Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Au nom de la "recomposition"

· Inprecor n° 332, 7 juin 1991 · p. 6-7, 7-8 · 2 874 mots

France Syndicalisme

mouvement syndical français est aujourd'hui très affaibli. Son caractère militant, son cadre autrefois unitaire, notamment entre 1966 et 1978, lui ont souvent donné des capacités de lutte importantes. Depuis la rupture de l'unité d'action entre les deux principales centrales, la Confédération générale du travail (CGT) et la Confédération française démocratique du travail (CFDT), il y a douze ans, le mouvement syndical organisé a perdu la moitié de ses effectifs — l'hémorragie varie selon les secteurs professionnels ; actuellement à peine 5 % des salariés de

Au nom de la

"recomposition"

Pluraliste (I), traditionnellement marqué par un faible taux d'adhérents, le la métallurgie, par exemple, demeurent syndiqués ! Pierre REME

LA COMPLICITE des deux principaux syndicats avec les gouvernements en place depuis 1981 — la soumission aux intérêts du Parti communiste français (PCF) pour la CGT ; ou à un courant du Parti socialiste (PS) pour la Fédération de l'Education nationale (FEN) et la CFDT — n'a rien arrangé. Il existe aujourd'hui parmi les travailleurs une énorme méfiance à l'égard des directions syndicales nationales, alors que 80 % des salariés affirment, dans les sondages, avoir besoin d'une organisation syndicale dans l'entreprise, ou pour défendre les grandes revendications.

Un tel contexte impose à une bureaucratie, fut-elle obtuse et bornée d'étroites perspectives d'aménagement social, de penser sa survie à long terme. C'est ainsi que des dirigeants de la FEN et de la CFDT ont conçu un projet - destructeur s'il aboutissait — dit de "recomposition" syndicale. Ils veulent profiter du déclin du PCF, de la faiblesse des luttes sociales, et de la désorientation de nombreux militants syndicaux pour sanctionner par une structuration du syndicalisme une nouvelle étape historique, en partant d'une tentative d'unification de la FEN et de la CFDT, en liaison évidemment avec les projets sociaux-démocrates.

Selon eux, il y aurait moyen de trouver de meilleurs terrains d'entente avec le patronat et les gouvernements successifs si le mouvement syndical était « réaliste et responsable sur le plan économique ». La FEN et la CFDT veulent se faire le relais des "ouvertures" modernistes des multinationales et de tel ou tel ministre "socialiste" ou "centriste" — il s'agit notamment des courants chrétiens-sociaux prêts à s'allier au gouvernement. Si les "partenaires" (c'est-à-dire le patronat) savaient que les syndicalistes gèrent les dossiers avec des critères voisins des leurs, sans doute se montreraient-ils plus compréhensifs qu'ils ne le sont aujourd'hui face à des militants prêts à tirer parti de tout pour faire pencher le rapport de forces en leur faveur. Tel est l'espoir de ces dirigeants, engagés dans le projet de "recomposition"!

Un projet destructeur

Bref, pour la direction actuelle de la CFDT comme pour celle de la FEN, il faut "tourner la page" du syndicalisme français de lutte de classe : il faut regrou-

"bons" éléments pour isoler les "mauvais" — communistes ou pas — qui ne veulent pas se soumettre ! Que le prix à payer pour ce dessein passe par des scissions ne les fait pas reculer. Ainsi, après la lutte des infirmières et des employés des postes et télécommunications (PTT), la direction de la CFDT a exclu, au début de l'année 1989, des responsables syndicaux et d'organisations locales ou régionales qui avaient soutenu les exigences de contrôle démocratique des grévistes (2). Certes, des "luttes sauvages" risquent encore d'éclater dans l'avenir et de se doter de "coordinations" , mais, à long terme, selon les directions de la CFDT et de la FEN, seules les organisations "capables de négocier" l'emporteront. Elles espèrent d'ailleurs aussi qu'un changement des formes de financement viendra récompenser les syndicalistes dévoués. Tout ce qui les éloigne de la cotisation volontaire leur paraît bon, car le syndicalisme libre véhicule naturellement une exigence d'indépendance et un certain type d'adhésion, alors qu'un syndicalisme plus ou moins dépendant financièrement du patronat ou du gouvernement apparaîtrait avant tout comme un agent spécialisé dans la négociation.

