La "trêve" concédée par le Front national des travailleurs (FNT) au gouvernement Chamorro pour le lancement de son nouveau plan économique touche à sa fin. Cependant, les greves se sont poursuivies dans différents secteurs publics.
Le 27 avril 1990, la présidente Violeta Chamorro a été victime d'un attentat ; la police fait des recherches dans des milieux liés à la Contra. Une partie de celle-ci, derrière le "commandant" Ruben — lui-même proche du vice-président Virgilio Godoy - a menacé de reprendre la lutte armée si Humberto Ortega n'était pas destitué du commendement des forces militaires (voir Inprecor n° 328 du 12 avril 1991).
C'est dans ce contexte instable et tendu que le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) prépare son 1er Congrès (voir Inprecor n° 329 du 26 avril 1991).
Lors d'un colloque sur les mouvements ré volutionnaires en Amérique latine qui s'est tenu les 9 et 10 mai en Belgique, l'ancien président Daniel Ortega a tenu des propos intéressants. En parlant du "nouvel ordre international", il a déclaré que les partisans de celui-ci disposent de leurs propres internationales (libérale, démocrate-chrétienne et socialiste). C'est la première fois qu'un dirigeant du FSLN prend une telle position par rapport à la social-démocratie — le FSLN avait le statut d'observateur à l'Internationale socialiste (IS) et il était question, dans son débat de congrès, d'une intégration formelle. Daniel Ortega a aussi expliqué que les révolutionnaires ne pouvaient pas s'identifier à l'IS et qu'il fallait « une nouvelle internationale des révolutionnaires, formée par tous ceux qui s'opposent au nouvel ordre mondial », les révolutionnaires du Nord et du Sud.
Sans tirer de conclusions hâtives sur les déclarations du dirigeant sandiniste nous ne pouvons que nous réjouir de la réflexion qui semble exister parmi certains militants du FSLN.
L'interview de Daniel Ortega dont nous reproduisons de larges extraits, est parue dans Barricada. *
BARRICADA : Vous avez récemment affirmé qu'il serait possible, malgré ce gouvernement, de poursuivre, avec le peuple, la révolution économique et sociale, sur les bases de la révolution politique réalisée par le Front sandiniste de libération nationale
(FSLN). Quelle confiance peut-on faire à ce gouvernement ?
Daniel ORTEGA: Il est important de rappeler que ce gouvernement n'a pas perdu son caractère de classe et qu'il est le fruit de la politique interventionniste des Etats-Unis. Nous ne pouvons donc avoir aucune illusion sur lui. Nous devons seulement faire confiance à la force des travailleurs.
L'impérialisme n'a pas disparu. Il cherche, par différents moyens, à démanteler le processus révolutionnaire, à affaiblir le sandinisme, qu'il tente de diviser et de neutraliser, pour rétablir le néosomozisme et le néocapitalisme.
Nous sommes donc obligés de compter sur nos propres forces populaires et patriotiques pour imposer une véritable politique qui aillent dans le sens des intérêts du pays, et non de ceux des Etats-Unis.
Quand nous parlons de défendre la révolution économique et sociale dans notre pays, à partir de ce que furent les transformations fondamentales dans le domaine politique, économique et social, nous parlons d'une lutte active des travailleurs, comme expression de la lutte des classes qui n'a pas disparu et qui n'est pas prête de disparaître. Notre objectif ne peut être que de poursuivre cette lutte active pour obliger le gouvernement à les respecter.
La politique de ce gouvernement, dé terminée par sa nature de classe, tend à privilégier les capitalistes au détriment des intérêts des travailleurs. Mais les gouvernements ne font pas ce qu'ils veulent, mais ce que le peuple leur permet de faire. La mobilisation populaire et la lutte sont déterminantes pour que le gouvernement respecte les conquêtes de la révolution.
• Comment se situe le FSLN dans cettelutte ?
Il faut comprendre que le FSLN est une force révolutionnaire. C'est pour cela
qu'il ne pas peut être au centre, mais résolument à gauche. Cette force de gauche peut parfaitement travailler pour changer les positions de ce gouvernement, qui est de droite, pour l'amener, pourquoi pas, au centre et même à gauche. C'est un objectif auquel aucune force révolutionnaire ne peut renoncer.
Dans l'histoire il n'y a aucun mouvement révolutionnaire qui, après avoir fait tomber par les armes une dictature, ait pris la tête de la lutte contre l'agression nord-américaine et jeté les bases d'une réelle démocratie, avec une planification, et qui ait tenu les secondes élections libres de l'histoire du Nicaragua, les ait perdues et soit passé dans l'opposition.
• Comment faire concrètement pour amener ce gouvernement à avoir des positions justes?
