Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

L'offensive du pouvoir

· Inprecor n° 332, 7 juin 1991 · p. 17-18, 18-19 · 1 794 mots

Maghreb Golfe et Irak

intégriste Ennahdha (voir Inprecor n° 323 du ler février 1991). Une campagne universitaires où les Brigades de l'ordre public (BOP) et les Brigades anti-gang arrêtent les étudiants en masse, les passent à tabac puis font le tri... Les rues de la capitale sont quadrillées ; les sacs volumineux systématiquement fouillés pour voir s'ils ne contiennent pas des "cocktails molotov", l'Union générale tunisienne

L'offensive du pouvoir

Le pouvoir tunisien semble décidé à donner le coup de grâce au mouvement de presse dénonçant les violences qu'auraient commis les intégristes ou qu'ils s'apprêteraient à commettre bat son plein ; les arrestations se multiplient (on parle de près de 2 000 prisonniers), notamment dans les facultés et les cités des étudiants (UGTE), syndicat étudiant intégriste, a été interdite.

AI BEN SAAD

L'OPPOSITION démocratique et réformiste ainsi que l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) ont fait, une fois de plus, allégeance au président tunisien Ben Ali, en dénonçant le "complot intéqui vise à déstabiliser le pays, avant de réclamer timidement un peu plus de liberté. Ainsi, Moada, président du

Mouvement des démocrates socialistes

(MDS), principal parti de l'opposition, a été désigné par Ben Ali à la tête d'un comité regroupant tous les partis — une sorte de "comité d'union nationale" pour la sauvegarde de l'université.

Les débuts du conflit

Ce qu'il reste d'Ennahdha, après la scission de son ancien numéro deux, Abdelfatah Mourou, à l'occasion de la guerre du Golfe, accepte la logique de l'affrontement avec le pouvoir : violences, incendies, etc., font monter la tension et contribuent à accentuer l'isolement de ce courant au sein d'une population qui assiste passive et inquiète à un combat où aucun des belligérants ne dit la vérité.

La croisade anti-intégristes n'est que le couronnement d'une longue série de heurts de plus en plus durs entre le pouvoir et les intégristes depuis les élections législatives d'avril 1989. Ces derniers y ont obtenu près de 30 % des voix, appa-

— Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991

TUNISIE raissant comme le premier parti d'opposition, alors que les démocrates se voyaient marginalisés. Le Destour, parti au pouvoir, a évidemment utilisé cette bipolarisation pour se présenter comme le protecteur de 1'"Etat de droit" et de la "société civile", contre la "menace" intégriste ; il n'en restait pas moins très inquiet face à la croissance rapide et apparemment irrésistible du courant islamiste.

Les concessions à 1'islamisme" et à l'"'arabisme", faites par Ben Ali au lendemain de son coup d'Etat de novembre 1987, pour leur couper l'herbe sous le pied se sont avérées totalement inefficaces. L'échéance des municipales de juin 1990 a accentué ces craintes ; une véritable panique a été encouragée après la victoire des intégristes algériens aux élections municipales de juin 1990. Le pouvoir se trouvait donc devant deux alternatives : légaliser Ennahdha et laisser le libre jeu démocratique trancher le sort des municipalités - choix difficile car il impliquait de laisser l'ensemble de l'opposition, toutes tendances confondues, s'emparer de nombreux conseils municipaux au détriment de la bureaucratie destourienne; ou bien organiser des élections sur mesure pour garder le monopole du pouvoir, avec tout ce que cela implique en matière de restrictions des libertés et de répression, en particulier pour les inté-

C'est cette deuxième voie qu'a empruntée le pouvoir, engageant dès lors un affrontement avec les intégristes qui ont riposté par un discours de plus en plus radical et des manifestations de plus en plus

Le résultat pour le pouvoir a été contradictoire : il a, certes, gardé le contrôle des municipalités mais il a fait l'unanimité contre lui. Non seulement les intégristes mais toute l'opposition, y compris la plus modérée, ont boycotté les élections — à l'exception du Parti communiste ouvrier de Tunisie, pro-albanais — la population, qui s'est sentie flouée, n'a pas pris la peine de se déplacer jusqu'aux bureaux de vote.

