Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

De Tito à "Slobo"

· Inprecor n° 335, 19 juillet 1991 · p. 3-5 · 2 368 mots

Europe de l'Est Ex-Yougoslavie Économie mondiale

SOCIALIST OUTLOOK: Quand les communistes de Tito sont arrivés au pouvoir, en 1945, comment ont-ils abordé la question nationale ?

Michele LEE : L'approche des communistes du problème des nationalités a été déterminée avant et pendant la guerre, et non après. Dès 1943, il était évident que la nouvelle Yougoslavie serait une fédération basée sur l'égalité nationale ; en somme, sur ce sujet, les communistes yougoslaves ont suivi Lénine. La vieille Yougoslavie, née en 1918, était un Etat qui avait réconcilié les intérêts de trois nationalités : les Serbes, les Croates et les Slovènes. Il se basait sur le fait qu'il était le seul cadre permettant de libérer ces trois nationalités de la domination étrangère, ainsi que leur unification en tant qu'entités nationales. Les communistes sont allés plus loin, en présentant l'autodétermination comme un droit universel qu'il fallait aussi garantir à la Macédoine, à la Bosnie-Herzégovine et au Monténégro.

La lutte des partisans de Tito avait trois volets : la libération du fascisme allemand, le renversement du capitalisme et l'établissement d'Etats nationaux pour les six nations dans le cadre de la fédération yougoslave.

Bien sûr, dans la pratique, ce projet limitait le pouvoir de la Serbie qui, malgré le regroupement des trois autres nationalités, dominait l'Etat dans la vieille Yougoslavie. Les communistes se sont adressés directement à la population serbe en lui expliquant que, dans la mesure où elle était minoritaire dans plusieurs régions, elle ne pourrait que sortir bénéficiaire de l'existence d'une fédération plus large et plus égalitaire.

Cette politique s'est concrétisée dans le système fédéral. Les frontières des républiques actuelles ressemblent beaucoup

YOUGOSLAVIE

De Tito à "Slobo"

Malgré la signature de différentes trêves, la crise yougoslave est loin d'être réglée — les projets de

Slobodan Milosevic ("Slobo") de construire la "Grande

Serbie" ne peuvent admettre les menaces de sécession de la Slovénie et surtout de la Croatie.

Michele Lee est spécialiste de la Yougoslavie et collaboratrice régulière d'Inprecor ; Socialist Outlook, journal marxiste-révolutionnaire britannique, l'a interviewée sur les origines de cette crise (1).

à celles des régions de commandement militaire instaurées par les partisans communistes durant la guerre.

La population albanaise du Kosovo désirait s'unifier avec l'Albanie — après la guerre, il existait un projet pour créer une fédération des Balkans, avec la participation des Albanais ; mais dès que ce plan est tombé à l'eau, le gouvernement de Tito a décidé qu'il résoudrait la question albanaise en Yougoslavie même.

Durant les quinze premières années, le pouvoir politique a été réellement centralisé. Mais pendant les années 60 et 70, les républiques ont acquis plus de pouvoir, surtout avec la promulgation de la nouvelle Constitution, en 1974, qui était révolutionnaire dans la mesure où elle donnait au Kosovo et la Vojvodine le statut de membres à part entière. C'est ce statu quo que Milosevic a rompu petit à petit, en commençant par incorporer le

Kosovo et la Vojvodine.

• Comment qualifierais-tu la Yougoslavie de Tito ? Etait-elle stalinienne ?

Oui et non. Bien sûr, le processus qui a porté les communistes au pouvoir était une véritable révolution sociale populaire — en Yougoslavie, comme en Albanie, la direction communiste n'a pas été imposée de d'autres pays d'Europe de l'Est.

Mais, à l'époque de la révolution, la classe ouvrière était très faible, elle ne représentait sans doute que 10 % de la population. Il a donc fallu que le Parti communiste se construise paysannerie en adoptant certaines de ses culturelles politiques ;

apparences et mais, dans une certaine mesure, le Parti a fait la révolution "au nom" de la classe ouvrière.

En même temps, Tito lui-même était un pur produit du Komintern stalinisé. Il était convaincu que les acquis de 1943-45 ne pourraient être préservés qu'à travers le pouvoir centralisé du Parti communiste (la future Ligue des communistes yougoslaves, LCY) sur la vie économique et politique. Ces traits autoritaires ont été ag gravés par le fait que le Parti a pris le pouvoir dans des conditions de guerre.

• Comment s'explique la prise de distance entre Moscou et Belgrade, à la fin des années 40 ?

Staline voulait absolument contrôler le Parti yougoslave. Il voulait que la Yougoslavie lui soit totalement subordonnée, comme les autres pays d'Europe de l'Est Mais une telle éventualité était une question de vie ou de mort pour les appareils de l'Etat et du Parti yougoslaves ; la domination de Moscou aurait signifié la fin de toute égalité entre les nationalités — la Serbie revenant à ses positions dominatrices d'avant-guerre — et la promotion des militants directement choisis par Staline.

