Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MOYEN-ORIENT

Histoire de trahisons

· Inprecor n° 331, 24 mai 1991 · p. 22-25 · 3 977 mots

Grande-Bretagne Palestine et Israël Golfe et Irak Liban

DANS la rhétorique fleurie du nationalisme arabe, Israël est un poignard que l'Occident a plongé au cœur du monde arabe. Cette image reflète un sens très aigu de l'injustice histori-

La création de l'Etat autonome du Koweit a également été le fruit de la politique coloniale. Au départ, il s'agissait d'une enclave découpée par les Britanniques à l'entrée du Golfe persique, afin d'empêcher que l'alliance entre l'Allemagne et l'empire ottoman, à la fin du XIXe siècle, n'empiète sur leurs voies maritimes vers l'Inde. Quand l'empire a cessé d'être la préoccupation dominante de la politique britannique, c'est le pétrole qui est devenu la raison d'être de la nation koweitienne.

Le déni des droits du peuple palestinien et l'accès du Koweit au rang de nation autonome sont liés dans la conscience politique arabe, et découlent de la Pax anglo-americana. La défense par Saddam Hussein des droits des Palestiniens a été tournée en dérision et présentée comme un effort pathétique pour détourner l'attention de son agression contre son voisin.

Ainsi, il est facile d'oublier que l'annexion du Koweit a été, elle aussi, une pensée née a posteriori. En fait, l'Irak a donné des signes de retrait peu après l'invasion, mais le déploiement militaire occidental en Arabie saoudite a accéléré le revirement des positions initiales de Saddam Hussein et a fait monter les enchères. Dans sa dernière prise de position sur le linkage [le lien entre l'invasion du

Koweit et la question palestinienne, ndlr],

Saddam Hussein affirmait tout à fait explicitement que la Pax anglo-americana au Koweit serait respectée, si la pire de ses conséquences était supprimée : le calvaire des Palestiniens. Cela a tout de suite séduit l'imagination politique pour la première fois, depuis la perte de la

Le découpage colonial et les injustices légués par l'impérialisme ingérences de nombreux pays européens) ont beaucoup pesé dans le récent conflit du Golfe.

L'article de Sukumar Muralidharan, dont nous publions de larges extraits, est paru dans la revue indienne avec l'Occident en position de faiblesse.

terres. Ils se rappellent bien comment le avait demandé une révision du plan de niens sur leurs terres — a été assassiné par des sionistes, et comment l'ONU a à arabe ;

cident sont profondément inscrits dans la conscience politique du peuple arabe. La britannique d'abord, américain ensuite (avec la complicité et les

Economic and Political Weekly.

Sukumar MURALIDIARAN

Palestine du fait du complot anglosioniste, un dirigeant arabe était militairement à l'offensive et cherchait à obliger l'Occident à conclure un marché politique. Voilà de quoi griser les Arabes, qui, pendant des décennies, avaient négocié

Les Arabes n'ont pas encore oublié la partition de la Palestine en 1948, et la manière dont ils ont été chassés de leurs médiateur de l'Organisation des Nationsque grâce

Unies (ONU), le comte Bernadotte — qui partition et le retour des réfugiés palestipeine émis quelques murmures de protes-

Les souvenirs de la lutte contre l'Ocmajeure partie de ce combat a eu pour objectif la défense de la Palestine.

Ironie de l'histoire, l'attaque contre l'Irak a eu lieu l'année du 50e anniversaire de la révolte nationaliste irakienne, et les puissances dirigées par les Etats-Unis se baptisent aujourd'hui, dans un rappel conscient de la Seconde Guerre mondiale, les "alliés". En 1941, l'Irak s'est soulevé contre la même brochette d""'alliés" ; cette rébellion avait été précipitée par la colonisation juive de la Palestine, sous la surveillance bienveillante de la Grande-Bretagne. Elle a été écrasée par l'armée des Indes britanniques ; mais elle a fourni une nouvelle arme puissante à l'arsenal idéologique de l'Occident.

Premiers soulèvements

L'instigateur principal du soulèvement était Haj Amin al-Husseini, le grand mufti de Jérusalem, qui devait ensuite rencontrer le führer allemand — et obtenir l'engagement d'un soutien de sa part — lors d'une audience privée, le 28 novembre 1941; les

Arabes ont donc ainsi été aisément dépeints comme les héritiers naturels du programme nazi d'extermination des Juifs.

