Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

VIET-NAM

« Le cinquième dragon »

· Inprecor n° 332, 7 juin 1991 · p. 24-25 · 2 170 mots

URSS et Russie

Inprecor n° 324 et 327 des 15 février et 29 mars 1991). La traduction française est celle de la revue Doàn Kêt qui a publié l'intégralité de ce document dans son

« Le cinquième

dragon »

Nous reproduisons ci-dessous l'essentiel de la contribution au programme politique, rédigée par l'ancien recteur de l'Institut de philosophie de Hanoï, Hôang Minh Chinh, dans le cadre du débat du VIle Congrès du PCV (voir numéro d'avril 1991. DOCUMENT

LA [préparation du VIle Congrès de notre Parti] soulève des problèmes pratiques et théoriques brûlants et invite à la discussion. J'y réponds en toute franchise, sans chercher à ménager [les] susceptibilités. Les contraintes imposées à un article de journal me conduisent cependant à esquisser sans les élaborer mes idées sous forme de thèses.

• Une des grandes leçons que notre Parti (et bien d'autres) doit tirer des expériences vécues [concerne] le dogmatisme gauchiste infantile générateur de toutes

Un exemple en est les "Thèses" avancées en octobre 1930 par Trân Phu, le premier secrétaire général du Parti. [Elles] sont basées sur une conception gauchiste de la lutte des classes et de la dictature du prolétariat qui a dominé toute la pratique du Parti au cours de son histoire. Elles s'opposent au "Programme politique" du 3 février 1930 de Nguyên Ai Quôc (1), qui prônait l'union nationale comme stratégie révolutionnaire. [Ces] "Thèses" ont eu des conséquences dévastatrices : [telles que] des insurrections précipitées [et la répression de ceux] qui se sont prononcés contre le dogmatisme gauchiste maoiste. [Des] campagnes qui portaient la marque du stalinisme et du maoïsme ont causé d'innombrables dégâts et pertes en vies humaines (...).

• Une autre leçon non moins importante [concerne] la stratégie d'union nationale des classes, laires de croyances religieuses, d'origine ethnique et d'opinions politiques différentes. Cette ligne politique, préconisée par Nguyên Ai Quốc [en 1930] a été qualifiée par Trân Phu, et le comité central de l'époque — voire l'Internationale complètement dominée par Staline — de droitière, de réformiste, de nationaliste, et dénuée de position de classe. Ils ont contraint Nguyên Ai Quôc à faire son autocritique. Mais l'histoire de la révolution vietnamienne a montré de manière éclatante que chaque fois que cette grande politique d'union nationale est mise en œuvre, elle est couronnée de succès et qu'elle] est non seulement indispensable dans la révolution nationale démocratique, mais également tout au long des étapes de la révolution socialiste (2).

Un cancer inhérent

• [L'actuel] projet de programme propose une analyse de la situation mondiale [conforme à] la vision dogmatique d'il y a 30 ou 40 ans [ce qui] ne peut qu'aboutir à des orientations stratégiques qui ne correspondent pas, voire qui sont contraires, à la tendance générale du mon-

[Or], depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les pays capitalistes (y compris les vaincus) ont su mettre à profit les révolutions scientifiques et techniques (y compris dans le domaine de la biologie, et surtout dans celui de l'informatique), s'auto-réguler, s'adapter à l'évolution rapide du monde, surmontant ainsi de nombreuses crises périodiques graves. S'ils ne sont pas complètement sortis de la crise générale, ils n'en ont pas moins réalisé des progrès prodigieux, passant à la civilisation post-industrielle et à la civilisation informatique. Cela est vrai même pour des pays nouvellement industrialisés du tiers monde, tels les "dragons" de l'Extrême-Orient (3).

Dans le même temps, le monde socialiste (en Europe, en Asie, en Amérique latine, comme en Afrique) s'est enlisé dans une idéologie abstraite du dogmatisme

Hoàng Minh Chính

• Né vers 1925. S'engage tôt dans l'activité militante. Emprisonné par le pouvoir colonial. Après 1945, combat dans l'Armée populaire de libération (décoré pour haut fait d'armes en 1954).

• Nommé à la direction des Jeunesses communistes après la libération du Nord Viêt-nam (1954). Envoyé, en 1957, à la tête de la première promotion vietnamienne à l'Ecole supérieure des cadres du comité central du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS).

• Est convaincu par le rapport Khrouchtchev (1956) sur les crimes de Staline de la nécessité de lutter contre l'influence stalinienne et maoïste au sein du PC vietnamien. Nommé recteur de l'Institut de philosophie, à son retour à Hanoi (1960). Rédige une plate-forme politique sur le conflit sino-soviétique, adoptée par le bureau politique du PCV.

