Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE

Syndicats en quête de concertation

· Inprecor n° 332, 7 juin 1991 · p. 9-10 · 1 285 mots

Syndicalisme État espagnol Allemagne France

Créée en 1973 par les syndicats réformistes, la Confédération européenne des syndicats (CES) (1) vient de tenir son VIle Congrès, du 13 au 17 mai 1991, au organisationnelle pour renforcer le poids de cette centrale au niveau européen.

En cherchant à améliorer son rôle dans la "concertation", la CES veut mieux se placer dans le cadre du processus d'unification européenne où les syndicats ne

Syndicats en quête

de concertation

Luxembourg. Cette rencontre a été l'occasion de lancer une réforme sont considérés que comme de simples observateurs. Joaquin NIETO

QU'EST-CE qu'un congrès de la CES ? C'est une réunion de grands bureaucrates syndicaux qui représentent une cinquantaine de centrales syndicales. Les grandes déclarations de principes plus ou moins protocolaires ont pris le dessus sur les vrais débats ; les décisions avaient été tranchées auparavant dans les coulisses. Les politiciens de la Communauté économique européenne (CEE), les présidents de ses différentes commissions et du Parlement de Strasbourg occupaient presque autant de place que les syndicalistes.

Cependant, ce congrès de la CES avait un but bien précis : il s'agissait de lancer une réforme organisationnelle pour tenter d'adapter la centrale à la nouvelle réalité européenne.

Depuis sa naissance, il y a 18 ans, la CES est une simple coordination de syndicats ; depuis que la CEE s'est engagée dans le marché unique, certains d'entre eux font pression pour qu'elle devienne une véritable centrale européenne. Le VIle Congrès a embrayé ce processus, en s'engouffrant dans une direction qui semble irréversible vers la constitution d'une confédération continentale même si elle garde des caractéristiques spéciales et un caractère confédéral très marqué à cause des inégalités historiques, politiques, sociales et économiques entre les différents pays, ainsi que des diverses pratiques syndicales qui existent dans la CEE.

La Confédération allemande des syn= Inprecor n° 332 du 7 au 20 juin 1991 dicats (DGB) (2) et les syndicats italiens (Confédération générale du travail — CGIL - et Confédération italienne des syndicats libres — CISL), soutenus par la majorité des syndicats des pays de la CEE, dont les centrales de l'Etat espagnol, l'Union générale des travailleurs (UGT) et les Commissions ouvrières (CCOO), soutenaient le projet.

En revanche, les syndicats des pays scandinaves étaient très réticents envers ce tournant, car ils le comprennent comme un projet strictement tourné vers le cadre communautaire, auquel ils n'appartiennent pas ; le Trade Union Congress (TUC, syndicat unique de Grande-Bretagne) y était aussi opposé.

Malgré le savoir-faire des bureaucrates, qui sont parvenus à éviter que ces deux positions ne s'affrontent en pleine séance du congrès, on a failli assister à la présentation de deux candidatures différentes au poste de secrétaire général. Finalement c'est le syndicaliste démocrate-chrétien Emilio • Babaglio, de la CISL (soutenu notamment par les Allemands, les Français et les Espagnols) qui a été élu ; Norman Willis, du TUC britannique, qui représente de fait les secteurs hostiles au virage actuel, a été nommé président de la CES.

En quoi consiste la réorganisation actuelle ? Il s'agit, en premier lieu, d'accroître le pouvoir exécutif de ce qu'on appelait auparavant le Comité de finances et de gestion générale, et le rôle du secrétaire général, qui devient le véritable "numéro un" de la Confédération. Ensuite, il s'agit de renforcer les comités syndicaux (c'est-à-dire la coordination des différentes fédérations de branche - on en compte actuellement quinze) qui, dès à présent, seront représentés de plein droit dans le comité exécutif de la CES.

Ces changements peuvent paraître anodins, mais ils visent à renforcer le rôle de la Confédération jusqu'à en faire une organisation syndicale à l'échelle européenne pour qu'elle pèse sur le terrain que ses dirigeants jugent prioritaire: la concertation, la négociation avec des interlocuteurs européens — les organisations de la CEE, la confédération patronale européenne ou des multinationales.