Quel que soit le jugement historique que l'on puisse porter aujourd'hui, à l'époque, certains pensaient que le libéralisme britannique et le fascisme allemand ne différaient qu'en termes d'intensité, et non de nature ; que le capitalisme ne réussissait à maintenir une façade idéologique libérale à l'espace que conféraient à la

Grande-Bretagne ses vastes possessions qu'une coloniales, par exemple; mais fois confiné dans d'étroites frontières territoriales, comme l'Allemagne après la

Première Guerre mondiale, le libéralisme pouvait tout à fait sombrer dans le nationalisme revanchard incarné par les nazis.

1) Maxime Rodinson, Israël et le refus arabe, Seuil, 1968.

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Du point de vue arabe, la rencontre du mufti avec le führer a représenté la répétition d'un fait historique. Cette réunion avait été préparée par une correspondance entre les deux hommes, où les Allemands s'étaient engagés à reconnaître I'« indépendance et la liberté » du peuple arabe — c'est précisément un contrat de ce type qui avait été passé entre un dirigeant politique arabe et la Grande-Bretagne, en 1915, au moment où la première des grandes conflagrations impérialistes du siècle faisait rage. En 1918, la Grande-Bretagne victorieuse aurait pu honorer son engagement, mais elle a choisi de ne pas le faire. En 1945, l'Allemagne vaincue et divisée n'a pas pu démontrer si elle avait le même penchant à ignorer les promesses faites en temps de guerre.

Naissance du nationalisme arabe

Après les siècles passés sous le joug des Ottomans turcs, les prémisses du nationalisme arabe ont commencé à apparaître durant les premières années du XXe siècle. Bagdad, Beyrouth et Damas étaient les principaux centres des regroupements nationalistes arabes, qui plaçaient leurs espoirs dans la dynastie hachémite, représentée par Hussein, le chérif de la Mecque, et deux de ses fils, les émirs Faysal et Abdallah.

Quand les Turcs sont entrés dans la Première Guerre mondiale aux côtés des Allemands, l'axe franco-britannique a commencé à chercher le moyen de miner leur ennemi de l'intéricur, en jouant sur le sentiment nationaliste arabe. En octobre 1914, l'agent britannique au Caire, Lord Kitchener, désireux d'ouvrir un front intérieur contre les Turcs, a établi des contacts avec le chérif Hussein.

Les conseillers du chérif étaient divisés. Abdallah était favorable à une alliance avec les Britanniques, mais Faysal ne voyait guère l'intérêt d'échanger l'autorité turque contre une domination de la Grande-Bretagne ou de la France — ses contacts avec les groupes nationalistes arabes d'Irak ou de Syrie (le al-Ahad et le al-Fatah) l'avaient convaincu qu'il n'y avait guère de différences entre les Turcs et les "alliés". Selon lui, des engagements fer-mes en faveur de l'indépendance devaient être donnés, avant que les "alliés" reçoivent le soutien de la population

Hussein a envoyé au successeur de Kitchener au Caire, Henry Mac Mahon, un mémorandum rédigé conjointement par al-Ahad et al-Fatah (2). Il demandait, en contrepartie du soutien arabe, que les Britanniques reconnaissent l'indépendance de la Syrie, du Liban, de la Palestine, = Inprecor n° 331 du 24 mai au 6 juin 1991 de l'Irak, et de la péninsule arabique, à l'exception d'Aden.

La réponse de Mac Mahon fut évasive. Il était prêt à « confirmer la volonté britannique d'une indépendance pour les pays arabes », mais il ne pouvait pas aller jusqu'à préciser les frontières du futur Etat arabe, ce qui, d'après lui, aurait été « prématuré » et aurait « représenté une perte de temps », alors que les hostilités battaient leur plein sur plusieurs fronts.

Mais le chérif Hussein a insisté; il s'agissait pas d'un "potentat oriental" traditionnel qui pouvait être berné par les flatteries et les platitudes fleuries que les Britanniques étaient accoutumés à utiliser pour les manipuler. Les « propositions de frontières » dont il a entretenu Mac Mahon, dans une lettre de septembre 1915, étaient « les demandes de notre peuple », le « minimum nécessaire à l'établissement du nouvel ordre pour lequel il lutte ». En repoussant poliment les flatteries de Mac Mahon, Hussein lui a rappelé que son but était « d'obtenir que les conditions essentielles pour notre futur soient concrètement assurées, et non des phrases et des titres ronflants ».

