Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GOLFE

Aux frontières du Golfe

· Inprecor n° 335, 19 juillet 1991 · p. 26-27 · 2 195 mots

Iran Golfe et Irak Grande-Bretagne

L'invasion du Koweit par les troupes irakiennes, le 2 août 1990, et la riposte impérialiste ont mis sous les feux de l'actualité une région toute entière : le Golfe.

L'onde de choc de cette guerre a dépassé les frontières de l'Irak et du Koweit et caractéristiques reposent, pour la plupart d'entre elles, sur la combinaison de

Mais le Golfe n'est pas uniquement peuplé de pétrole et d'émirs. Ainsi, les années

70 ont vu se développer un puissant mouvement de libération (le Front populaire de libération du Colfe), parti du Dhofar, contestant fortement la légitimité sociale des régimes de la région (1). Il est écrasé en 1975 par l'intervention des troupes démocratiques, après les frayeurs causées par l'invasion du Koweit, semblent bel

Inprecor a rencontré Hafez, responsable du Front populaire de libération du sociétés et sur les perspectives qui s'offrent aux pays de la région face aux projets

Aux frontières du Golfe la défaite irakienne. Ce conflit a aussi percuté des sociétés, dont les structures archaïques et de puissances financières.

du shah d'Iran, délégué pour cela par l'impérialisme américain, alors sous la doctrine Nixon. La guerre du Golfe a mis de nouveau les émirats face au dangereux problème que constitue, pour eux, l'absence de base sociale. Les ouvertures et les intentions affichées par ces régimes de faire des réformes et bien retombées dans l'oubli ; mais les problèmes demeurent.

Golfe dans les années 70. Il nous donne son point de vue sur la genèse de ses impérialistes.

INPRECOR : L'invasion puis l'annexion du Koweit par l'Irak a mis en lumière les conflits de frontières qui existent dans la région. Pourquoi, à ton avis, cette question continue-t-elle d'être aussi explosive ?

HAFEZ : La question territoriale est très importante dans la région. Les frontières ont été tracées par les Britanniques, pendant la colonisation et au moment de la décolonisation; ainsi, on peut dire qu'aucune d'entre elles n'est "naturelle".

Ce problème est une véritable bombe à retardement pour la région. La question des frontières entre l'Irak et le Koweit, par exemple, telle qu'elle a été révélée par la crise du Golfe, est l'une des plus explosives. Mais, il en existe d'autres qui n'ont pas encore engendré de conflits majeurs, même si elles menacent à tout moment d'exploser - comme, par exemple, entre l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU) ; ou bien entre l'Arabie saoudite et le Oatar.

Néanmoins, les points les plus sensibles sont, outre la revendication irakienne sur le Koweit, la question du contrôle du Chatt al Arab — à l'origine

GOLFE de la guerre entre l'Iran et l'Irak — et d'autre part, le problème moins connu du contrôle de la région de Bouraymi, qui concerne trois Etats, l'Arabie saoudite, Oman et les Emirats arabes unis.

Située au confluent de ces trois Etats, Bouraymi est une région riche en ressources pétrolières dont la plus grande partie appartient, aujourd'hui, à Oman. D'abord paisible oasis, Bouraymi est occupée à partir du XIXe siècle, par les wahhabites islamiques. Le contrôle de Bouraymi prend une dimension stratégique et surtout économique lorsqu'on y découvre, en 1932, d'importantes ressources pétrolières.

Jusqu'au début des années 50, les compagnies pétrolières, qui se disputent le contrôle de ces richesses, exploitent et alimentent un conflit armé pour leurs propres intérêts. D'un côté, l'Arabian american company (ARAMCO) des Etats-Unis pousse le roi Saoud d'Arabie saoudite à prendre le contrôle de la région, tandis que de l'autre côté, l'Iraq petroleum de la Grande-Bretagne arme les princes. Au début des années 50, les compagnies pétrolières trouvent un accord et se partagent l'exploitation de la région

[en 1952, les troupes saoudiennes envahissent Bouraymi, reprise, peu après, par les forces omanaises et britanniques, ndlr].

Lorsque les Britanniques décident de se retirer de la région, en 1968, ils ne veulent cependant pas abandonner totalement leurs intérêts économiques et politiques. La création de certains Etats, comme les EAU en 1971, procède de cette volonté politique.

Quant à Oman, incapable de faire face à la lutte armée du Dhofar, le vieux sultan est destitué par son fils, le sultan Qabour, en 1970, avec l'aide du shah d'Iran, et le pays passe d'un stade moyenâgeux à celui de pays moderne.

