De retour en Algérie, pour la première fois après dix-sept ans d'exil, Mohammed Harbi a donné une interview au journal Les Nouvelles de l'Est. Il parle, entre autres, du nationalisme et de ses conceptions politiques en la matière, des limites de la démocratie actuelle et des réformes économiques du gouvernement Chadli. Nous en reproduisons des extraits.
• Le nationalisme
« Effectivement, j'ai été partisan d'un Etat territorial indépendant de la France. En ce sens, on peut dire que j'étais nationaliste. Mais j'ai compris dès 1953 que le nationalisme était aussi une idéologie de délégitimation de toute lecture sociale, de classe des luttes politiques, une "réflexion falsifiée sur le fait national", selon l'expression de Max Scheler.
» En ce sens, je ne suis pas nationaliste. J'ai pensé, je pense toujours que l'idée de religion et celle de nation relèvent de domaines différents. En tant que religion, l'islam repose sur une communauté transnationale purement idéologique. C'est l'équivalent de l'empire musulman au Moyen-Age. La nation, au contraire, institue un espace délimité à l'intérieur duquel peut se constituer une
" La guerre de libération
citoyenneté et un Etat moderne à fondement séculier et démocratique. Elle sup pose l'idée de temporalité du pouvoir et n'a d'autre fondement que politique. Pour cette raison seulement, le nationalisme me paraît plus porteur que l'islamisme en tant qu'idéologie. Je rappelle à beaucoup de gens, qui semblent l'avoir oublié, que la France coloniale reconnaissait notre spécificité musulmane, mais niait notre spécificité algérienne. La guerre de libération a consacré ce que l'on nous refusait : la nationalité algérienne. »
• La démocratie en Algérie
«Dans les conditions présentes, l'idée de la démocratie apparaît au pouvoir comme un instrument pour sortir de la crise. Elle n'est pas encore un projet de société. Le contenu de la Constitution, les conditions d'agrément des partis politiques, le fonctionnement de l'information montrent clairement que le droit de l'Etat l'emporte sur l'Etat de droit. Comme le socialisme hier, la démocratie aujourd'hui concerne surtout les couches dominantes. Toutefois, le multipartisme présente de nombreux avantages, notamment ceux que donne la parole libre.
» Mais les mesures en sa faveur peuvent se retourner contre lui, si on ne s'attaque pas aux facteurs historiques qui l'hypothèquent : la tradition politique autoritaire, le caractère clientéliste de l'Etat, l'inégalité entre hommes et femmes, la dislocation de l'appareil de production, le système éducatif obscurantiste, etc. (...) »
• Les réformes économiques
« Nous assistons aujourd'hui à une tentative de rationalisation du système capitaliste de type spécifique, grandi à l'ombre d'une économie contrôlée par l'Etat et d'une prolifération des marchés parallèles. (...)
» On s'en remet donc aux mécanismes spontanés de marché, mais on oublie que le marché n'est pas seulement une technique d'échange, mais aussi un rapport social. Dans ces conditions, la rationalisation pénalise certains groupes sociaux, notamment la classe ouvrière, l'intelligentsia et la fonction publique ; aggrave le chômage et la misère. Elle se fait au profit d'une minorité, celle qui a déjà bénéficié de ce qu'on a appelé le socialisme. L'idée qu'il n'y a pas d'autre choix n'est pas convaincante.»
Les Nouvelles de l'Est Alger, 2 mars 1991
Inprecor n° 333 du 21 juin au 4 juillet 1991 =