Un accord ambigu

En octobre 1915, Mac Mahon s'est finalement laissé fléchir, engageant la Grande-Bretagne à reconnaître la souveraineté arabe sur toute la région mentionnée par Hussein. Il a juste demandé d'en enlever les zones n'étant pas "purement arabes", telles « les départements de Mersin et d'Alexandrette, des portions de la Syrie à louest des départements de Damas, d'Homs, d'llama et d'Alep ». Un autre arrangement, relativement différent, a été conçu pour les deux vilayet (provinces) de Bagdad et Bassora, où les Britanniques étaient établis et possédaient des intérêts particuliers. Mac Mahon a aussi réaffirmé que ces engagements ne porteraient pas préjudice aux traités déjà signés entre la Grande-Bretagne et cer-

Malgré l'existence de passages très ambigus, le chérif Hussein a été fortement encouragé par cette lettre. Il était prêt à renoncer à la revendication arabe sur les départements à prédominance turque de Mersin et d'Alexandrette, mais il a insisté sur le fait que les vilayet d'Alep et de Beyrouth, et « leur bordure maritime occidentale », étaient de « pures provinces arabes, où l'on ne peut distinguer les musulmans des chrétiens ». Il a aussi rejeté la suggestion d'un maintien de la souveraineté britannique sur les provinces de Bagdad et de Bassora, celles-ci faisant partie intégrante de la civilisation et de l'histoire arabes. Cependant, il a déclaré que les régions de l'Irak méridional, occupées par les troupes britanniques, pourraient le rester « durant un laps de temps qui devra être déterminé par des négociations » et que les « arrangements préalables avec certains chefs de ces zones devront être respectés ».

La saga du Koweit

Certains aspects de ce contrat passé par les Britanniques avec le chérif de la Mecque ont une signification décisive pour comprendre la crise actuelle du monde arabe. A plusieurs reprises durant le XIXe siècle, la Grande-Bretagne avait conclu des traités avec les chefferies arabes d'Oman, du Qatar et de tous les autres Etats qui forment aujourd'hui les Emirats arabes unis (EAU), qui étaient cruciaux pour la sécurité du trafic maritime vers l'Est, transitant alors principalement par le canal de Suez. Situé à l'extrême embouchure du Golfe, le Koweit n'avait pas à cette époque une grande importance dans ce schéma.

En 1896, Moubarak al-Sabah conquit la chefferie du Koweit après le meurtre de deux de ses demis-frères. Pour éviter la menace du sultan turc de Bassora qui, à l'époque, administrait juridiquement le Koweit, Moubarak a pensé qu'il était plus prudent de s'allier avec les Britanniques.

Or, entre temps, l'intérêt des Britanniques pour le Koweit avait augmenté à cause du plan d'un cartel allemand visant à faire passer le chemin de fer BerlinBagdad par le Golfe, pour accéder directement aux routes maritimes vers l'Est ; ce projet prévoyait que le Koweit serait un terminus ferroviaire. Les Britanniques ont donc considéré qu'un traité avec al-Sabah pourrait permettre de frustrer le concurrent allemand de son accès au

En 1899, un traité a placé le Koweit sous la protection de la Grande-Bretagne; des pressions diplomatiques sur le sultan turc lui ont permis d'obtenir que le Koweit devienne un casa (petit district) autonome de la vilayet de Bassora. Un autre traité, rédigé en 1913, voulait définir les frontières du Koweit, mais les Ottomans ont refusé de le ratifier. Lorsque la Première Guerre mondiale a éclaté, la diplomatie est devenue complètement su-

Dans sa dernière note à Mac Mahon, Hussein engageait les Arabes à honorer les arrangements spéciaux conclus par la Grande-Bretagne aux alentours de Basso-

2) La documentation sur la correspondance entre Hussein et Mac Mahon, sur l'accord Sykes-Picot et les déclarations des "puissances alliées" est extraite des annexes du livre de George Antonius, The Arab awakening, Hamish Hamilton Londres, 1938

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ra — l'on peut raisonnablement penser qu'il s'agissait du Koweit. Cependant, Hussein n'a pas parlé des traités conclus avec d'autres chefs de la région du Golfe. Les négociations entre Hussein et Mac Mahon sont donc restées incomplètes sur plusieurs points de détail, bien que les questions de principe aient été exposées avec une grande clarté.