• S'oppose à la ligne du comité central de novembre-décembre 1963, où le PCV s'engage dans l'opposition idéologique à Moscou, au côté du PC chinois. Rédige plusieurs textes défendant ses positions (1963 et 1967). Qualifié de "révisionniste", condamné sans procès exclu du PCV, Chinh passe une dizaine d'années en détention et résidence surveillée.

• En juin 1981, envoie une pétition à lAssemblée nationale. Une nouvelle fois condamné à la détention administrative. Libéré cinq ans plus tard, après le Vie Congrès du PCV (1986). Ecrit, en janvier 1991, une "contribution" au débat préparatoire au Vile Congrès du PCV. *

Source : Doàn Kèt gauchiste (...). C'est là que réside la cause des crises économiques, politiques, sociales et morales latentes qu'a connues le socialisme depuis 45 ans, crises qui ont fini par éclater [au grand jour]. Le modèle du socialisme [a] volé en éclats [en 1989] par la volonté même des peuples concernés. On ne saurait décréter arbitrairement que cet écroulement est le résultat de je ne sais quel complot impérialiste visant à "transformer pacifiquement" le camp socialiste. Ayons le courage d'en reconnaître la cause, en toute lucidité, quoi qu'il nous en coûte : un cancer inhérent qui a

•Les notes et les intertitres sont de la rédaction d'Inprecor.

1) Nguên Ai Quôc était un pseudonyme utilisé avant la Deuxième Guerre mondiale par celui qui deviendra le président Hô Chi Minh. Les "Thèses" de Trân Phu sont aujourd'hui encore un document de référence officiel.

2) L'étape de la "révolution nationale-démocratique" précède pour l'essentiel la prise du pouvoir (1954 au Nord, et 1975 au Sud). La révolution socialiste lui succède immédiatement.

3) La Corée du Sud, Taïwan, Hong-Kong et Singapour.

Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991 =

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rongé le corps du socialisme réel et qui est parvenu à son terme ultime (...).

L'humanité assiste en ce moment à un phénomène fondamental et merveilleux (...) qui échappe aux esprits dogmatiques. C'est, avec la fin de la guerre froide, la disparition du spectre de la guerre mondiale, de la conflagration nucléaire (ce qui n'exclut pas des conflits armés régionaux). L'affrontement cède la place au dialogue des nations, des Etats membres de l'ONU, qui pourraient coopérer pour trouver une solution aux problèmes brûlants qui menacent la survie du genre humain (...). Certes, nous ne sommes qu'au départ d'une route longue et semée d'embûches, mais la voie est ouverte.

Les vertus des étapes

[La] civilisation informatique contraint les Etats, les nations et les peuples à évoluer rapidement, à réviser radicalement leurs conceptions du monde, de l'époque, du système social, [sur] toutes les questions essentielles (...). Pour accéder à l'ère informatique, chaque peuple se doit (...) d'accorder la première place au travail intellectuel - aux scientifiques, aux savants, aux créateurs, de promouvoir une éducation nationale moderne, de s'engager résolument dans la course au progrès scientifique et aux technologies nou-

• (...) Après avoir remarqué avec justesse que « le Viêt-nam est, au départ, une société coloniale, semi-féodale, son économie dominée par la petite production » — classé par l'ONU parmi les dix pays les plus pauvres de ses 160 Etats membres, [le projet de programme] affirme que : « Notre pays passe au socialisme en sautant l'étape du développement capitaliste » (Projet de programme, chapitre 11, point 2). (...) Comment le Viêt-nam peut-il [procéder ainsi] ? La voie indiquée par Lénine implique « l'aide fraternelle dans tous les domaines de la part des pays qui ont achevé l'édification du socialisme développé ». Or, à l'heure actuelle, il n'existe aucun pays socialiste "grand-arrière" de ce type (...). Dans ces conditions, pour un pays tel le Viêt-nam, dont l'économie rurale arriérée est encore au stade pré-capitaliste, « passer directement au socialisme en comptant sur ses propres forces, en sautant l'étape de développement capitaliste » revient à suivre une voie qualifiée par Marx, Engels et Lénine d'anti-scientifique, anti-historique et utopique. A moins qu'on ne veuille compter sur les pays capitalistes développés pour nous aider (...) à construire directement le socialisme ! Comble d'ironie, c'est précisément ce que le projet de programme nous propose. = Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991

Je voudrais, pour terminer, faire cinq propositions.

• Renoncer définitivement à l'idéologie maoïste et partir réellement des conditions concrètes du Viêt-nam. [Elaborer] pour les quelques années à venir une ligne, une stratégie et un plan urgent de Salut national.