D'ores et déjà, nombre de problèmes cruciaux sont gérés en commun par ces deux directions syndicales. En 1989, CFDT et FEN ont, pendant cinq mois de grève unitaire des agents des Finances, évité le moindre mouvement convergent dans le reste de la Fonction publique (3). Ces centrales ont signé, au printemps 1990, un accord de "revalorisationreclassification" qui était loin de satisfaire les aspirations des salariés, en se refusant à organiser une consultation de leurs adhérents. La guerre du Golfe les a amenées, début septembre 1990, à affirmer leur volonté de modérer les revendications "si nécessaire".

Pourtant leur ambition de "recomposition" et de redécoupage politique se heurte à certaines difficultés.

Les directions de la FEN et de la CFDT comptaient, dans leurs plans, sur

1) Hors de France, l'existence de cinq confédérations syndicales et d'une Fédération de l'Education nationale est difficile à comprendre : Confédération générale du travail (CGT), Force ouvrière (FO), Fédération de l'Education nationale (FEN), Confédération française démocratique du travail (CFDT), Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), sans oublier les "autonomes" — les syndicats non confédérés —, souvent orientés au centre-gauche ou à gauche. Voir encadré en p. 7.

2) C'est ainsi que sont nés le syndicat SUD des postes et télécommunications (Solidaire, unitaire, démocratique) et le CRC-Santé (Construire, rassembler, coordonner). Sur ces luttes et sur les scissions syndicales, voir Inprecor n° 276 et 279 du 14 novembre 1988 et du 9 janvier 1989.

3) A l'inverse des traditions des fonctionnaires, la grève des Finances a duré cinq mois, avec des assemblées générales massives et régulières. Un cadre intersyndical (CGT-CFDTautonomes, et parfois FO) s'est maintenu tout au long. Les revendications étaient pour la plupart généralisables au reste de la Fonction publique et le gouvernement a refusé de céder, craignant de voir le mouvement s'étendre.

Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991 =

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Force ouvrière (FO) ; cependant, le congrès confédéral de cette centrale, en 1989, a donné la victoire à une équipe hostile à leur projet.

Elles voulaient aussi unifier leurs cadres intermédiaires sur une base idéologique qui scèle « la fin de la parenthèse léniniste et révolutionnaire », mais cela entraîne peu d'adhésion dans la pratique.

Des «lâcheurs" et des contestataires La direction de la CFDT n'a pu lancer qu'un débat d"adaptation des structures" — en outre, sur la réduction du rôle des coordinations entre différentes branches professionnelles syndicales locales au profit des directions nationales de fédérations, point décisif de cette discussion, la grande majorité des intervenants a exprimé son hostilité à l'occasion du Conseil national confédéral (CNC) (4) d'octobre 1990. Dans l'état actuel des choses, si la commission exécutive confédérale de la CFDT se battait de front pour le redécoupage concocté avec la FEN, elle serait en minorité. Car malgré les dérives imposées par la direction depuis les années 70, la base de la centrale reste encore marquée par un certain style d'action et par le souci d'intervenir sur les problèmes communs qui traversent les différentes catégories et branches professionnelles.

Dans l'accord tactique signé entre les deux directions, celle de la FEN avait été chargée de "créer une situation nouvelle" en proposant à son prochain congrès le projet de regroupement.

Dans la FEN elle-même, où le fonctionnement est organisé en tendances auxquelles on adhère individuellement, le projet de recomposition a été lancé par la direction du courant Unité, indépendance et démocratie (UID, proche du PS) (5) en janvier 1990, relayé avec force par le secrétaire du Syndicat national des instituteurs (SNI) lors de son congrès de juin 1990. Puis, tout s'est compliqué. La tendance où l'on trouve de nombreux militants du PCF, Unité et action (U et A), au lieu de tomber dans les pièges tendus par la direction, a su montrer une volonté de maintenir l'unité de la centrale, tout comme le courant Ecole émancipée (EE). Des réticences plus ou moins fortes s'expriment aussi parmi une partie des responsables des "œuvres" dépendantes de la FEN (mutuelles, coopératives d'achats, etc.) - qui comptent 50 000 salariés de diverses activités de l'économie sociale" (6) ; ces derniers craignent une rupture de l'unité de la FEN, qui l'affaiblirait à l'extrême et ne voient pas pourquoi l"empire des œuvres" serait offert en cadeau de mariage à la direction de la CFDT. = Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991

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Dans la tendance UID elle-même, sont apparues de fortes critiques au projet de la direction. Pour le congrès fédéral de février 1991, une liste dissidente d'UID, Autrement, a donné le jour à une nouvelle tendance. La plupart de ses promoteurs, issus du courant majoritaire de la PEN, reprochent à la direction ses méthodes peu démocratiques et certaines des positions arrêtées pour des motifs plus idéologiques que revendicatifs. Par exemple, la direction de la FEN se déclare favorable à l'or-

4) Le Conseil national confédéral (CNC), parlement de la CFDT, réunit trois fois par an les représentants des fédérations et des régions.

