Le deuxième anniversaire du massacre de Tiananmen s'est déroulé sans trop de difficultés pour le régime. La situation semble sous contrôle. C'est à peine si, ici ou là, dans les campus universitaires, des étudiants ont manifesté leur refus de l'oubli et leur rejet d'un pouvoir répressif. L'atmosphère à Pékin est moins pesante que l'an passé, la présence militaire moins lourde. Et l'opposition organisée, pour l'essentiel en exil en France et aux Etats-Unis, cherche encore sa cohésion et des l'affrontement du printemps 1989 ne sont pas à la fête, et qu'ils sont même sur la
Qui gouverne ?
points d'appui en Chine. Pourtant, tout montre que les vainqueurs de défensive (1).
Roland LEW *
DEUX ANS après la répression de Tiananmen, tous les problèmes qui assaillaient le pays sont toujours là. Les mêmes forces sont présentes, continuant leur sourde lutte, réformateurs contre conservateurs. La victoire des conservateurs n'en était pas une. La défaite des réformateurs n'était pas définitive; ils recommencent à gagner du terrain, à faire entendre leur voix. Pour l'essentiel, cependant, la situation politique est bloquée par la présence des vieillards qui restent dans les coulisses, tout en conservant la haute main sur le pouvoir. Pendant ce temps, le monde social et la vie économique continuent à suivre leur bonhomme de chemin, comme si rien, ou peu de choses, ne s'était produit un certain printemps 1989.
Le pouvoir fort et militarisé, issu de la répression, apparaît singulièrement démuni devant cette Chine qui avance et qui commence à s'imposer.
En fait, dès l'automne 1990, les indices se sont multipliés révélant à quel point l'équipe autour du Premier ministre Li Peng est plutôt sur la défensive. Elle ne parvient toujours pas à acquérir une once de légitimité.
Elle a bien essayé, à plusieurs reprises, de faire avaliser par les instances dirigeantes
= Inprecor n° 333 du 21 juin au 4 juillet 1991
CHINE du Parti communiste chinois (PCC) une condamnation de la politique des réformes, et des réformateurs, accusés d'être responsables des débordements populaires. Rien n'y fait : Li Peng ne parvient pas à obtenir l'appui de Deng Xiaoping, lequel est conscient de l'isolement d'une camarilla complètement identifiée aux massacres de juin 1989.
Le bilan des conservateurs
Ce sont plutôt les réformateurs qui sont à l'offensive. Ils profitent de l'absence de consensus entre les vieux dirigeants, ces octogénaires qui ne savent plus très bien comment répondre aux problèmes pressants du pays. Deng Xiaoping, le primus inter pares, défend les réformes dont il est le principal architecte. Fort de ce soutien, le courant réformateur multiplie les initiatives et réussit à contrer les offensives les plus résolues de ses ad-
Pourtant, ce sont moins les batailles au sommet qui comptent que le poids des Nation la plus favorisée réalités du pays, les pressions irrésistibles des forces sociales et les exigences économiques. Le monde social et économique qui avance n'a rien à voir avec l'appareil ossifié qui domine le Parti. Le plus fort n'est pas nécessairement celui qui est sur le devant de la scène.
La montée du pouvoir des conservateurs se nourrissait des difficultés croissantes rencontrées par la réforme. La politique d'austérité qu'ils avaient imposée en 1988 a fait d'eux, d'abord, les maîtres du pouvoir économique : puis, les événements du printemps 1989 leur ont donné l'occasion d'éliminer le secrétaire général réformateur Zao Zuang et d'occuper le terrain politique. Ce sont les difficultés économiques et le mécontentement social résultant de leur programme d'austérité qui les obligent, à leur tour, à lâcher du lest.
Marasme économique
Si la politique d'austérité a fortement réduit l'inflation en 1990, la menace reste toujours d'actualité (elle est de 6 % pour le premier trimestre 1991, dans grandes villes). Le chômage urbain, qui avait fortement diminué dans les années 80, redevient menaçant. Estimé à 2 % pour la période 1983-1988, il atteignait officiellement 3,5 % en 1989 et, en fait, beaucoup plus, au risque de relancer l'agitation urbaine, cette hantise du régime. Après l'explosion populaire de 1989, le pouvoir a acheté la paix sociale en augmentant fortement les revenus urbains, sans trop se préoccuper de la productivité du travail: 9,5 % d'augmentation réelle pour les trois premiers trimestres de 1990. A l'inverse, les ruraux ont subi une perte de pouvoir d'achat de 3,3 % en 1989 et de 4,4 % en 1990.