Pour prévenir la volonté hégémonique de l'un ou l'autre Etat sur les autres, remettant en cause l'équilibre existant, l'idée d'un gendarme régional fait son chemin. C'est dans cet esprit, et sous l'impulsion des Etats-Unis, qu'est proposée par le shah d'Iran, en 1977, la création du Conseil de coopération du Golfe (CCG). L'Iran, principal Etat de la région, veut assurer sa défense unilatérale et se donner le droit d'intervenir dans tous les pays. Les Emirats arabes unis avaient des réserves quant à ce projet ; mais finalement, après la chute du shah d'Iran et sans que le CCG n'ait vu le jour, c'est l'Arabie saoudite, qui cherche à étendre l'influence du royaume wahhabite, qui reprend à son compte l'idée d'un conseil de coopération.

La veille de la création des EAU, l'Iran obtient le feu vert pour occuper les trois îles des côtes de Barhein (Abou Moussa et les deux Tombs), dans le cadre de son nouveau rôle de gendarme du Golfe.

Depuis sa création en 1981, le CCG n'a toujours pas aidé à résoudre les problèmes de frontières.

• Quel est le véritable rôle du CCG ?

Le CCG ne cherche bien évidemment pas à contrer, à prévenir une quelconque menace extérieure ou à régler les conflits frontaliers, puisque les pays du Golfe sont incapables d'y faire face eux-mêmes. C'est bien contre les "menaces intérieures" qu'a été mis en place le Conseil, en 1981, sous l'impulsion des impérialistes.

En fait, la présence américaine a débuté en Iran en 1953 avec le coup d'Etat

1) Le Front populaire pour la libération d'Oman apparait en 1965, puis se transforme en Front populaire de libération du Golfe. Incapable de faire face aux succès militaires du Front, le sultan Qabous fait appel à la Jordanie, en 1972, puis peu après à l'Iran. A partir d'octobre 1974, les troupes omanaises, fortes des troupes iraniennes engagent une contre-offensive victorieuse contre le mouvement armée du Dhofar.

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organisé par la CIA contre Mossadegh (2). Mossadegh nationalise les compagnies pétrolières et pour la première fois, "le pétrole devient politique". Dès lors, les compagnies pétrolières comprennent qu'elles doivent changer de politique vis-à-vis des pays de la région pour éviter un deuxième problème de ce type. Elles décident de partager avec les gouvernements de ces pays, les revenus du pétrole moitiémoitié.

• Quelles sont les structures sociales des pays de la région ?

De tous les pays du Golfe, Oman était historiquement le plus important. Jusqu'au XVIIle siècle, Oman possédait près de 700 bateaux, et c'était une puissance maritime très importante. A ce titre, ce pays avait su développer un commerce indépendant, permettant l'émergence d'une classe moyenne commerçante qui contribua au développement de ces pays.

Après un vote au Parlement britannique, et prenant prétexte des agissements de prétendus "pirates" qui menaçaient les ressortissants britanniques, la flotte anglaise a attaqué les bateaux de la région. En 1820, les Britanniques brûlaient plus de 200 bateaux sur la côte des "pirates". C'était bien sûr le rôle stratégique de cette région et l'existence d'une flotte indépendante capable de la concurrencer, sur la route des Indes, qui poussa la GrandeBretagne dans cette bataille, condamnant par là-même, et pour plus de 150 ans, le développement économique, social, mais aussi culturel de cette zone.

A la fin du XIXe siècle, Oman n'avait plus que 6 bateaux. Quand les Britanniques prirent la ville de Ras al Khamaï, au bout de la péninsule arabique, ils y interdirent toute activité liée à la pêche et au commerce. Il faut bien savoir ce qu'a été la colonisation britannique pour comprendre l'état de ces pays. La GrandeBretagne a vidé et affamé cette région, condamnant la classe moyenne et le développement des cités. Les Britanniques ont aussi renforcé les structures tribales pré-existantes pour asseoir leur domination.

• Est-ce que la guerre du Golfe a fondamentalement changé les rapports de forces dans la région ?

Cette guerre a été une leçon, à plusieurs titres. Pour la première fois, l'institution des émirs a été bousculée. Il faut comprendre l'importance politique de ce qui s'est passé et donc les conséquences de cet acte [l'invasion puis l'annexion du Koweit, ndlr] : c'était une leçon pour les émirs et autres sultans. Pour le mouvement populaire, cela a permis de révéler = Inprecor n° 335 du 19 juillet au ler août 1991 l'absence de ces pouvoirs, qui ne tiennent que par l'aide extérieure, leurs faiblesses, leur manque de base sociale.

L'erreur de Saddam Hussein a peutêtre été de ne pas se retirer du Koweit après l'avoir envahi, pour laisser au mouvement nationaliste les moyens d'exploiter les faiblesses révélées et de leur laisser profiter de la nouvelle situation.