Le discrédit du pouvoir a été grand, y compris à l'étranger : en France on s'est interrogé quant aux capacités de Ben Ali à conduire la transition de l'après-Bourguiba ; aux Etats-Unis, on s'intéressait de plus en plus à Ghannouchi (principal leader de Ennahdha, qui a choisi l'exil depuis deux ans).

Au lendemain des élections municipales, c'est-à-dire à la veille du déclenchement de la crise du Golfe, le pouvoir tente de sortir de l'impasse. Il a cherché à séduire l'opposition démocratique, en lui faisant miroiter la possibilité d'un futur gouvernement d"union nationale". Il ne s'est pourtant pas décidé à faire des concessions immédiates substantielles, tandis que l'opposition, sentant le pouvoir affaibli, refusait de s'engager sur la base de simples promesses.

La guerre du Golfe et la "solution arabe"

L'invasion du Koweit par Saddam Hussein et le déploiement des forces impérialistes dans le Golfe et en Arabie saoudite ont obligé le gouvernement à accepter certaines concessions à l'opposition démocratique. Craignant que la déception de la population à son égard ne se transforme en véritable rupture, le pouvoir a dû adopter une position plutôt "neutraliste" : tout en dénonçant l'invasion et l'annexion du Koweit, et en appliquant rigoureusement l'embargo, Ben Ali condamne la présence militaire étrangère dans le Golfe et appelle à une "solution arabe". Cette prise de position, difficilement imaginable du temps de Bourguiba, lui redonne un certain crédit aux yeux de l'ensemble de la population. Le climat est alors à l'''union nationale".

L'opposition démocratique, plus virulente que le gouvernement tunisien à l'égard des Etats-Unis, craignant d'être irrémédiablement marginalisée, se jette dans les bras du général-président qui, conforté dans sa position, la renvoie à ses salons, non sans avoir interdit quelques initiatives de solidarité avec l'Irak qu'elle voulait organiser.

Mais ce qui est plus important, car plus durable, c'est que la guerre du Golfe a provoqué une très grave crise au sein du mouvement intégriste tunisien. Alors que

Page 18

TUNISIE intervienne alors que le pouvoir semblait plus déterminé que jamais à l'éliminer de la scène politique, et que son audience déclinait sensiblement.

Le gouvernement sort incontestablement renforcé, après la guerre, mais sa situation reste fragile. Sur le plan intérieur, il doit résoudre une crise de régime, passablement ébranlé, comme a pu en témoigner l'important remaniement ministériel en pleine guerre ; il doit également faire accepter de nouvelles mesures d'austérité rendues, à ses yeux, impératives pour contrecarrer les répercussions de la crise du Golfe sur l'économie (3).

L*union nationale"

Sur la scène internationale, il faut qu'il regagne la confiance des pays du Golfe, de l'Arabie saoudite et des Etats-Unis, contrariés par les positions "neutralistes" de Ben Ali. Tout cela sans réveiller un mouvement de masse, certes dérouté par la défaite de l'Irak, mais dont la mobilisation anti-impérialiste a atteint, lors du conflit du Golfe, une ampleur sans précédent depuis l'Indépendance.

Cette entreprise, au demeurant difficile, nécessite pour réussir d'être réalisée rapidement, en évitant de provoquer une trop forte réaction de la population et en s'assurant du plus large consensus.