En octobre 1915, l'émir

Faysal a levé le drapeau de la révolte contre les Turcs, et a commencé à marcher sur Damas avec une armée arabe bédouine. En mai 1916, Mark Sykes, pour la

Grande-Bretagne et Georges Picot, pour la France, ont signé un document secret de partition de l'empire ottoman entre les deux "alliés". A cause de ses intérêts dans le Nord de l'empire ottoman, la Russie tsariste a également été autorisée à participer à la division anticipée des dépouilles.

La grande félonie

L'accord Sykes-Picot marque un point de rupture dans les relations du monde arabe avec l'Occident. Comme exemple de duplicité coloniale, il n'a peut-être pas d'égal : en violation du contrat passé entre Mac Mahon et Hussein, il réduisait drastiquement le territoire qui devait êure sous souveraineté arabe dans l'après-guerre. Ainsi, il en excluait la totalité de la péninsule arabique, le Liban, la

Palestine, les provinces de Bagdad et de

Bassora, et la portion de Syrie qui se trouve à l'ouest d'une ligne entre Alep et

Damas. L'Etat arabe souverain devait être confiné dans un grossier quadrilatère, cerné par Alep, Agaba, Mossoul, et les villes saintes de Kerbala et de Najaf.

Même cet Etat dit autonome était divisé en deux zones, où Britanniques et Français pourraient respectivement profiter de droits exclusifs en matière de finances et d'investissements.

L'Etat arabe proposé devait être entièrement continental - hormis l'accès très limité au détroit d'Agaba —, à peine habité et pratiquement totalement aride; toute la côte méditerranéenne et le delta du Tigre et de l'Euphrate - zones historiquement primordiales pour les

Arabes — en étaient exclus ; et les principaux foyers du sentinationaliste arabe - ment

Beyrouth, Bagdad, Bassora et

Damas — devaient être placés sous tutelle franco-britannique.

Dites-lui que gardée exclusive l'Amérique est fière qu'il soit à nos côtés dans notre lutte pour la démocratie.

terranée. Mais la Russie tsariste avait la même ambition, dissimulée derrière le prétexte religieux de protéger les lieux saints de l'Eglise orthodoxe orientale. De plus, la Grande-Bretagne s'opposait à ce que toute autre puissance européenne s'installe à proximité de la zone du canal de Suez. Etant donnés ces désirs inconciparu comme un compromis raisonnable. l'autonomie du Koweit n'ait jamais été sances coloniales. Les ambitions britanniques allaient désormais jusqu'à l'occupation de la totalité du Sud de l'Irak, ce terme recouvrant également la minuscule enclave koweitienne. Quand les bolcheviques ont pris le pouvoir en Russie, ils ont dénoncé publiquement l'accord Sykes-Picot, au nom de leur rejet de la politique impérialiste. Le chérif Hussein en a eu vent, et s'est déclaré très déçu. Début 1918, le ministre britannique des Affaires étrangères, A. J. Balfour, a cherché à calmer les inquiélations concernées et la sauvegarde de leurs intérêts ». ment Sykes et Picot se moquaient éperdument des intérêts arabes mais ils cherchaient à les contourner. Que ce menson-

C'est quoi une démocratie ?

gnificatif du naient les affaires.

La côté méditerranéenne, nord de Tyr, resterait la chassedes Français, alors que les Britanniques gardaient Bagdad et Bassora. La Palestine devait rester sous "contrôle international" __ en d'autres termes, être dirigée par une clique de puissances "alliées", plutôt que par l'une d'entre elles en particulier. Les Français auraient aimé garder la Palestine, ce qui leur aurait donné le contrôle de l'ensemble de la côte orientale de la Médiversaient. Il est significatif que la prétention à évoquée dans les plans secrets des puisOr, rien n'était plus faux. Non seulege flagrant vienne de l'auteur du programme visant à établir un "foyer national juif en Palestine", et le fait que cette concession au sionisme ait déjà été faite au moment où l'on trompait sans relâche les nationalistes arabes, était sisens que preSe méfiant désormais des intentions franco-britanniques, l'émir Faysal jugea opportun d'accélérer sa marche vers Damas ; il atteignit la ville le 1er octobre 1918, et fut reçu avec enthousiasme par son peuple. Il était en avance de plusieurs jours sur les troupes britanniques dirigées par le maréchal Allenby. Peu après, les Ottomans se rendirent. Le 7 novembre, la Grande-Bretagne et la France publièrent une déclaration conjointe expliquant que leur but était l'« instauration de gouvernements et d'administrations nationaux selon le libre exercice du choix des populations indigènes » dans les territoires enlevés aux Turcs.