• Mais, aujourd'hui, après la défaite de l'Irak, quelle est la nouvelle donne de la région ?

Le mouvement nationaliste, qui était en train de se former avant le 2 août 1990, autour notamment de questions démocratiques a été irrémédiablement touché par et savent qu'ils ne pourront sans doute pas se maintenir si les choses restent en l'état — en un sens, on peut dire qu'ils ont aussi "pris conscience" de la question démocra-

L'écrasement de l'Irak par les alliés est une démonstration de force pour quiconque veut remettre en cause l'équilibre existant".

Beaucoup de choses ont changé, comme par exemple, le fait qu'aujourd'hui l'Etat d'Israël peut être considéré par certains Etats de la région comme un allié et non plus comme l'ennemi éternel. La compromission de certains pays du Golfe, qui se sont jetés dans les bras des EtatsUnis, constitue incontestablement un recul pour le mouvement nationaliste arabe, et pour toute une série de valeurs.

• Le CCG peut-il vraiment faire face à la nouvelle situation ?

Il y a beaucoup de questions qu'il ne peut pas résoudre, comme les problèmes économiques, politiques, ou religieux. Mais il a un rôle stratégique pour les Américains. Il est clair que les Etats-Unis vont rester dans la région et, que, par l'intermédiaire de la Syrie et de l'Egypte, ils feront le gendarme.

Le plus probable est, bien sûr, que l'Iran n'accepte pas la formule mise en place par les Américains, avec deux arguments essentiels : d'abord parce que la Syrie et l'Egypte ne sont pas des pays riverains du Golfe et, ensuite parce que l'Iran considère qu'il a tout autant le droit d'intervenir dans les affaires de la région que l'Arabie saoudite.

Le CCG a conscience de la portée d'une telle position, mais il ne peut pas se permettre d'affronter l'Iran brutalement — il a d'ailleurs affirmé qu'il allait privilégier la position de l'Iran.

GOLFE = Après l'abandon de leur interlocuteur privilégié qu'était l'Irak, les impérialistes cherchent à renouer leurs rapports avec l'Iran ; et l'Iran cherche une nouvelle légitimité internationale. Oman pourrait aussi jouer un rôle plus important après le conflit, en apparaissant comme un pays stable et sûr. Mais il faut bien comprendre que rien n'a été réglé par la guerre, et que les violences vont se développer dans la région. En effet, le problème de l'Irak n'est pas résolu, comme on voudrait le faire croire, il vient de commencer — c'est une question de temps.

Par exemple si, pour la majorité des Irakiens, la question des frontières avec le Koweit n'était que relative, il est incontestable qu'elle est devenue, après la défaite et la récupération par les impérialistes du pays, majeure. Paradoxalement, le sentiment que le Koweit fait partie du territoire irakien est plus fort après la guerre. D'autre part, la question du Chatt al Arab n'est pas réglée et reste un problème pour l'Irak. Il faut comprendre tout le poids stratégique du Chatt al Arab mais aussi sa charge symbolique et idéologique; c'est, en effet, là que se situe la limite entre le monde arabe et l'Asie. Les deux îles revendiquées par l'Irak ont été données par le Koweit aux Etats-Unis !

Toutes ces questions persistent et elles prennent une dimension particulière lorsque l'on sait qu'il n'existe plus aucun Etat capable de s'opposer demain aux ambitions de l'Iran.

• La position du Yémen pendant la guerre (voir Inprecor n°333 du 21 juin 1991) a entraîné l'expulsion des dizaines de milliers de travailleurs yéménites de l'Arabie saoudite, mais l'économie du pays a besoin d'une main-d'œuvre étrangère importante.

Crois-tu que les Egyptiens peuvent remplacer les Yéménites ?

Non, je ne crois pas, et ce pour une raison simple : l'Arabie saoudite n'a aucune confiance envers l'Egypte, qui reste pour elle — même si elle est aujourd'hui du côté des Etats-Unis — un pays incontrôlable. L'idée qu'un nouveau Nasser puisse surgir est tenace. L'Arabie saoudite a avant tout peur que le nationalisme arabe ne se réveille ; c'est pour cela qu'elle préfère sans aucun doute la main-d'œuvre asiatique, comme les Philippins, par exemple. *

Juillet 1991 Propos recueillis par Gilles Decours et Sophie Massouri

2) Mossadegh arrive au pouvoir en 1951. Il nationalise le pétrole et distribue une partie du domaine impérial aux paysans : le shah prend peur et s'enfuit en Italie. Mossadegh est renversé par un coup d'Etat de la CIA en 1953. L'instigateur de ce coup d'Etat n'était autre que le père du général Schwarzkopf.

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