Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

Chronique d'un débat attendu

· Inprecor n° 335, 19 juillet 1991 · p. 29-31, 31-33, 33 · 4 606 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est

L'année 1991 sera-t-elle, pour la gauche philippine, celle d'un débat longtemps

Bayan (Le Peuple), organe politique du Parti communiste des Philippines (PCP)

D'importantes questions tactiques, stratégiques el organisationnelles avaient été soulevées à la suite de la chute de la dictature Marcos, en février 1986. Mais, s'il avait impliqué de nombreux militants et de nombreux courants, ce débal était resté, pour l'essentiel, informel et fragmenté. Il avait été toléré, voire favorisé un temps par la direction du PCP. Puis, après l'engagement par le gouvernement

Aquino de la "guerre totale" contre la guérilla, il avait été, pour une part, étouffé.

qu'international, débordant sur le terrain de la théorie fondamentale : comment

Chronique d'un débat attendu attendu ? C'est possible à en croire le numéro de janvier-février 1991 d'Ang

(1) et la parution d'une revue à vocation unitaire, symboliquement appelée

Debate ; à en croire aussi la constitution du courant "pour une démocratie populaire" en un mouvement proprement dit et la tenue du Ve Congrès de l'organisation socialiste Bisig.

Ce n'est pas la première fois qu'un tel débat s'amorce aux Philippines (2).

Depuis, de nouvelles questions se sont posées, tant sur le plan national comprendre la crise du socialisme ? Que penser de la notion de "parti d'avant-garde" ?

Paul PETITJEAN

BIEN ENTENDU, certaines de ces questions avaient déjà été abordées, dès 1978-1986, par des individus, des instances intermédiaires du Parti communiste, ou des courants minoritaires de la gauche philippine. Elles le sont maintenant au sein même de la direction du PCP

(de loin l'organisation révolutionnaire la plus forte du pays), comme en témoignent les articles cadres d'Ang Bayan.

Vu l'importance du mouvement révolutionnaire philippin, l'ouverture d'une réflexion nouvelle sur les problèmes contemporains du socialisme a une portée qui dépasse les frontières de l'archipel. Inprecor tient à présenter à ses lecteurs les termes de ce nouveau débat, dans les formes mêmes où il s'engage.

La rédaction d'Ang Bayan (AB) annonce un changement partiel de formule.

Dans un article intitulé "Ang Bayan dans les années 90: initiative nouvelle, vigueur nouvelle, idées nouvelles", elle explique que : « Ces dernières années, les membres du Parti ont manifesté leur désir de voir AB traiter des grands problèmes théoriques, idéologiques et organisationnels. Ce qui inclut des contributions porlant sur les questions théoriques du socialisme, la stratégie et la tactique, l'économie politique et l'impérialisme des EtatsUnis, entre autres; des critiques de divers tendances et courants bourgeois et petits-bourgeois dans le mouvement progressiste et révolutionnaire philippins; des articles sur la charpente et la refonte idéologique, sur les principes organisationnels du Parti comme le centralisme démocratique, la direction collective ou la vie collective. Bien que cela ne devrait pas être son principal contenu, [notre] publication peut jouer un rôle spécifique et clairement défini dans la discussion de toutes ces questions ».

Tout en étant « lié à la plus haute direction du Parti — le Comité central, son bureau politique et son comité exécutif », AB doit être utilisé par « d'autres instances du Parti » et « servir de canal à l'expression des points de vue des membres individuels ». La rédaction souligne qu'« une multitude de questions très importantes [...] se sont posées depuis 1983 et vont se trouver encore plus, dans les années 90, au cœur des confrontations et des débats au sein du mouvement révolutionnaire philippin. Le Parti est au centre de ces confrontations et débats. De larges secteurs de la direction du Parti, à divers niveaux, et une portion substantielle de ses membres sont en train de réexaminer, de discuter et de débattre de toute une série de questions en rapport avec la critique de la société philippine ; la stratégie et la tactique du combat révolutionnaire dans son ensemble comme dans des domaines spécifiques ; l'orientation et la situation internationales; la réforme et le renouveau du Parti. Ces débats indiquent que le Parti est en demeure d'apprécier pleinement et de répondre vigoureusement aux réalités changeantes de notre époque. Il faut donner la plus grande latitude à tous les membres du Parti qui désirent s'engager [dans ce débat] et exprimer des points de vue différents.