• Mettre en valeur tout le potentiel matériel et humain de toutes les classes et couches sociales, de toutes les ethnies, de toutes les confessions, de la diaspora vietnamienne dans le monde, en appeler à tous les capitalistes et les ouvriers, les paysans et les intellectuels de toutes les régions du pays (...). L'économie de marché doit obéir aux lois de la valeur, de l'offre et de la demande. Elle implique la concurrence légalisée, l'esprit créatif d'entreprise, le recherche du protit, la privatisation et la diversification des propriétés.

• Débloquer les relations extérieures dans le nouvel esprit promu par les Nations-Unies afin d'ouvrir le Viêt-nam aux investissements étrangers, aux technologies nouvelles et aux méthodes de gestion efficaces des pays capitalistes avancés, des pays nouvellement industrialisés et des pays de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN). Ouvrir des zones économiques spéciales le long de la côte, à l'instar de la zone chinoise de Shenzhen. Se donner l'ambition de devenir le cinquième ou sixième "dragon économique" dans une ou deux décennies.

• Oser suspendre l'objectif dit de • поросто

« construction immédiate et à long terme du socialisme ». Il importe de se hâter lentement, car le socialisme tel qu'il était conçu par Marx, Engels et Lénine n'existe que sous forme de pensée abstraite, d'hypothèse de travail. (...) Des académiciens experts en marxisme-léninisme et en modèles du socialisme réel n'osent plus prétendre savoir répondre à la question : qu'est-ce que le socialisme ? (...)

La révolution bourgeoise-démocratique"

Revenons résolument au "programme politique de Nguyên Ai Quôc" [des années 1945-55, à savoir] la plate-forme de "la révolution bourgeoise-démocratique" qui a su capter l'héritage culturel de la nation vietnamienne, répondre aux aspirations du peuple dans toutes ses composantes (...). Il va de soi que la révolution bourgeoise-démocratique est une œuvre de longue haleine (...). Les précédents historiques nous apprennent qu'il a fallu de cent à deux cents ans pour mener à bien cette grande révolution, qu'il s'agisse de la Révolution française de 1789 (200 ans), de la réforme de l'ère Meiji au

Japon (120 ans, à compter de la mission de Iwakura en 1871), ou de la Révolution américaine (200 ans).

• Le monde entier connaît le fameux mot d'ordre du président Hô Chi Mính : « Rien n'est plus précieux que l'indépendance et la liberté. » Le président disait également que l'indépendance sans libertés démocratiques n'est qu'une indépendance formelle. (...) Quelles sont les causes profondes de [l'absence, au Viêt-nam, de démocratie réelle] ? La première cause réside dans l'article 4 de la Constitution de 1980 qui a institutionnalisé les pouvoirs du Parti : « Le Parti communiste du Viêt-nam est l'unique force dirigeante de l'Etat et de la société. » Ce pouvoir absolu est devenu, aux mains des cadres à tous les échelons de la hiérarchie, en particulier les cadres dégénérés, une arme absolue autorisant tous les abus, les privilèges et prérogatives, la corruption, la répression, le mensonge et l'hypocrisie. Le pouvoir absolu du Parti s'est transformé en pouvoir personnel absolu de chacun de ses représentants (...).

L'histoire des 50-70 années écoulées de tous les Etats socialistes a établi cette implacable relation de cause à effet : le monopole économique, politique, idéologique, le monopole de l'information et de la vérité conduisent inexorablement au totalitarisme et à la dictature (...). Pour parvenir à une démocratie véritable, il n'est pas d'autre voie que celle indiquée par Lénine : « Nous ne rejetons nullement les slogans de la démocratie bourgeoise, nous mettons en pratique ce qui est le plus démocratique dans ces mots d'ordre, et ce d'une manière plus radicale, plus complète et plus résolue » (4).

L'humanité n'a trouvé jusqu'ici qu'un seul type de démocratie (ce n'est peutêtre pas encore le meilleur) —, c'est le régime basé sur la séparation des trois pouvoirs, l'Etat de droit, le parlementarisme présidentiel, le pluralisme, la liberté de presse (...). Espérons que dans l'avenir, grâce au développement des institutions démocratiques des régimes capitalistes actuels (le capitalisme est loin d'être un modèle idéal, exempt de toute tare) et aux avancées dans le sens des idéaux humanistes du socialisme, l'humanité saura instaurer au cours des premiers siècles du troisième millénaire un régime pleinement libre et démocratique au service de l'homme (...).

22 janvier 1991

4) L'auteur donne pour référence V.I. Lénine, Œuvres complètes, Editions du Progrès, Moscou, 1980, t. 27, p. 558. Les éditions dont nous disposons ne nous permettent pas de retrouver cette citation pour donner le titre de l'ouvrage concerné.

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