Durant toute l'année 1919, Faysal a parcouru les capitales européennes, cherchant à obtenir des engagements qui concrétiseraient ce principe abstrait — les Français se sont montrés ouvertement hostiles à ses propositions, alors que les Britanniques étaient mal à l'aise et tergi-

Volonté populaire bafouée

Pendant ce temps, le al-Fatah et le al-Ahad s'étaient reconstitués au sein de structures populaires représentatives qui déclaraient représenter le peuple de Syrie

Get d'Irak. En juillet 1919, le Congrès général syrien a voté une résolution affirmant son intention d'établir une monarchie constitutionnelle en Syrie, avec Damas pour capitale ; à Bag dad, les événements ont suivi à peu près le même cours. Les "alliés" continuaient à avoir une attitude ambiguë. Le 8 mars

1920, le Congrès général syrien proclama l'indépendance de la Syrie, avec l'émir Faysal comme roi. Le territoire couvert par l'Etat indépendant comportait l'ensemble de la Syrie, du

Liban, d'Israël et de la Jordanie actuels. En même temps, à Bagdad, une assemblée similaire proclamait l'indépendance de l'Irak, et l'émir Abdallah en tant que dirigeant constitutionnel.

Les "alliés" ne voulaient ni de l'un ni de l'autre. Ils firent part de leur refus de l'action du Congrès syrien, et procédèrent à l'un de leurs infâmes complots à San Remo, en avril 1920, refusant même les concessions marginales à la souveraineté arabe prévues par l'accord Sykes-Picot. Il prévoyait de placer l'ensemble des pays arabes sous mandat, de la Méditerranée à la frontière perse. La Syrie a été divisée en trois morceaux — le Liban chrétien et la Palestine étaient découpés, et la portion restante devenait la "Syrie" tronquée que l'on connaît aujourd'hui.

La Syrie et le Liban ont été placés sous mandat français, alors que les Britanniques recevaient des mandats sur l'Irak et la Palestine — en ce qui concerne cette dernière, il s'agissait de veiller à ce que la déclaration Balfour sur le "foyer national

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juif" soit appliquée avec diligence. Le mandat pour l'Irak recouvrait la totalité des provinces de Bagdad, Bassora et Mossoul —l'on ne jugea pas nécessaire de mentionner séparément le Koweit, car l'autonomie de cette minuscule enclave n'était qu'un faux prétexte que les puissances impériales ne jugaient pas utile de maintenir entre elles.

Le 14 juillet 1920, le commandement militaire français de Méditerranée orientale a lancé un ultimatum au roi Faysal de Syrie, qui venait d'accéder au trône. Cinq jours plus tard, un corps expéditionnaire français marchait sur Damas, écrasait la résistance des petites troupes arabes et prenait la ville. Faysal fut obligé de quitter Damas le 28 juillet 1920. Une insurrection se déclenchait alors en Irak ; la Palestine bouillit de rage; l'émir Abdallah commença à mobiliser ses Bédouins pour lancer l'assaut sur Damas ; et les milices druzes syriennes commencèrent la première des campagnes de guérilla qui devaient harceler l'administration coloniale française durant les cinq ans suivants.

Environ 5 000 Irakiens sont morts durant l'insurrection, avant son écrasement en octobre 1920. La Grande-Bretagne a alors tout fait pour essayer de rétablir un semblant d'ordre civil. Faysal a été reçu à Bagdad et, après un référendum rapide, reconnu roi d'Irak. Dans le même temps, son frère Abdallah était proclamé roi de Transjordanie, avec Amman comme capi-

Hypocrisie suprême

Les objectifs de l'accord Sykes-Picot ont été pleinement réalisés avec la création de ces Etats, tous deux pratiquement entièrement continentaux. L'Irak a eu la chance de recevoir les provinces de Bagdad et de Bassora, largement associées à la civilisation arabe médiévale. Mais quand la rive orientale du Jourdain a été transformée en Etat autonome, au nom improbable de Transjordanie, elle a été obligée de couper ses liens historiques avec la côte méditerranéenne et les villes de Damas, Beyrouth, et Jérusalem ; il ne restait qu'un Etat dont le nom reflétait une territorialité incertaine et une histoire floue, dirigé par une classe militaire bédouine, et peuplé de Palestiniens.