Les industries d'Etat ont été largement stagnantes en 1990 ; l'essentiel de la croissance économique (5 % en 1990;
3,9% en 1989) rales, pourtant durement touchées par les effets de l'austérité. La faiblesse du secteur d'Etat est devenue celle des conservateurs, d'où leur reculade. De toutes façons, la réforme a été trop loin pour être détruite ou même durablement ar* Roland Lew est enseignant à luniversité libre de Bruxelles et spécialiste de la Chine. 1) Voir Inprecor n° 312 et 318 du 29 juin et 9 novembre 1990.
CHINE rêtée. De ce point de vue, la répression de 1989 n'est qu'une parenthèse ou le sursaut d'un régime entraîné dans une lente agonie. Une mutation souterraine, parfois très visible, transforme un appareil bureaucratique en pleine déliquescence, mais aussi en pleine reconversion. Pour sortir de l'isolement consécutif à la répression — pour attirer les capitaux étrangers —, il faut faire des gestes. Les verdicts relativement cléments dans les récents procès de contestataires connus du printemps 1989 (2) constituent sans doute un de ces gestes (pour les opposants sans grade, la situation est nettement moins favorable). La mise en avant de responsables réputés, sinon pour leur réformisme, du moins pour leur pragmatisme, est révélatrice de ce besoin de rassurer le monde extérieur. L'un d'eux, Tian Jiyun, un proche du secrétaire général limogé, est revenu sur le devant de la scène pour diriger le secteur de l'agriculture. Il a d'emblée annulé une conférence agricole qui devait discuter des moyens de relancer une certaine collectivisation de la vie rurale.
Une bureaueratie éelatée
Le capitalisme n'est toujours pas à l'honneur dans la Chine de 1991, mais il n'en continue pas moins à progresser, dans ses formes légales et moins légales, et à miner une logique étatiste d'autant plus à bout de souffle qu'elle est défendue par des chefs haïs. Même la ville de Shangaï, longtemps à l'écart du processus de changement, bastion des grandes industries d'Etat, rêve de redevenir le centre financier et commercial international qu'elle fut jadis. La contrainte des faits économiques et des tendances de fond devient donc de plus en plus irrésistible. En face, dans le PCC, parmi les cadres, le vide idéologique et de convictions est total. Il y a certes un problème de survie du régime, et surtout des tenants du pouvoir, et cela à tous les niveaux. Mais il n'est pratiquement pas question du socialisme sous quelque forme que ce d'une phraséologie éculée, simple rituel qui n'est même pas destiné à être pris au sérieux. La continuité chinoise, la stabilité sociale, l'unité du pays, le type de gestion étatique, différentes variantes de nationalismes, le degré d'ouverture sur le monde extérieur, le modèle à copier sur l'étranger : tout cela constitue le véritable débat, dont les enjeux importants sont discutés sous des apparences plus ou moins feutrées.
Et des pans entiers de l'appareil du PCC se préparent ou sont déjà dans une logique de reconversion sociale. Certes, des différences existent dans les processus de reconversion en cours. Le parasitisme bureaucratique, si répandu, a d'autres implications pour l'avenir du pays que les formes variées de capitalisme (privé ou plus étatique) plus ou moins avoué que certains secteurs du parti pratiquent ou soutiennent. Des conflits d'intérêts, des tensions importantes, et des différenciations sociales traversent un appareil qui n'a plus d'homogénéité.
