témoigne, comme l'interview de Bùi Tin et la "Lettre" de Nguyên Khac Viên que
Dans ce texte, Hoàng Minh Chình s'attaque au système du parti unique, notant, à juste titre, qu'il ne peut qu'étouffer toute démocratie réelle. Mais il semble aussi afficher bien des illusions sur le rôle du marché dans le développement du tiers monde capitaliste, sur l'Organisation des Nations-Unies (ONU) et sur le régime
L'ère de «paix mondiale" ?
La préparation du VIle Congrès du Parti communiste vietnamien (PCV) touche à sa fin. Le thème brûlant du pluralisme™ a été autoritairement interdit des débats officiels. Cette question n'en est pas moins au cœur de la crise qui mine le Parti (1). La contribution de
Hoàng Minh Chình, dont nous reproduisons l'essentiel en p. 24 et 25, en nous avions publiées précédemment (2).
parlementaire présidentiel de la démocratie bourgeoise.
Pierre ROUSSET
IL NE NOUS EST pas possible de discuter des conceptions fondamentales de Hoàng Minh
Chinh. Le texte reproduit ici ne présente que les conclusions d'une analyse, sous la forme condensée de "thèses". Ses écrits des années
60 (en particulier un document de 200 pages, intitulé Sur le dogmatisme au Viêt- nam) semblent n'avoir connu qu'une diffusion très restreinte et nous restent inconnus. Il n'en est pas moins utile de revenir sur les questions que Chinh soulève dans sa contribution. Elle illustre un danger inhérent à la situation internationale actuelle : voir les critiques antibureaucratiques dans les sociétés de transition et s'en remettre, faute d'alternative, aux lois du marché et à la coopération "onusienne" pour sortir le pays de la crise.
Le document de Hoàng Minh Chình aborde de vrais problèmes. Il recherche les causes internes qui expliquent la faillite du modèle stalinien — dont la dynamique antidémocratique propre au régime de parti unique. Il discute de la situation des nations du tiers monde engagés dans une révolution socialiste, alors qu'ils ne peuvent plus escompter l'aide de "pays frères" économiquement plus développés tels l'Union soviétique, et se demande comment le Viêt-nam, l'un des pays les plus pauvres du monde, peut espérer
«construire directement le socialisme » en « sautant l'étape du développement capitaliste ». Question grave s'il en est, et qui ne concerne pas le seul Viêt-nam, comme le montre l'exemple du Nicara-
Ce sont les conditions de ce que nous appelons le processus de révolution permanente dans les pays dominés qui sont en cause.
Hoàng Minh Chình tire les conséquences ultimes de la crise du "camp socialiste" en concluant que seule la "révolution bourgeoise-démocratique" (conçue comme un très long processus) est à l'ordre du jour au Viêt-nam (3). Il le fait au nom du réalisme, mais n'évite pas pour autant l'illusoire.
La guerre du Golfe a éclaté après que Hoàng Minh Chình a écrit sa contribution. Elle montre à quel point le "nouvel ordre mondial" n'ouvre pas une "ère de paix" et de "dialogue entre nations", comme l'espérait Chinh. Menée par les EtatsUnis avec des moyens militaires sans précédent, on ne peut la décrire comme un conflit régional. Engagée au nom de l'ONU, contre un dictateur, elle n'avait cependant par pour objectif de préserver le droit international (ce que confirment les contre-exemples de la Palestine, occupée par Israël, et du Timor oriental, occupé par l'Indonésie). Le discours officiel tenu à Washington, Londres et Paris cache mal la poursuite d'intérêts impérialistes traditionnels, tels la volonté d'hégémonie politico-militaire sur le tiers monde, la lutte pour le contrôle direct ou indirect des ressources et du recyclage des revenus du pétrole. L'ONU — représentant les Etats et les gouvernements, et non les peuples ou les nations -est apparue plus que jamais dépendante des cing membres permanents de son Conseil de sécurité, un club nucléaire fort peu démocratique (4). Nous ne sommes malheureusement 7 sortis de l'ère impérialiste. Chình note, avec un humour qui touche juste, qu'il ne faut pas demander aux pays capitalistes développés de financer le socialisme. Mais il ne faut pas non plus espérer qu'ils vont aider à constituer de nouvelles puissances économiques indépendantes, fussent-elles bourgeoises. A témoin, l'usage qu'ils font de la dette du tiers monde pour consolider leur domination sur les pays débiteurs. Le Fonds monétaire international (FMI) s'arroge un véritable droit de veto sur les politiques gouvernementales, alors que la dictature du marché continue à condamner à la misère des secteurs entiers de la population (5).
