Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

L'état de guerre

· Inprecor n° 334, 5 juillet 1991 · p. 28 · 1 013 mots

Europe de l'Est Stalinisme Ex-Yougoslavie

EN FAIT, un tel éclatement ne

pourrait être évité que dans deux cas de figure : soit la direction serbe — de même que son opposition ultra-nationaliste — abandonne ses projets hégémoniques et annule ses mesures antidémocratiques - par exemple à l'encontre du Kosovo — et, dans ce cas, la Slovénie et la Croatie renonceront peut-être à ap pliquer leur proclamation d'indépendance, soit l'armée réussit à écraser tous les mouvements indépendantistes et à éviter que des nouvelles tendances centrifuges ne se matérialisent (par exemple, en Bosnie-Herzégovine et en Macédoine). Mais il s'agit là d'hypothèses improbables. De surcroît, le deuxième cas de figure impliquerait aussi un changement radical par rapport au passé — la "fédération" se maintenant grâce à l'imposition d'un régime militaire autoritaire.

En dépit de tous les changements intervenus à différentes reprises depuis les années 50 et malgré l'avènement de forces s'inspirant d'idéologies et d'orientations pro-capitalistes au gouvernement dans certaines républiques, la Yougoslavie n'a cessé d'être une société de transition bureaucratisée. Dans ce cadre, c'est, en dernière analyse, ce qu'on peut appeler la bureaucratie politique centrale — en alliance conflictuelle ou en convergence avec des couches de la bureaucratie tech nocratique — qui a continué à déterminer les choix économiques et politiques fondamentaux (même si ceux-ci ont été de moins en moins cohérents et, qui plus est, de moins en moins réellement appliqués). Il est évident que les événements surve nus en 1990 (même si cette dynamique remonte au lendemain de la mort de Tito, dont le rôle bonapartiste a pu être encore mieux apprécié a posteriori) ont miné profondément le pouvoir de la bureaucratie politique.

En outre, la crise économique, qui a aggravé ultérieurement les déséquilibres entre les différentes républiques et provinces et même au sein de celles-ci, a affaibli structurellement la bureaucratie technocratique. Dans ce contexte, le poids spécifique de l'armée, le secteur le moins touché de l'appareil d'Etat et donc le rempart relativement plus solide de la société

YOUGOSLAVIE

L'état de guerre

A l'heure où nous écrivons, la crise yougoslave continue et il est difficile de savoir si la trêve du 3 juillet se poursuivra ou si les affrontements armés reprendront, avec des développements incontrôlables. Quoi qu'il en soit, la Yougoslavie telle qu'elle a existé depuis la fin de la

Seconde Guerre mondiale est en train d'être enterrée et rien ne pourra la faire ressurgir.

Livie MAITAN bureaucratique, a augmenté. Depuis un certain temps, des officiers supérieurs soulignaient à leur façon cette situation en expliquant que l'armée pourrait être

« obligée » d'intervenir en défense de la

Yougoslavie « socialiste et fédérale ».

Ce renforcement du rôle de l'armée dans des situations critiques n'est pas un phénomène nouveau dans des sociétés de transition bureaucratisées. Après tout, c'est grâce à l'armée que la bureaucratie chinoise a pu rétablir l'équilibre relatif de son régime à la fin des années 60, et c'est à un coup militaire que la bureaucratie polonaise a eu recours pour arrêter la montée de Solidarité. Mais dans le cas yougoslave, il y a des éléments particuliers.

D'un côté, la bureaucratie militaire dispose de privilèges considérables, justement en'tant qu'armée censée "défendre"

la fédération, qu'elle perdrait si cette entité devait dispatate. De l'autre, si au niveau de la hiérarchie, il existe une nette prédominance des Serbes, la composition à la base est inévitablement hétérogène, ce qui ne serait pas sans conséquences en cas de guerre civile ou de répression à l'égard de telle, ou telle république (selon certaines informations, des manifestatiens de mécontentement, voire des désertions, se seraient déjà produites au moment de l'intervention en Slovénie).

# faudra revenir sur les événements yougoslaves du point de vue de leurs effets sur la situation européenne et mondiale. Au début, tant les Etats-Unis que la

Communauté économique européenne

(CEE) ont réaffirmé leur attitude favorable au maintien du statu quo, et la CEE s'est même lancée dans des opérations diplomatiques dans un esprit de "Sainte-

Alliance". Mais des changements ont commencé à apparaître dans l'attitude des pays impérialistes, qui craignent que l'éclatement de la Yougoslavie ne crée un foyer extrêmement dangereux au cœur de l'Europe. Mais, au fur et à mesure qu'ils constatent que cet éclatement est inévitable, chaque gouvernement européen commence à se demander comment exploiter au mieux et à son avantage le "nouvel ordre" , et comment attirer dans sa zone d'influence les nouveaux Etats indépendants. Voilà pourquoi certains se sont soudainement souvenus "droit à l'autodétermination", ce droit qu'on proclame surtout lorsqu'il n'a aucune implication pratique ou qu'on espère en tirer des avantages....

Les démons du passé

A sa formation, la fédération yougoslave a représenté un progrès par rapport au passé de cette région de l'Europe. Nous ne pensons pas devoir rectifier sur le fond ce jugement. Par ailleurs, il ne faut pas alimenter la moindre illusion sur la viabilité économique et politique de nouveaux Etats, qui tomberaient inévitablement sous l'influence des puissances impérialistes. Les formations pro-bourgeoises et nationalistes, qui ont déjà un rôle dirigeant en Slovénie et en Croatie, ne s'opposeront certainement pas à une telle dynamique. Le nationalisme — que ce soit le nationalisme "communiste" de Slobodan Milosevic ou celui, plus outrancier, de ses opposants — ne représente pas, lui non plus, une vraie garantie d'indépendance. Le risque est grand de voir réapparaître les démons du passé qui ont ensanglanté tragiquement les Balkans pendant toute une partie de ce siècle.

Cependant, nous nous plaçons fermement sur le terrain de la défense du droit à l'autodétermination de tous les peuples qui veulent l'exercer. Si la Slovénie, la Croatie, le Kosovo ou d'autres veulent constituer des Etats souverains — liés ou non à une confédération, héritière de la fédération aux abois —, leur volonté doit être respectée et toute intervention répressive, politique, économique ou militaire, doit être résolument condamnée. Le respect des aspirations nationales, et plus généralement de tous les droits démocratiques, est la condition nécessaire à la relance de la lutte pour un socialisme qui n'a rien à voir avec le "socialisme" déjà expérimenté que ne défendent que les privilégiés qui en ont profité.

4 juillet 1991 * La crise yougoslave dans inprecor, voir les références en page 2.

Une erreur sur cette page ?