5) UID dirige de nombreux petits syndicats nationaux et surtout le plus gros syndicat de la FEN, le SNI (instituteurs) ; elle représentait 60 % des mandats au précédent congrès fédéral.

Unité et action (U et A) comporte de nombreux militants socialistes à côté du courant proche du PC. Elle dirige six syndicats nationaux (du second degré, de chercheurs, etc.) et une trentaine de sections départementales de la FEN.

Enfin, le courant Ecole émancipée (EE), tendance syndicaliste révolutionnaire, représente environ 5 % dans la FEN.

6) Les "cuvres" de la FEN comportent des organismes parallèles comme la Mutuelle générale de l'Education nationale ganisation de la formation professionnelle dans l'enseignement technique en alternance sous un contrôle patronal ; les dirigeants et militants du syndicat de ce secteur ont rompu sur cette question avec la

De même, fin 1990, la grogne des lycéens (7) a joué un rôle de révélateur pour une partie des dirigeants du Parti socialiste qui soutenaient l'opération FENCFDT : le syndicat dirigé par la tendance oppositionnelle Unité et action — le Syn(MGEN), une coopérative d'achats (CAMIF), ou bien des activités culturelles diverses (Fédération des œuvres laïques, Jeunesse au plein air, etc.).

Ce sont à la fois des restes du dur combat laïque mené en France, mais aussi des formes traditionnelles d'activité syndicale dans un milieu ou le syndicat est présent dans des commissions paritaires pour veiller à la carrière des personnels, notamment de ses adhérents.

Les emplois que génère cet ensemble ne peuvent être qu'un des éléments d'une bureaucratisation semblable à celle des autres syndicats européens ayant ce genre de poids ges tionnaire

7) Voir Inprecor n° 318 du 9 novembre 1990 et 330 du 10 mai 1991.

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DÉMiSSiON

Edmond Maire (ancien secrétaire général de la CFDT) et

Henri Krasucki (secrétaire général de la CGT). dicat national de l'Education secondaire (SNES) a soutenu le mouvement de la jeunesse, qui se dressait contre les projets scolaires des socialistes. Il était clair qu'il n'existait aucun moyen, par le bais de la "recomposition", de changer cette direction syndicale dans l'enseignement secondaire : de quoi inciter la direction de la FEN au réalisme et à la recherche d'un accord avec ceux qui occupent le terrain !

Au lieu d'un schéma très centralisé et d'une marche forcée vers la "recomposition", un peu avant son congrès, la direction a fait courir le bruit d'une réorganisation beaucoup plus souple, n'entraînant pas nécessairement une scission entre les syndicats dirigés par le courant Unité et action et la FEN.

En fait, après des votes repris et contrôlés par la direction nationale, le congrès de la FEN se terminait sur un score de 53 % pour et 47 % contre les projets de "réorganisation" — les tendances Ecole émancipée, Autrement et Unité et action ont voté ensemble.

De quoi sera fait l'avenir syndical ?

Rien n'est donc encore joué. Certes, le calendrier voulu par la direction prévoit un congrès extraordinaire pour réformer les statuts, dans les dix-huit mois qui suivront. Mais celui de février 1991, qui devait donner le coup d'envoi politique du projet de recomposition, est loin d'avoir rempli son rôle.

Cependant, l'avenir du syndicalisme en France dépend avant tout de deux éléments : ce qui se passera dans la CGT, et les capacités des syndicalistes "unitaires" qui essayent déjà de se regrouper.

En ce qui concerne la CGT, peut-être sommes-nous à la veille d'événements décisifs. La fraction proche du secrétaire général du PCF, Georges Marchais, qui tient à contrôler la Confédération, pilier du Parti, voulait bien limoger celui qui la dirige depuis des années, Henri Krasucki, secrétaire général, devenu trop indépendant. Le congrès du PCF, en le réélisant au bureau politique, a donné une autre indication : Krasucki finira son mandat en janvier 1992, et son successeur désigné, Louis Viannet, a une dizaine de mois devant lui pour définir, aux yeux de tous, ce qu'il souhaite et peut vraiment mettre en œuvre pour le PCF et pour la CGT.