Le cours nouveau

Pd*Ang Bayan"

» Il faut s'assurer, en même temps, que les débats ne conduisent pas à des luttes stériles et sans fin, ou, pire encore, à des conflits fractionnels. Il devrait exister des canaux multiples el adéquats au sein du Parti permettant d'organiser correctement les discussions el d'encourager la participation la plus large. Cela n'est pas seulement indispensable au processus d'éducation du Parti dans son ensemble, c'est aussi nécessaire pour parvenir à des conclusions satisfaisantes et solides. Ang Bayan se rend disponible [afin d'être] l'un de ces canaux. [...] Corollairement, AB s'engage à aider à la constitution d'un consensus plus large et plus démocratique dans le Parti, sur ces questions. [Plus que jamais, cette élaboration] ne peut pas être le fait de quelques rares esprits, st brillants soient-ils. Le processus d'élaboration lui-même doit être collectif, imprégné de la plus large démocratie, libéré des procédures bureaucratiques » (3).

La rédaction d'Ang Bayan met en pratique ces préceptes en inaugurant une rubrique sur le socialisme. Cette dernière est introduite par un article intitulé "Où va le socialisme ?" qui présente les grandes questions autour desquelles elle sera ordonnée.

1) Ang Bayan, volume XXI, n° 11, janvier-février 1991.

2) Inprecor a publié, depuis 1986, de nombreux articles et interviews qui présentent les débats au sein de la gauche philippine. Ils portent notamment sur le rapport entre action politique et militaire, la politique de front uni, la démocratie. Pour plus de renseignements, écrire à la rédaction.

3) Ang Bayan, janvier-février 1991. C'est la rédaction d'AB qui souligne graphiquement l'importance du comité central par rapport aux organes restreints, le comité exécutif et le bureau politique. La discussion sur la "critique de la société philippine" porte sur sa caractérisation officielle de "semi-féodale, semi-coloniale"

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Tout en réaffirmant la validité de la méthode d'analyse marxiste, AB reconnaît que « le monde socialiste connaît sans aucun doute une crise et un bouleversement profonds. [...] La Chine est hantée par le cauchemar du massacre de Tiananmen. Partout en Union soviétique et en Europe de l'Est, la stagnation économique, et même le délabrement, sont le fardeau commun des travailleurs et de toute la population. Mais, de cette crise ont émergé de puissants contrecourants de réforme et de renouveau, voire de véritable révolution, dans les sphères politiques, économiques, culturelles et idéologiques, qui cherchent tous à restaurer la référence socialiste, mise à mal, dans sa gloire originelle, [même si] des secteurs entiers du peuple travailleur, ou des nations entières, déçus par leurs expériences socialistes ont pu choisir la voie du retour au capitalisme. [...] L'expérience socialiste a pu échouer à certains moments et dans certains pays. Elle peut même s'être embourbée dans une crise générale, comme actuellement. Mais ce n'est pas une raison pour remettre en question le caractère profondément libérateur et humaniste de cette cause. [...] Nous sommes conscients qu'entre l'utopie et la réalité, il y a une longue période de lutte dans toutes les sphères de la vie ».

Comprendre la crise du socialisme

Comprendre les échecs du combat socialiste « exige la sagesse collective de tous les marxistes, qu'ils se trouvent à l'intérieur ou à l'extérieur des partis et des mouvements communistes ou socialistes. D'où le besoin d'échanges permanents, ouverts, sur un vaste éventail de questions, entre camarades. [...] Comment définir les diverses contradictions qui sous-tendent le dilemme socialiste? Cette question est au centre du débat. Quelles sont les racines de la crise actuelle du socialisme ? ».

