec les entreprises et les socialistes y ont aidé. » La gauche ne s'est pas, en effet, contentée de trahir un programme, elle a détruit une espérance. De même que le stalinisme a jeté son ombre sur la perspective de construction d'une société socialiste, la dérisoire expérience menée par le PS et le PC a pour longtemps discrédité tout projet de transLes références essentielles de la gauche française (nationalisations, planification, autogestion) sont aujourd'hui déconsidérées, comme si ce qu'en avait fait la politique réformiste correspondait vraiment à leur contenu. La France d'aujourd'hui se distingue par une crise particulièrement profonde du syndicalisme, et par la montée de l'extrême droite. Il faudra donc du temps pour effacer le poids de ce bilan dans l'imaginaire social, et reconstruire un authentique projet de transformation sociale.
7 mai 1991
Les dessins qui illustrent les articles sur la
France sont extraits du livre de Plantu
Ouverture en bémol, La Découverte / Le
Monde, 1988, Paris.
1) Le 26 octobre 1987, un deuxième "lundi noir"' s'est produit sur les marchés boursiers mondiaux : les indices boursiers ont perdu 4,8 % à Tokyo, 4,9 % à Paris, 8 % à New-York et même 33 % à Hong-Kong 2) Par ailleurs, anciens dirigeants du groupuscule fasciste Occident.