La centrale, en effet, va mal. Même si elle reste le premier syndicat de France, la CGT a sans doute perdu encore 10% supplémentaires en 1990; une quinzaine d'unions départementales n'auront plus de permanents ; les fédérations ne payent plus leur loyer pour l'usage des locaux et la Confédération a du mal à assurer ses besoins immédiats.

Certes, la plupart des militants, déçus de la ligne suivie depuis des années et de ses résultats, ont surtout tendance à ne plus militer que dans leur entreprise, et bien souvent au coup par coup. Mais, en même temps de nombreux problèmes restent à l'ordre du jour : la question d'un tournant vers le pluralisme, le respect des minorités au sein de la CGT, une tactique réellement plus unitaire à l'égard des autres syndicats, de vraies réponses revendicatives, et notamment à l'approche de l'échéance européenne. Les militants et les responsables qui veulent de tels changements sont issus de plusieurs sensibilités politiques : socialistes de gauche, communistes critiques (8) ou encore militants d'extrême gauche. Allons-nous vers une véritable bataille d'orientation dans la CGT, voire un changement dans la pratique des luttes et dans les relations avec les syndicalistes combatifs des autres centrales ? Ce serait un coup de frein supplémentaire aux projets des directions FEN

Depuis quelques mois, en effet, on assiste à un début de recomposition des forces : des syndicalistes de la CGT, de la CFDT, de la FEN et de certains syndicats autonomes (non confédérés) ont décidé de se rencontrer, de dégager des conceptions et des propositions communes ; les syndicats de la santé et des postes et télécommunications, exclus de la CFDT en 1988-1989, y participent. Chiffrer le poids de ce réseau syndical, qui est en train de renforcer ses relations, n'est pas facile.

Ses responsables ne veulent pas « être le noyau d'une future confédération unitaire », mais « une force matérielle qui pousse au dépassement des blocages actuels » (9). Une première réunion nationale restreinte, le 23 juin 1990, a permis de constater des orientations suffisamment proches pour décider de poursuivre ces rencontres. Un collectif se réunit donc : il centralise des informations, soutient la tenue de rencontres intersyndicales de militants au niveau local, prépare d'autres initiatives nationales, et notamment une nouvelle rencontre d'un millier de syndicalistes, le 15 juin 1991 (10).

Un courant unitaire

Quand les directions de la FEN et de la CFDT, après le congrès de cette dernière, en février 1991, ont lancé l'idée d'un "cartel à l'italienne" — nouvel habillage de leur "recomposition" —, la ré ponse des participants au collectif intersyndical a été unanime : ce projet n'est acceptable que s'il ne fait aucune exclusive vis-à-vis d'une ou plusieurs organisations syndicales ; si ce cartel ne se limite pas à un simple accord politique d'appareils centraux, mais qu'il est relayé localement et dans les entreprises (assemblées générales communes, etc.).

Il serait naïf de croire que les dirigeants de la FEN et de la CFDT ont abandonné le projet de réorganiser dans leur sens le mouvement syndical ; mais les difficultés qu'ils rencontrent donnent des opportunités aux véritables courants unitaires. L'enjeu réel aujourd'hui est de parvenir à faire agir ensemble tous ceux qui veulent sortir le syndicalisme de son état de division : cela passe par la reprise de relations de confiance entre les salariés et les organisations ; par la démocratie dans l'élaboration des revendications et dans la conduite de l'action. Est-ce un pari de voir réintégrées au mouvement syndical les qualités de vitalité apparues lors des luttes organisées par des "coordinations", par de véritables intersyndicales, rendant des comptes aux assemblées générales, ou par des comités de

Mai 1991 8) Dans la CGT, l'état du PCF crée une situation nouvelle : comment pourrait-il légitimer son rôle de direction de la centrale avec ce qu'il représente à l'heure actuelle parmi les salariés ? Les courants de contestation successifs qui ont traversé le PCF - les "rénovateurs", les "reconstructeurs" les "refondateurs" -, en désaccord avec la direction, ou en rupture avec le Parti, accumulent des forces pour une remise en cause de l'instrumentalisation de la CGT par la direction du PCF— pour peu que ces militants veuillent préserver, autant qu'il se peut, le syndicat.

9) Lettre de Collectif n° 2, novembre 1990, liée aux activités des "unitaires"

10) La revue Collectif n° 12 publie les textes de préparation de la réunion du 15 juin 1991. Ils ont été élaborés, pour servir de cadre au débat, par des groupes composés de responsables issus des diverses composantes syndicales.

Collectif, B. P. 74, 75960-Paris Cedex 20.

Inprecor n°332 du au 20 juin 1991

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