La rédaction d'Ang Bayan explique qu'il existe sur cette question deux thèses (au sein, semble-t-il, de la direction du PCP). « Selon un point de vue, elle est produite par la restauration, progressive mais régulière et finalement victorieuse, du capitalisme en URSS et dans les pays d'Europe de l'Est. [...] Selon un autre point de vue, la crise du socialisme est avant tout causée par ce que les partisans de cette thèse appellent la distorsion stalinienne [qui a donné naissance] à un Etat et à un appareil de parti complètement bureaucratisés et gouvernés par une couche privilégiée. [...] Il s'agissait d'une élite, certes, mais jamais d'une bourgeoisie, parce qu'elle ne régnait pas pour le profit et devait opérer au sein des structures de propriété publique des moyens de production et de la superstructure socialiste. [...] Le thème de l'aliénation est au centre de la de théorie socialiste. On peut s'attendre à le retrouver au travers de toute la gamme des débats sur la crise du socialisme. Les partisans de ces deux thèses critiques peuvent converger sur certains points, mais ils appréhendent de façon fondamentalement divergente les sources de l'aliénation qui est réapparue dans la société socialiste.

» Ce thème conduit à l'opposition entre le système d'Etat- parti unique et le pluralisme socialiste, ainsi qu'à la question de savoir si le socialisme est ou n'est pas par essence autoritaire et totalitaire (ce qui renvoie à la place des libertés individuelles dans la constellation des libertés du socialisme). »

La rédaction d'Ang Bayan évoque les termes du débat économique des années 1920 en URSS et ce qu'elle appelle « deux démarches fondamentalement différentes. [...] La première était le "génétisme" , auquel s'opposait le "théologisme" ». Les premiers affirmaient « la prépondérance des régulations économiques » et le « rôle des forces du marché ». Les seconds « concevaient la planification comme un programme délibéré pour transformer la structure économique et maximiser la croissance. Les théologiens, sous la houlette de Staline, nouveau converti, ont remporté ce débat, prenant la voie de l'industrialisation à marches forcées. [...] L'ampleur de la deformation socialiste que cela a engendré, notamment du fait de la collectivisation forcée de l'agriculture, est actuellement soumis à examen. Avec quelques variantes, cette confrontation s'est répétée en Chine, entre les partisans du "Grand bond en avant" et de la Révolution culturelle, d'un coté, et, de l'autre, les tenants de la réforme et des "Quatre modernisations" qui déterminent le cours actuel de la Chine.

« La question nationale et l'internationalisme constituent un autre problème d'importance majeure. On touche ici au problème des nationalités tel qu'il a été envisagé dans l'interprétation léniniste du droit des nations à l'autodétermination ; les rapports entre partis prolétariens de différents pays ; la théorie et la pratique de la coexistence pacifique entre des nations aux systèmes sociaux différents ; et la théorie et la pratique du soutien socialiste aux mouvements de libération nationale. Il est indispensable que nous étudions de près la théorie breinévienne de la souveraineté limitée et de la division du travail au sein de la communauté des nations socialistes, la "théorie des trois mondes" du Parti communiste chinois, ainsi que la cause des conflits armés entre pays socialistes [...].

» Le dernier point concerne le

Parti. Il a récemment été l'objet de bien des discussions, alors que les marxistes dans le monde entier réexaminent la signification et les divers aspects de la théorie du parti d'avant-garde, de son lien à sa base de classe, du rapport qu'entretient ce parti avec les organismes de l'Etat et les organisations de masse, avec, en fait, l'ensemble de la société civile sous un ordre socialiste. »

Ang Bayan présente donc des positions contradictoires, les éléments d'une discussion en cours. Ce faisant, il répond positivement « à l'esprit, au rythme et à l'évolution rapide des réalités de notre temps » (4). C'est-à-dire à l'exigence de démocratie et de transparence politique, si manifeste dans les mobilisations populaires contemporaines. Il renoue ainsi avec la pratique originelle du mouvement communiste et socialiste — y compris léniniste. La discussion publique, dans la presse, des idées, des analyses et des orientations, était alors chose normale. Ce n'est qu'avec le stalinisme que l'expres-

4) Ang Bayan, opus cité, "Ang Bayan in the 1990s : New Thrust, New Vigor, New Ideas".

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rapport avec notre théorie et notre pratique révolutionnaire. [...] Le comité de rédaction invite toutes les instances du Parti, de même que les membres individuels, à soumettre leurs contributions. Nous accueillons aussi volontiers les contributions, y compris des réimpressions, de dirigeants et de membres de partis étrangers » (7).