Une bonne part de cette recomposition de l'élite se joue au niveau des provinces. C'est d'ailleurs dans les relations avec nombre de pouvoirs régionaux que les autorités centrales rencontrent le plus de difficultés et même une irrésistible résistance. La première tâche de la politique de recentralisation, de reprise en main après 1989, visait pourtant à mettre au pas les provinces, à limiter l'autonomie économique importante que certaines d'entre elles, surtout les zones côtières, avaient conquise depuis une dizaine d'années. Peine perdue pour l'équipe Li Peng. La bataille s'est concentrée sur la question très litigieuse du partage des revenus fiscaux entre le centre et les provinces. Les situations les plus contrastées coexistent actuellement, relevant du marchandage, sinon du simple rapport de forces. Les auprovinciales protègent jalousement, et avec succès, les pouvoirs et les revenus qu'elles se sont attribués.
Qui gouverne le pays ?
Le blocage actuel était particulièrement frappant lors du plenum du comité central de décembre 1990, qui devait pourtant discuter des futures options du huitième plan quinquennal (1991-1995) et du plan décennal. Les formules utilisées dans les textes préparatoires étaient si vagues qu'elles pouvaient être interprétées comme un manifeste pour la réforme, ou, au contraire, comme un programme en faveur du renforcement du pouvoir central et de l'économie planifiée !
La session de l'Assemblée nationale populaire (le "parlement" chinois) de mars 1991, chargée en principe de finaliser les options des deux plans, s'est caractérisée par le même flou, la même incapacité à prendre une direction claire. Cet aveu de faiblesse favorise la réapparition des réformateurs.
Récemment, quelques personnalités réformistes limogées en 1989, dont Hu Qili, ancien responsable de l'idéologie, ont retrouvé des fonctions officielles, ce qui laisse prévoir un certain déblocage du processus politique en leur faveur. On retrouve ainsi une situation familière à la fin des années Mao : ceux qui ont le pouvoir à l'avant-scène sont affaiblis, minés par les multiples offensives menées à tous les niveaux de la société, et notamment par nombre de pouvoirs locaux. Ils sont surtout condamnés par leur absence de légitimité populaire. La situation économique n'est guère plus encourageante.
Le discours de Li Peng présenté à cette session de l'Assemblée nationale populaire fait état d'un bilan économique peu triomphaliste. Le déficit du budget atteint le niveau record de 15 milliards de yuans pour 1990 ; il serait plus proche, en fait, de 50 milliards de yuans. Un tiers des revenus du gouvernement sont consacrés à effacer les pertes des entreprises d'Etat, ces mêmes entreprises qui doivent, proclame-t-on, redevenir le fleuron d'un "socialisme" revitalisé. Pas étonnant alors que les conservateurs soient en plein désarroi.
Un étrange pouvoir fort
Signe certain de la faiblesse de cet étrange pouvoir fort : le récent emprunt, lancé par le gouvernement. Deux ans plus tôt, cet emprunt forcé était levé auprès des travailleurs, sous forme de prélèvement direct sur les salaires, ce qui équivalait à une diminution des revenus. Cette procédure autoritaire est inconcevable aujourd'hui. Il faut séduire l'emprunteur potentiel, lui proposer un intérêt attrayant (10 %). Et l'opération se fait, comme en Occident, à travers un syndicat de banques chargé de gérer et de placer l'emprunt, et non par le gouvernement dont l'image reste désespérément négative. On ne peut plus imposer ce que l'on veut et aux conditions du pouvoir. Le succès de l'emprunt et l'efficacité des banques poussent d'ailleurs à l'approfondissement de la refonte du système bancaire, et donc de la réforme en général.
Bref, on s'agite et on manœuvre au sommet, mais l'on sait que rien de décisif ne se produira tant que la demi-douzaine d'octogénaires qui tiennent la réalité du pouvoir reste en place. La force d'un régime sans grande force c'est, pour une bonne part, la faiblesse de son opposition. Relativement silencieuse en Chine, celleci est en grande partie à l'étranger, où elle se perd pour le moment en rivalités pour le pouvoir sur les petites associations d'opposition ou en obscurs règlements de comptes quand il ne s'agit pas tout simplement de profiter de sa notoriété pour acquérir quelques avantages matériels.
Situation typique de l'exil, mais qui contribue à réduire la crédibilité de la seule contestation qui peut s'exprimer ouvertement. Dans le pays même, l'atmosphère est moins à la contestation massive
2) Voir Inprecorn® 324 du 15 février 1991.