Il faut agir par le bas. Il s'agit de "gouverner d'en bas", en exerçant le pouvoir réel. Tout gouvernement, aussi fort qu'il puisse paraître, et qui détient tous les instruments du pouvoir, ne peut tenir, en dernière instance, que par le consensus qui naît de la base. C'est-à-dire que le pouvoir se détermine par la base. Et ce pouvoir, quand il décide de changer de gouvernement, le fait même si ce dernier détient tous les mécanismes constitutionnels et même répressifs. En Europe de l'Est, les gouvernements sont tombés en laissant intacts les armées, les forces de police, et les services de sécurité.
Dans les démocraties bourgeoises nous rencontrons des situations semblables, où des gouvernements qui ont été élus avec l'appui populaire, peuvent perdre en peu de temps ce soutien et donc le pouvoir réel.
• Pour être plus précis, qu'est-ce qu'il y a de révolutionnaire dans le gouvernement Chamorro ?
Ce qui est révolutionnaire ne se trouve pas dans ce gouvernement, et ne dépend pas de lui. Cela réside dans la réalité nationale, profondément transformée par le processus révolutionnaire engagé le 19 juillet 1979, et qui a donné lieu à un gouvernement qui, paradoxalement, n'est pas révolutionnaire. Ce qui est révolutionnaire se trouve dans la conscience collective qui a fixé de nouvelles valeurs de solidarité et de fierté national.
• La signature concertation représente-t-elle de pouvoir, ndlr] ?
côtés.
pas justes et c'est pour cela qu'elles doipératives, de la petite industrie, de l'arti-
Dans ce climat de méfiance, étions pour lui donner un délai, mais avec des garanties pour les travailleurs, en faveur de la protection du salaire et de l'emploi. On ne peut donc pas dire qu'il y ait une nouvelle dimension des accords de matique naires.
dessus?
tèlement des conquêtes révolutionnaires n'est pas un problème de confiance, il est des accords de une nouvelle dimension des accords de transition [signés lors de la passation
Les accords de transition ont été si- lution. gnés avec beaucoup de méfiance des deux
D'avril 1990, au 3 mars 1991 — le jour où nous nous sommes réunis avec le rale? gouvernement pour connaître son plan d'ajustement économique — nous avons tenu des réunions régulières avec le gouvernement où nous avons toujours exprimé notre préoccupation face à ses engage-
Quant nous nous sommes réunis avec lui, le 3 mars 1991, nous avons d'abord expliqué : « Nous considérons que ces mesures viennent au plus mauvais moment, alors que les problèmes essentiels, comme, par exemple, la stabilité politique du pays n'ont pas été résolus ; les memonétaires touchent surtout et avant tout les travailleurs, elles ne sont vent être modifiées au bénéfice des travailleurs, des petits agriculteurs, des coosanat et du petit commerce. Elles doivent de même protéger le salaire des policiers
• Dans certains secteurs la confiance n'a jamais été aussi faible et le sandinisme apparaît comme s'étant fait le complice de ce démantèlement systédes conquêtes révolutionQuelle est ton opinion là-
Les délais ont des limites et le démandéterminé par la combativité des travailleurs, des secteurs populaires et des militants sandinistes. Le manque de combativité, l'accommodement, l'opportunisme, la déroute sont les complices du démantèlement des conquêtes de la révo-
• Est-ce que le Front n'a pas perdu son identité depuis la défaite électo-
Le Front sandiniste n'est pas une opposition traditionnelle. Il a été une force politique révolutionnaire, à l'avant-garde du processus de lutte dans ce pays.
Depuis le 25 avril 1990, nous sommes une force révolutionnaire qui est là pour défendre les conquêtes de la révolution. Nous avons notre identité propre qui doit toujours être liée aux intérêts populaires et non à la conjoncture. Il n'y a aucun risque, dans ce cas, de perdre son identité.
• Peut-on avoir confiance dans un gouvernement qui, suivant ta propre expression, se propose d'appliquer une série de mesures économiques qui frappentles travailleurs?
L'épreuve de vérité est la politique d'ajustements structurels qui approche. La politique d'ajustement monétaire est dans une phase critique et l'inflation a atteint 285 % ce mois-ci, soit un taux cumulé pour février et mars 1991 de 800 %, intolérable pour les travailleurs. Le gouvernement doit rapidement décider une dévaluation du cordoba d'environ 12 pour 1.
La politique d'ajustements structurels déterminera le futur du pays : soit c'est le modèle connu de l'oligarchie capitaliste qui est choisi et l'on impose le néosomozisme, le néocapitalisme ; soit le Nicaragua va vers de nouvelles formes de développement économique et social, en respectant les acquis de la révolution.
• Quelle est la réaction des travailleurs face au gouvernement, lorsqu'il trahit ses promesses ?
Les paysans qui veulent la terre pour la travailler s'unissent pour défendre leurs droits au lieu de s'entre-déchirer pour un morceau de terre, face à un gouvernement qui essaie de favoriser les grands proprié-
Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991 =
taires et les somozistes. Ce combat est le seul garant des accords signés avec le gouvernement.
• Quelle est la capacité des syndicats et du mouvement populaire à peser sur les mesures d'ajustement structurel?