L'affaire de l'autonomie du Koweit est réapparue quand les frontières de l'Irak et de la Jordanie ont été définies. Le gouvernement conservateur britannique de l'époque pensait que le contrôle sur le Golfe était déterminant pour défendre l'empire en Inde, et il n'était absolument pas enclin à laisser son enclave stratégique à la merci de la monarchie à visées nationalistes de Bagdad. = Inprecor n° 331 du 24 mai au 6 juin 1991

Le nationalisme arabe était condamné dès sa naissance : la désintégration a été encouragée très tôt dans le monde arabe par les puissances coloniales. Des divisions arbitraires ont été imposées dans une région de grande homogénéité culturelle, causant d'immenses ruptures dans le développement de la solidarité bourgeoise. La majorité de la terre en Palestine, par exemple, appartenait à la bourgeoise de Damas et de Beyrouth, mais la rupture des liens entre la Syrie, le Liban et la Palestine a détruit toute possibilité de développement de cette petite élite arabe. La majorité des propriétaires terriens de Palestine n'ont eu d'autre choix que de vendre les biens qu'ils possédaient. C'cst dans ce vide que sont apparus les émi-

David Ben Gourion, premier Premier ministre d'Israël, et architecte de la politique agressive de cet Etat envers ses voisins, fut l'un des pionniers du sionisme en Palestine. Il a décrit l'idéologie sous-tendant la croissance des installations juives dans les termes les plus nobles : « Le retour des Juifs sur leur Terre était lié à leur formidable mission de faire refleurir le Moyen-Orient et d'établir une coopération amicale entre les peuples sémitiques. » Beaucoup de conquêtes coloniales ont été justifiées de manière similaire, et la "coopération amicale" entre colonisateurs et populations soumises a toujours été un cuphémisme pour désigner une relation de domination et d'exclusion mutuelle. Cela apparaissait déjà quand Ben Gourion affirmait que les immigrants juifs étaient « indépendants en matière d'économie, de culture et de langue » et « capables de se défendre seuls» (3).

Alors que la rancœur des Arabes augmentait au fur et à mesure qu'ils étaient dépossédés de leur terre, le Congrès des syndicats juifs (le Histadrut) jugeait nécessaire d'insister sur le fait que les entreprises juives devraient uniquement employer de la main-d'œuvre juive. Et, avec

= les forces de défense juives, l'Hagana, Ben Gourion cherchait à persuader les Arabes que « la présence des Juifs en Palestine n'est pas un facteur négligeable ou passager, mais quelque chose de décisif, une réalité historique » (4).

Moins de deux décennies plus tard, alors que la Palestine avait été arrachée à son association séculaire avec Damas et Beyrouth, il a élé facile pour la Commission royale britannique de dénier l'identilé culturelle des Arabes palestiniens : « Durant les douze siècles écoulés depuis la conquête arabe, la Palestine n'a, de fait, pas eu d'histoire » (5). Et, une décennie plus tard, l'Agence juive pour la Palestine pouvait obtenir la création de l'Etat d'Israël, avec l'affirmation absurde : « La Palestine n'est pas un pays arabe, ni historiquement, ni à l'aune des forces qui forment aujourd'hui son caractère politique et social, » La Palestine, décapitée et divisée, a d'ailleurs été facilement présentée comme une région qui devait son renom dans l'histoire de l'humanité, uniquement « à ses liens avec les

En 1948, l'Etat d'Israël était proclamé dans des frontières dessinées à la hâte par un complot des grandes puissances à l'ONU. Unis dans leur opposition à Israël, les Arabes étaient divisés sur tous les autres terrains, et subirent la première de leurs grandes défaites militaires. Amers, ils refusèrent d'accepter le fait accompli impérial qui avait planté un avant-poste curopéen en leur cœur, tout en décidant d'attendre le moment propice pour se battre à nouveau. *

Economic and Political Weekly 30 mars 1991

3) David Ben Gourion, Israël : Years of Challenge, Anthony Blond, Londres, 1964

4) Ibid.

5) Agence juive pour la Palestine, Le plan juif pour la Palestine, Jérusalem, 1947.

6) Ibid.

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