Pourtant, dans les deux numéros de Rebolusyon parus à ce jour, on ne trouve que des textes de la direction. Le premier contient une longue déclaration du comité central du PCP, datée du 26 décembre 1989, une directive du bureau politique « pour encourager une lutte d'idées saine au sein du Parti et combattre les attitudes erronées à son égard », et une circulaire intitulée "Clarification sur nos tâches". Le deuxième est entièrement consacré à la "Déclaration du XXIIe anniversaire" mentionnée plus haut.

Ang Bayan aborde donc les questions en discussion beaucoup plus franchement que Rebolusyon, alors que tous deux sont placés sous l'autorité du comité central. Cependant, leurs comités de rédaction sont différents (8). Attendons les prochains numéros pour voir comment les discussions vont se poursuivre. Mais, dans l'immédiat, on ne peut que se demander si le contraste entre ces deux publications ne reflète pas des divergences au sein de la direction sur la façon d'organiser les débats et la démocratie interne.

"Debate " : une revue pour toute la gauche ?

Debate-Philippine Left Review, se promet, pour sa part, de répondre aux promesses du nom qu'elle s'est donnée. La rédaction provisoire dresse un tableau sévère de l'état des discussions théoriques au sein de la gauche philippine, dans l'éditorial de son numéro zéro (écrit avant que ne soit connue la dernière production d'Ang Bayan ): « Il y a, au sein des diverses composantes de la gauche philippine, le sentiment croissant qu' en dépit de la richesse et de la variété de son expérience pratique, le mouvement progressiste a pris du retard dans un domaine très important — le travail théorique.

5) Rebolusyon n° 1, Séries 1991, janvier-mars. "Révolution" s'écrit "Rebolusyon" en philippin.

6) Opus cité. Il s'agit de la première des "deux thèses" dé. crites plus haut qui prolonge l'analyse maoïste classique du retour au capitalisme en URSS.

7) Rebolusyion, vol. 1, n° 1, janvier-mars 1990. La numérotation a recommencé à 1, sans tenir compte des trois numéros publiés au milieu des années 1970. Le numéro suivant, déjà cité, inaugure un nouveau mode de numérotation.

8) Selon l'éditorial du numéro de 1990 de Rebolusyon, c'est le comité exécutif qui joue le rôle de comité de rédaction de cette revue. Le comité exécutif est le plus restreint des trois organes de direction nationaux.

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sion publique de désaccord a été en principe condamnée et que le débat interne a été enserré dans une camisole de force, réduit aux cercles dirigeants.

Pour approfondir la discussion sur la crise du socialisme, Ang Bayan renvoie à deux articles. A un essai de Joe Slovo, secrétaire général du Parti communiste d'Afrique du Sud ("Le socialisme a-t-il failli ?"), publié dans ce même numéro, et à la section finale du document "Dirigeons les masses, lançons des offensives", publié dans Rebolusyon (5).

Ce dernier document a, en fait, été formellement adopté : c'est en effet la "Déclaration du XXIle anniversaire du Parti communiste des Philippines (26 décembre 1990)". Mais, note Ang Bayan, « bien que ce texte exprime déjà une position officielle, la direction du Parti est prête à le soumettre à plus ample débat dans notre Parti. Il faut procéder ainsi compte tenu des réactions très divergentes que ce texte à provoqué et de l'absence, à ce jour, d'une discussion interne organisée, largement ouverte, à ce sujet. Ce document expose de façon systématique la ligne selon laquelle la crise du socialisme est la crise du capitalisme restauré » (6).

La rédaction — et la direction — considèrent donc, sur celte question, qu'une position qui divise le Parti et qui n'a pas été au préalable effectivement discutée ne doit pas être considérée comme définitivement adoptée. Cela mérite d'être souligné, car il s'agit là d'une règle démocratique de base qui est loin d'être toujours respecté dans la gauche révolutionnaire et qui semble avoir posé problème dans le PCP lui-même.

Quel cours pour "Rebolusyon" ?