Ils sont en train de lancer des discussions et des mobilisations; ils doivent jouer davantage ce rôle à partir de maintenant. Il est inadmissible qu'un militant sandiniste reste à l'écart d'une lutte qui se mène sur son lieu de travail.
• Y a-t-il un risque de recomposition des groupes sociaux et économiques et d'affaiblissement de la classe ouvrière?
Lorsque Sandino disait que seuls les ouvriers et les paysans jusqu'au bout, il définissait correctement les forces fondamentales de la lutte révolutionnaire ; cela reste vrai. Mais, aussi bien à l'époque de Sandino qu'aujourd'hui, la classe ouvrière n'est pas aussi développée au Nicaragua que dans une société industrialisée. Le poids des paysans, des commerçants et des artisans est important. Pourtant, notre classe ouvrière est bien organisée ; si, quantitativement, elle ne représente qu'une force de plus de cette réalité sociale, par contre, d'un point de vue qualitatif, les travailleurs de la ville et de la campagne sont à la tête des luttes; il faut reconnaître la maturité et la combativité dont fait preuve le FNT.
• Quelle est la position du FSLN en matière de propriété ?
Nous avons mis l'accent sur la démocratisation de la propriété. Aujourd'hui, nous demandons la privatisation des entreprises d'Etat en faveur des travailleurs ainsi que le respect des titres distribués par la réforme agraire. Cette question sera décisive pour le FSLN, pour l'avenir de la révolution et pour la stabilité du pays. Le Front sandiniste n'est pas un parti électoraliste, mais une force politique dont la tâche est de défendre les acquis de la révolution.
• Pourquoi insistez-vous sur le fait que le FSLN n'est pas un parti électoraliste?
Cela ne servirait à rien au FSLN de gagner les élections de 1996 dans un pays néosomoziste et néocapitaliste où toutes les conquêtes de la révolution ont été dé- Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991 té nicaraguayenne, afin que le modèle véritablement démocratique se consolide électoraliste.
la politique dans sa gestion? nement, et qu'il faut avancer vers l'exteriraient mination du sandinisme, sans respecter véritablement le jeu démocratique. zistes, les grands propriétaires terriens et les capitalistes reviennent au pays pour dépouiller la société nicaraguayenne des éléments essentiels du processus démocra-tique. Ils veulent arracher la terre aux paysans, priver des milliers de familles de leurs moyens de subsistance et leur reprendre ce que la révolution leur avait donné, enlever les industries et les usines aux travailleurs. à gagner de l'espace. Ce n'est plus la contre-révolution armée, mais celle qui mantelées. Il serait préférable que le Front réussisse à maintenir et à développer les la révolution.
acquis de la révolution, pour parvenir ainsi à renforcer la conscience de la socié-
Voilà pourquoi le Front ne peut pas être
• Le gouvernement actuel symbolise des interventionniste
Etats-Unis. Comment cela se traduit-il
Le gouvernement est sous l'influence de la politique des Etats-Unis qui se croient en droit de gouverner le Nicaragua par ce biais. Les forces d'extrême droite sentent aussi que c'est leur gouver-
Le
D'un autre côté, les forces somorang des luttes.
C'est la contre-révolution qui cherche
= veut forcer le gouvernement à démanteler
• Quel est le rôle de l'armée populaire sandiniste (EPS) et de la police ?
De quel côté seraient-elles si le conflit s'aggravait ?
Elles doivent être du côté de la Constitution qui établit clairement que l'armée défendra la souveraineté nationale et ne sera jamais un instrument de répression contre les travailleurs et le peuple. Le rôle de la police est également défini dans la Constitution en tant que gardienne de l'ordre intérieur et garante des lois ; elle n'est en aucun cas la protectrice des capitalistes et des grands propriétaires.
gouvernement a déjà essayé de dresser l'armée et la police contre les travailleurs, exerçant des pressions pour qu'elles les répriment. Ces institutions ne se sont pas laissées faire et elles ont agi dans le respect de la Constitution.
• Nombreux sont ceux qui pensent que le FSLN n'a pas été assez combatif au cours des derniers conflits ; certains estiment que son rôle s'est réduit à celui de médiateur social. Il faut d'abord comprendre quel est le rôle de la direction nationale du
FSLN, celui des syndicats et celui des militants sandinistes. Le FSLN n'est pas un médiateur social, il joue un rôle de direction politique. La direction nationale défend les acquis de la révolution ; cela ressort clairement dans les accords de transition. Nous avons consacré toutes nos forces au désarmement de la Contra ; nous avons soutenu les travailleurs au cours des grèves de mai, juin et juillet 1990 et lors des négociations d'octobre ; nous avons précisé clairement notre position face aux mesures monétaires de mars 1991. Les sandinistes sont à la tête du mouvement syndical. Mais tous les militants n'ont pas pris leur place dans les luttes. Si je suis militant sandiniste et que je travaille à l'usine ou à l'hôpital, je dois évidemment être au premier
* Barricada, 10 et 11 avril 1991