Impérialisme et démocratie dans le tiers monde
Les zones franches n'ont servi que les multinationales (et quelques bourgeois nationaux). Les progrès de l'industrialisation dans un pays du Sud-Est asiatique tel la Thailande, qui prétend au statut de nouveau "dragon", s'opèrent sous hégémonie japonaise. Les Philippines, qui ont toujours sagement suivi les préceptes du FMI et de la Banque mondiale, se retrouvent aujourd'hui prisonnières d'une crise dramatique. Le tiers monde - définit comme un ensemble de pays dominés — n'est pas en train de disparaître de la carte du monde.
Hoàng Minh Chình exige, avec raison, le respect au Viêt-nam des libertés fondamentales, libertés qui ne peuvent en rien être qualifiées de "bourgeoises".
1) Voir Inprecorn° 324 du 15 février 1991.
2) Voir Inprecorn° 327 du 29 mars 1991.
3) II se réfère à cette occasion, au programme de révolution nationale-démocratique de Hô Chi Minh, pour la période 19451955. Mais cette révolution nationale-démocratique devait précisément déboucher sur une transition au socialisme.
4) C'est aussi vrai en ce qui concerne le rôle de l'ONU dans la détermination d'un plan de paix pour le Cambodge. Voir Inprecorn° 307 du 3 mai 1990.
5) Chinh se réfère aux "dragons" asiatiques, comme la Corée du Sud. Mais ils ont pris leur envol à la faveur d'une conjoncture historique tout à fait particulière (marquée, entre autres, par la défaite de "leur" impérialisme - japonais —, la volonté américaine d'isoler la révolution chinoise, puis la disponibilité des "pétrodollars"). Leur "modèle" de croissance, très étatique, est fort antidémocratique et violemment répressif ; la crise socio-politique qui secoue actuellement la Corée du Sud montre l'acuité des contradictions sur lesquelles il a débouché.
Voir notamment Walden Bello, Stephanie Rosenfeld, Dragons in distress, Asia's miracle in crisis, IFDP, San Francisco, 1990.
Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991 =
Elles ont été conquises de haute lutte en Occident, contre la bourgeoisie, comme elles doivent l'être contre la bureaucratie (6). Nombre d'entre elles, comme le droit au travail et à la santé ou les droits syndicaux, sont d'ailleurs soumises aujourd'hui à de nouvelles attaques répétées dans les pays capitalistes développés eux-mêmes.
La transparence politique et le droit à l'information sont de ces libertés sans lesquelles il n'est pas de vraie démocratie. Il est donc fort symptomatique que la manipulation de l'information ait atteint, à l'occasion de la guerre du Golfe, des sommets rarement égalés. Ce conflit a, en fait, illustré à quel point le système (lui, proprement bourgeois) de parlementarisme présidentiel, en vigueur dans les pays occidentaux, a pour fonction d'étouffer la démocratie directe. Une guerre de grande envergure n'a-t-elle pas été engagée au nom des Etats-Unis, sans que jamais le peuple américain n'ait eu son mot à dire? Quant au tiers monde capitaliste, il montre que ce type de démocratie s'accommode fort bien du clientélisme et du patronage des plus corrompus.
L'arbre ne doit pas cacher la forêt
Hoàng Minh Chình présente dans sa contribution un panorama par trop optimiste du monde actuel. Il tire de même un bilan trop unilatéral du passé, faisant du "gauchisme" le seul « générateur de toutes les maladies ».