Le premier numéro de Rebolusyon, organe théorique interne, a été publié en juin 1976. Mais il a cessé de paraître un an plus tard, après l'arrestation de plusieurs dirigeants du PCP. Ce n'est qu'en 1990 que sa parution a repris. Dans l'éditorial du seul numéro de cette année-là, la rédaction explique que : « Rebolusyon reparaît à un moment où le Parti appelle à une consolidation idéologique, ainsi que politique et organisationnelle. [...] A un moment aussi, où le Parti ravive la démocratie dans ses rangs, sous la forme de discussions libres et de luttes principielles sur toutes les questions importantes en

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[...] En ce qui concerne le Front démocratique national INDF, composante clandestine du PCP et de la Nouvelle armée du peuple - NPA], la force organisée la plus nombreuse de la gauche, les débats sont restés largement confinés en son sein. Ceux qui n' appartiennent pas à cette organisation n'ont généralement que peu accès à ce qui y est discuté et aux différents points de vue qui y sont défendus. De plus, les membres de base des organisations du NDF sont parfois dans l'incapacité de participer activement ou pleinement à de tels débats du fait des contraintes de sécurité et de diverses autres raisons.

» Rares sont les périodiques progressistes légaux qui existent ou qui ont réussi à survivre, le plus en vue étant Kasarinlan, un trimestriel publié par le Third World Studies Program de l'université des Philippines (9) ; la New Progressive Review a suspendu sa publication. Aucun des différents partis ou groupes de la gauche légale ne produit sa propre revue.

» Le NDF n'a pas de revue théorique. Le Parti communiste des Philippines, qui est membre du NDF, vient de relancer Rebolusyon. Cependant, les articles qui s'y trouvent, comme les articles théoriques inclus dans d'autres publications du PCP et du NDF, reflètent habituellement le résultat d' un débat. En 1986, le comité de Manille du PCP a publié Praktika, qui cherchait à stimuler les débats internes du Parti, mais qui a déclaré forfait après deux numéros seulement » (10).

Le comité de rédaction provisoire de la revue Debate, publiée en mars 1991 aux Pays-Bas, est composé de trois anciens prisonniers politiques, incarcérés sous Marcos, et identifiés à la tradition "national-démocratique" : Eddicio de la Torre (fondateur des Chrétiens pour la libération nationale, ancien dirigeant du Front national démocratique, actuellement vice-président du Mouvement pour la démocratie populaire), Joel Rocamora (longtemps exilé aux Etats-Unis, actuellement co-directeur du Transnational Institute à Amsterdam) et Nathan Quimpo (que les militaires accusent d'avoir écrit, sous le nom de plume de Marty Villalobos d'important articles sur la stratégie du mouvement révolutionnaire).

La revue veut être celle de toute la gauche : « Debate, en tant que revue de la gauche philippine, sera un lieu de rencontre pour les progressistes des Philippines et d'ailleurs. Elle traitera des questions relatives à la lutte de libération, au socialisme, à la démocratie, à la stratégie et la tactique. Nous espérons contribuer à créer une atmosphère plus saine d'analyse, de discussion et de débats. [...] Debate s'adresse à l'ensemble des forces de gauche.»

L'éditorial note que le sommaire du numéro zéro ne reflète pas encore ce que veut devenir la revue. En effet, les auteurs et les documents publiés se rattachent tous au courant nationaldémocrate. L'ouverture" à l'ensemble des courants de la gauche reste à réaliser. D'ici la parution du premier numéro régulier, le comité de rédaction doit s'ouvrir à toute ces composantes. Mais le contenu de la revue n'en est pas moins riche et donne amplement matière à débats.