Coordonner pour collaborer?

En revanche, les bureaucrates de la CES ne se sont pas du tout penchés sur les problèmes de participation des militants syndicaux des organisations confédérées à ce syndicat européen qui serait en train de se construire, et encore moins sur les actions et la mobilisation communes. Ainsi, les congrès de la CES se tiendront désormais tous les quatre ans (et non tous les trois ans, comme c'était le cas jusqu'à présent) et le nombre de délégués ne dépassera pas 400 (pour 47 millions d'affiliés). L'appel à des grèves européennes est exclu, en tout cas pour le moment, sous prétexte de ne pas enfreindre la législation en vigueur (qui n'autorise pas de telles convocations dans différents pays à la fois) - le congrès a quand même décidé de se battre pour changer la législation existante sur cette question, tout en admettant la nécessité d'une sévère "autorégulation" en la matière.

La CES a été poussée à de tels changements pour faire face à la marginalisation

1) Créée par les syndicats réformistes qui voulaient faire contrepoids à la Fédération syndicale mondiale (FSM), la CES rassemble des syndicats de 21 pays d'Europe de l'Ouest. Elle compte 35 fédérations de branches et revendique 47 millions d'adhérents (40 % des salariés européens). Pour la France, y participent la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et Force ouvrière (FO) — la Confédération générale du travail (CGT) n'y a toujours pas été admise. Pour l'Italie, on y trouve le syndicat lié à la Démocratie-chrétienne (la CISL) et celui dont la direction est majoritairement influencée par le Parti communiste, la CGIL. L'UGT de l'Etat espagnol y participe avec les CCOO, récemment admises

2) La DGB (anciennement ouest-allemande) regroupe aujourd'hui l'ensemble des salariés des anciennes parties orientales et occidentales de l'Allemagne, après la dissolution du syndicat officiel de l'Est, la Confédération allemande libre des syndicats (FDGB). La DGB rassemble 90 % des syndiqués allemands.

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croissante dont souffrent les directions syndicales à l'heure des prises de décision des instances européennes.

Les avatars de la Charte sociale européenne (3), dont le projet stagne, illustrent les problèmes que devra affronter la CES. Malgré la participation des syndicats dans des dizaines de commissions et d'organismes communautaires, les décisions se prennent ailleurs, sans qu'aucun des avis de la centrale ne soit pris en compte. Cela, tout comme les difficultés que la négociation traditionnelle syndicale rencontre dans tous les pays à cause de la crise économique, a contraint les directions syndicales à chercher un espace de concertation au niveau européen, qui leur avait été refusé jusqu'à présent.

L'inévitable voie européenne

Mais les directions syndicales ont aussi montré leur incapacité à retrouver la force perdue, par le biais de mobilisations basées sur des objectifs communs des travailleurs européens — c'est même la dernière des préoccupations de la CES. L'élection du dirigeant de la très modérée centrale italienne CISL au secrétariat général en est la preuve ; le fait que des centrales comme l'UGT et les CCOO espagnoles - qui avaient des positions très consensuelles dans ce congrès apparaissent comme l'aile la plus à gauche du mouvement syndical européen est tout aussi révélateur.

Pourtant, malgré toutes ces limitations, le congrès de Luxembourg, a emprunté une voie qui semble irréversible : la réalité syndicale confédérée, même à petits pas. Par ailleurs, les initiatives syndicales communes européennes seront tôt ou tard inévitables et les bureaucraties syndicales ne pourront pas rester de simples spectatrices passives du processus d'unification, même si, pour être prises en compte, elles s'engageront dans la collaboration.

Les militants syndicaux qui défendent des positions de lutte de classe, dans un tel contexte, doivent d'abord analyser la nouvelle donne et la prendre en compte, en encourageant les rencontres et les coordinations entre différents courants syndicaux de gauche européens. Ils doivent être capables de proposer des initiatives communes de mobilisation qui prennent comme centre de gravité la nouvelle phase du mouvement organisé ouvrier européen. *

Barcelone, 27 mai 1991

3) Voir Inprecor n° 294 du 2 octobre 1989.

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