C'est dans ces conditions que le pouvoir a décidé de s'attaquer au secteur social le plus radical et le plus dynamique, la jeunesse scolaire et étudiante, au sein de laquelle toute l'opposition, en particulier les intégristes, puise une grande partie de ses forces militantes. C'est ainsi que les Brigades anti-gang et les Brigades de l'ordre public (BOP) sont chargées d'interdire à coup de matraque, de gaz lacrymogènes et, s'il le faut, de pistolets mitrailleurs, toute action politique à l'université — celle-ci était jusqu'alors le seul espace de liberté presque total pour l'opposition. A la violence du pouvoir, les intégristes, incapables d'impulser une véritable mobilisation populaire, opposent leur propre violence, alors que les démocrates rallient, une fois encore, Ben Ali.

Il serait pour le moins prématuré, en l'état actuel des choses, de pronostiquer la fin d'Ennahdha. La puissance du courant intégriste à l'échelle régionale, en particulier dans l'Algérie voisine, constitue pour les partisans de Ghannouchi un incontestable stimulant. Si une tendance plus modérée se dégage de ce mouvement, un courant plus réactionnaire se renforce depuis quelques temps : le Parti de la libéra-

1) Bab Souika est un quartier de Tunis

2) Essabah, 16 mai 1991.

3) Voir Inprecorn° 331 du 24 mai 1991.

Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991 =

Page 18

son deuxième dirigeant Ghannouchi se répand en déclarations pro-irakiennes incendiaires, le reste de la direction est plus modérée, cachant à peine ses sympathies à l'égard de l'Arabie saoudite ; Mourou va jusqu'à désavouer Ghannouchi et lui denier le droit de parler au nom de leur mouvement. La crise est grave, car les relations avec l'Arabie saoudite ne sont pas simplement une question d'argent ; c'est également un appui décisif que Ennahdha risque de perdre dans cette crise. De surcroît, le modèle saoudien représente une composante fondamentale de l'intégrisme tunisien.

Le coup de grâce ?

Dans l'immédiat, les positions de Ennahdha, son absence d'initiative et sa passivité dans la mobilisation de soutien à 1'Irak, durant la guerre, l'ont largement discrédité aux yeux de l'opinion publique. Le mouvement a organisé de petites manifestations musclées pour dénoncer la répression dont était l'objet mais sans susciter de sympathie : on l'a alors accusé, non sans raison, de vouloir détourner l'attention du problème du Golfe. Le rôle de l'Iran dans les soulèvements du sud de l'Irak, au lendemain de la guerre, a également desservi les intégristes tunisiens.

Le pouvoir a profité de l'occasion pour intensifier la répression à leur encontre, démanteler leurs structures, et arrêter la plupart de leurs dirigeants. L'affaire de Bab Souika" (1) est venue à point nommé pour justifier cet acharnement: selon la version officielle, un groupe d'intégristes aurait mis le feu à un local du Parti destourien et volontairement provoqué la mort de deux gardiens restés prisonniers des flammes. Provocation ? Débordement ? Difficile à dire... II y aurait même une piste saoudienne !

Cette affaire a servi de prétexte à une partie de la direction intégriste, conduite par Mourou, pour faire allégeance à Ben Ali et annoncer la création d'un nouveau parti : « Nous considérons que l'action politique doit se baser sur la séparation et la distinction du politique et du religieux. Nous n'intégrerons pas la scène politique avec des slogans religieux mais avec un programme concernant les différents domaines de la vie. De même, nous considérons que les mosquées doivent rester un lieu de culte et ne pas devenir le terrain d'une confrontation politique. Nous ne croyons pas non plus être les seuls musulmans dans le pays, ni les porte-parole de "'Islam » (2).

Cette rupture a porté un coup très dur à Ennahdha, d'autant plus que la scission

Page 19

tion islamique, auprès duquel Ennahdha fait figure de parti démocrate laïc !

Face à cet affrontement, les difficultés de la population s'accroissent et viennent s'ajouter peu à peu aux frustrations, à la colère, et à l'humiliation ressenties après l'agression impérialiste contre l'Irak. C'est d'abord cela qui déterminera l'évolution des mois à venir. *

Tunis, 21 mai 1991

Une erreur sur cette page ?