Sur les questions de stratégie, Debate reproduit un document du NDF de la région de Metro Manila-Rizal ("'La lutte politico-militaire dans le principal centre urbain") et un document du bureau politique du PCP (11). Deux articles traitent de la guerre du Golfe, l'un de Jose Maria Sison (président fondateur et principal théoricien du PCP, actuellement en exil aux Pays-Bas), l'autre du Front national démocratique des Etats-Unis. Joel Rocamora publie pour sa part un article intitulé "Les projets révolutionnaires du tiers monde et la fin de la guerre froide": « Pour les progressistes du tiers monde, le socialisme reste une alternative en dépit de son déclin, en tant qu'idéal, en Union Soviétique et en Europe de l'Est et de l'Ouest. Et ce, pour la simple raison que le capitalisme a créé tant de misère. C'est un idéal qui s'accompagne des leçons négatives du "socialisme réel existant" et qui n'a pas encore fini de se constituer, dans le cours des combats populaires. Au sein de cette diversité d'interprétations socialistes, il y a peu de certitudes. Il existe déjà un large consensus entre progressistes du monde entier sur le fait que la démocratie est un élément nécessaire au changement politique radical. Il en est de même pour la nécessité de découvrir comment créer des communautés qui soient écologiquement viables, qui restent à dimension humaines et qui ne soient pas aliénantes. Il existe en conséquence plus de préoccupations communes qu'il n'en faut pour maintenir et dynamiser la solidarité. [...] Il peut y avoir de quoi être déçu avec les vieux paradigmes progressistes, mais pas, au grand jamais, de quoi perdre l'espoir » (12).

Debate introduit aussi un nouveau thème de réflexion avec un article d'Omar Tupaz, "Vers une mise en perspective stratégique des négociations de paix".

Eléments de débat stratégiques

Omar Tupaz juge que le NDF n'a pas encore réussi à intégrer pleinement la question des négociations de paix à ses perspectives d'ensemble : « Jusqu'en février 1986, le concept de négociations et de règlement politique négocié n'avait jamais vraiment figuré dans la stratégie d'ensemble de la révolution national-démocratique aux Philippines. [Après la chute de la dictature Marcos], le NDF et le PCP ont été confrontés à [cette] question pour la période tactique immédiate [mais], ce qui est compréhensible, [ils] n'ont pas eu beaucoup de temps pour l'étudier réellement d'un point de vue stratégique. »

L'article de Tupaz est stimulant. Il s'attache à analyser ce qu'il y a de nouveau dans la situation mondiale, ainsi que les enseignements de l'expérience des autres mouvements ré volutionnaires. Néanmoins, on peut penser qu'il minimise les difficultés auxquelles sont aujourd'hui confrontées les organisations de lutte armée prolongée, engagées dans des négociations de paix, alors que le soutien diplomatique et matériel dont elles avaient pu bénéficier se réduit considérablement.

Jose Maria Sison, dans deux articles écrits en mai 1991, revient sur l'histoire des négociations de paix aux Philippines, des temps coloniaux aux années 90. Il semble en fait répondre aux critiques portées par Omar Tupaz : « Contrairement à ce qu'affirment certains, le NDF et les forces révolutionnaires ont clairement démontré, dans leurs documents et leur pra-

9) Programme d'Etudes sur le tiers monde.

10) Debate-Philippine Left Review, mars 1991. Pour contacter Debate, écrire à : Postjesweg 77 (2nd Floor), 1057 DX Amsterdam. The Netherlands

11) Ce document, "Clarification", est le même que celui publié par Rebolusyon. Notons que les thèses "politico-militaires" de la direction régionale de Metro Manille-Rizal diffèrent de la "stratégie politico-militaire" défendues par Marty Villalobos. En effet, si elles insistent sur le terrain de lutte urbain, elles restent de facture plus "militariste" que les conceptions de Villalobos.

12) bidem.

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d'unification originale aux Philippines. Le Mouvement pour une démocratie populaire s'est formellement constitué le 11 mars 1991, lors de sa première assemblée générale. On peut faire remonter les racines historiques de ce courant à la fin des années 1970, quand certains de ses dirigeants actuels ont tenté d'introduire des conceptions plus largement unitaires au sein du Front national démocratique (15). Après 1986, ces militants se sont attachés à définir les modalités d'un véritable "pouvoir populaire". Ils se sont investis sur le terrain unitaire et ont participé au renforcement des organisations non-gouvernementales (ONG). constituant un "essaim" d'ONG. Lors de leur assemblée générale, ils ont aussi souligné la nécessité d'œuvrer au développement d'un « nouvel internationalisme ».