Dans le domaine de la politique internationale, la politique stalinienne a été plus d'une fois "de droite". La révolution vietnamienne a aussi payé au prix fort cet "opportunisme"-là. En 1936-1939, quand, au nom de l'antifascisme, Moscou et le Parti communiste français (PCF) ont accepté le fait colonial en Indochine; en 1945-1946, quand ils ont reconnu l'appartenance du Viêt-nam à la zone d'influence occidentale ; en 1954, quand l'URSS et la Chine ont imposé aux combattants indochinois des concessions lourdes de conséquences, lors des négociations de Genève; au début des années 60, quand Khrouchtchev a négocié un accord de coexistence pacifique avec Washington.
Ce débat n'est pas académique. Le réformisme — qu'il soit de facture socialdémocrate ou stalinienne - a ouvert la voie à des contre-révolutions parmi les plus sanglantes, comme en Indonésie en 1965-1966, et au Chili en 1973.
La perspective que propose Hoàng Minh Chình paraît donc bien illusoire.
Mais les questions qu'il pose n'en sont pas moins fondées — et les réponses n'ont rien de simple. Il faut relancer la dy— Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991
namique révolutionnaire grâce, notamment, à des réformes démocratiques radicales. Mais il faut aussi éviter que le marché et les multinationales n'imposent leur propre dictature sur la société et qu'une partie de l'élite bureaucratique ne se transforme en nouvelle bourgeoisie. Les modalités concrètes d'une économie de transition et d'une démocratie socialiste adaptées aux réalités nationales restent largement à découvrir. Enfin et surtout, il faut trouver les moyens de raviver l'internationalisme dont les révolutions du tiers monde ont un besoin vital. On s'accordera avec Chinh pour dire qu'il s'agit là d'un processus de longue haleine, dans lequel la responsabilité de tous est engagée.
Le "verrouillage" du PCV
Le débat ouvert par Hoàng Minh Chình est donc à la fois inévitable, parce qu'inscrit dans la situation internationale actuelle, et légitime, nécessaire. Il ne peut être résolu par la répression administrative. Or, c'est bien à la répression sélective, à l'encontre des intellectuels et des cadres politiques contestataires, que la direction du Parti communiste vietnamien continue d'avoir recours.
L'écrivain Duong Thu Huong est toujours emprisonnée, accusée d'avoir « eu l'intention de rassembler et d'envoyer à l'étranger des documents nuisibles à la sécurité nationale » (7). La rédactrice en chef du Tuoi Tre (Jeunesse) de Hô Chi Minh-Ville a été suspendue de ses fonctions, le 28 mai 1991, pour avoir publié en première page un titre sur les Lettres de Nguyên Ai Quôc [Hô Chi Minh] à sa femme, alors que, selon sa biographie officielle, il n'a jamais été marié (8) !
Le cinéaste français d'origine vietnamienne Gesbert Bernard Romai a été arrêté, puis expulsé, pour avoir tourné un film « falsifiant la situation au Viêt-nam et suscitant l'opposition » et introduit dans le pays des documents « réactionnaires » (9). C'est pour avoir reçu de tels documents que Bùi Duy Tam, Américain d'origine vietnamienne, a été lui aussi expulsé. Il s'agit là de mesures d'intimidation qui visent à couper les contestataires de tous contacts avec le monde extérieur.
Les débats préparatoires au Congrès du PCV ont été bel et bien verrouillés par la direction. C'est dire que le congrès lui-même ne résoudra aucun des problèmes posés par la situation très difficile que connaît la révolution vietna-
6 juin 1991
6) C'est peut-être en ce sens (celui des libertés) que Viên note qu'il faut parler de "démocratie populaire" et non de "démocratie bourgeoise" (voir sa Lettre, dans Inprecor n° 327 du 29 mars 1991). On notera que, si des critiques comme Bùi Tin, Nguyên Khac Viên et Hoàng Minh Chinh se retrouvent, par exemple, sur l'exigence démocratique, leurs analyses respectives diffèrent aussi profondément, notamment dans leur appréciation de la dynamique sociale du capitalisme.
7) Le Monde, 15 mai 1991.
8) Hô Chi Minh semble avoir eu au moins une compagne en France, dans les années 20, et une autre, ultérieurement, en Chine.
9) Le Monde, 15 mai 1991.