Lutte armée et élections

Le débat se poursuit sur le rapport entre les différentes méthodes et les diffé rents terrains de lutte (lutte armée et politique, lutte rurale et urbaine), sur l'analyse de la société philippine et la situation internationale. Il est particulièrement significatif qu'Ang Bayan ait ouvert la question du parti d'avant-garde et de son rapport à la "société civile". En 1986, notamment, de nombreux militants ont mis en cause la façon dont le PC avait imposé la ligne du boycott des élections présidentielles, sans tenir compte des modalités de fonctionnement propres aux organisations de masse. Comme en bien d'autres pays, la conception du rapport entre partis et organisations populaires reste au cœur des divergences de la gauche philippine.

Enfin, de grandes questions, hier largement ignorées, s'imposent aujourd'hui. C'est, avant tout, le cas de l'oppression des femmes. Le développement rapide des organisations féministes (regroupées en particulier dans la coalition Gabriela) a amené le Front national démocratique à modifier son programme, en consacrant tout un point à la lutte de libération des femmes (16). Ces dernières années, la gauche philippine a aussi commencé à prendre conscience de l'importance des

L'enjeu des débats qui s'engagent aujourd'hui ne saurait être sous-estimé. Ang tenant président du MPD, Eddicio de la Torre, ancien fondateur des CNL et vice-président. Quant à Isagani Serrano, lui-aussi vice-président, il aurait occupé avant son arrestation d'importantes fonctions dans la clandestinité. Selon Gareth Porter, il aurait été président de la Commission urbaine nationale (Porter, "Strategic Debates and Dilemmas in the Philippine Communist Movement", in The Philippines in a Changing Southeast Asia : Conference Papers, S. Dorr & D, Mitchell ed.).

16) Voir Joel Rocamora, "The NDF Program : 1973-1990 -A Textual Analysis", rapport présenté à la Conférence européenne sur les Etudes philippines, 1991, Amsterdam.

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lique, qu'ils avaient une stratégie consistante concernant le processus de paix et qu'ils ne le réduisaient pas à une simple manœuvre tactique. » Sison, pour sa part, ne pense apparemment pas que l'évolution de la situation nationale et mondiale exige des réajustements significatifs dans la stratégie de guerre révolutionnaire prolongée poursuivie par le PCP (13).

La place du terrain électoral est discutée aux Philippines depuis 1978-1986. L'approche des élections générales de 1992 remet cette question au centre des préoccupations de la gauche militante. L'un des principaux documents du Ve Congrès de Bisig, réunit le 14 avril 1991, avait précisément pour objectif d'ouvrir une réflexion de fond sur ce sujet : « Bisig prépare le terrain pour une intervention sérieuse et à long terme dans l'arène parlementaire. Il importe que ses membres et ses dirigeants aient une compréhension commune des motifs stratégiques et tactiques de cette entreprise. Le champ de la lutte parlementaire est, certainement, plein d'embûches, et nous y entrons, comme le reste de la gauche philippine, avec le handicap de l'inexpérience » (14).

Fin avril 1991, Bisig, Pandayan (aile gauche du courant "social-démocrate") et le Mouvement pour une démocratie populaire ont commencé à élaborer une plateforme électorale commune. Le Partido ng Bayan (Parti du Peuple), d'orientation nationale démocrate, vient pour sa part d'annoncer qu'il présentera des candidats et discute de sa politique d'alliances, pour les présidentielles, notamment.

Le besoin de l'unité dans une gauche s'affirmer. Bisig s'est formé en 1985-1986, en rassemblant des groupes et militants venus d'horizon divers, inaugurant ainsi une expérience

13) "The People's Struggle for a Just Peace. Two Articles by Jose Maria Sison", International Network for Philippine Stu dies, juin 1991 (INPS, Postbus 1452, 3500 BL Utrecht, The Netherlands).

14) "Outline: Bisig's orientation to parliamentary struggle (second draft)". Le cinquième Congrès de Bisig a par ailleurs élu Randolf "Randy" David président, le dirigeant syndical "Bong" Malonzo vice-président et Ronald Llamas secrétaire gé-

15) Il s'agit de ses cadres les plus connus, ex-détenus politiques : Horacio "Boy" Morales, ancien président du NDF, main-

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