Il faut d'ailleurs souligner les liens particuliers qui existaient entre Tito et l'armée — le Parti a toujours été très organisé en son sein, environ 95 % des officiers en étaient membres.

L'armée a commencé à peser sur la scène politique dès le début des années 70, lorsqu'elle a appuyé la décision de Tito de lancer une purge massive des dirigeants du Parti en Croatie et en Serbie et, à moindre échelle, en Slovénie et en Macédoine.

Dans la réorganisation interne qui s'en est suivie, l'armée a gagné des places au sein de la présidence du Parti. Après la mort de Tito, en 1980, aucun dirigeant

1) Voir Inprecor n° 326, 327, 328, 332 et 334 des 15 mars, 29 mars, 12 avril, 7 juin et 5 juillet 1991.

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= YOUGOSLAVIE yougoslave n'est parvenu à avoir un tel poids ans l'armée.

• Comment juges-tu l'expérience yougoslave d'autogestion?

La tentative de la Yougoslavie d'échapper aux problèmes de la centralisation excessive de l'économie ont conduit à l'instauration de l'autogestion, qui a été une expérience sociale très importante — des dizaines de milliers de travailleurs y ont participé. Mais elle a échoué pour deux raisons.

D'abord, parce que le socialisme, même autogestionnaire, ne peut pas réussir dans un seul pays. Dans les années 60, il est devenu évident que la Yougoslavie devait s'intégrer davantage dans l'économie internationale ; cela passait par l'acceptation de nombre des règles qui la régissent. Cela s'est fait en renforçant l'administration au détriment des conseils de travailleurs. D'autre part, le processus d'autogestion ne s'est pas accompagné d'une véritable démocratisation ; le Parti a continué de prendre toutes les décisions im-

• Si la crise actuelle est, en grande partie, provoquée par les projets d'hégémonie de Milosevic, qui veut construire la "Crande Serbie", il y aussi d'autres raisons...

Il y en a plusieurs, et d'abord la crise économique croissante. L'Etat yougoslave a réussi la première phase d'industrialisation, à la fin des années 50. Mais, dans les années 60 et 70, il lui fallait franchir une autre étape de modernisation de l'économie et de création de nouvelles branches industrielles, qui a été financée par des emprunts. La Yougoslavie a ainsi accumulé une énorme dette extérieure dès le début des années 80. Cette crise économique n'a jamais été résolue, le chômage a augmenté et le niveau de vie a chuté. Pire encore, l'écart entre les régions les plus développées et les plus arriérées du pays s'est creusé, exaspérant la lutte pour la distribution des ressources. En outre, quand Tito est mort, en 1980, il y avait un vide politique.

Voilà l'arrière-plan de la crise qui a conduit au coup d'Etat politique au sein du Parti communiste serbe, en 1987, qui a porté Milosevic au pouvoir, soutenu par les généraux serbes — à cause des liens étroits entre l'armée et le Parti, les généraux jouent un rôle très important au sein de ce dernier.

L'armée n'était pas favorable à l'instauration du multipartisme, ni aux réformes qui avaient lieu dans les PC de Slovénie et de Croatie.

Après les élections d'avril 1990, où les communistes ont perdu le pouvoir partout sauf en Serbie et au Monténégro, l'armée a passé un pacte avec Milosevic. Les généraux étaient prêts à l'appuyer, parce qu'ils veulent une Yougoslavie recentralisée ; parce que la président serbe était et reste communiste ; et parce que les officiers voulaient préserver leurs privilèges — la plupart étaient d'ailleurs serbes. On a ainsi assisté à un tournant complet : à l'origine, le projet communiste visait à préserver l'unité de la Yougoslavie en limitant le pouvoir de la Serbie ; aujourd'hui, les généraux pensent que l'unité de la Yougoslavie ne peut être garantie que par la prépondérance serbe.

Actuellement, le processus de "serbisation" de l'armée avance à grands pas ; les officiers non serbes sont traités avec suspicion, puis remplacés.

• Quel est le programme de Milosevic pour la "Grande Serbie" ? Est-il prêt à permettre que la Slovénie quille la fédération ? Ce serait complètement irrationnel, étant donnée la concentration de richesses qu'il y a dans la partie occidentale de la fédération...

Il semble que la Serbie soit prête à laisser la Slovénie faire sécession, afin d'être mieux à même d'imposer sa domination aux autres régions — surtout à la Croatie. Lors de la création de l'Etat yougoslave de 1918, la Slovénie n'avait été intégrée qu'à cause des demandes insistantes des Croates et des Slovènes — pour les Serbes, la Slovénie était super-

A mon avis, la récente attaque de l'armée contre la Slovénie n'était pas fondamentalement motivée par la volonté de garder cette république dans la fédération, mais pour bien contrôler les frontières afin que la Croatie ne puisse pas être approvisionnée par l'Ouest. La cible principale de la Serbie est la Croatie, et avec elle le reste de la fédération.

Si la guerre a lieu, ce qui semble inévitable, elle prendra la forme d'une attaque d'envergure contre la Croatie.

D'un point de vue économique, la sécession de la Slovénie serait une folie — mais la direction serbe ne réfléchit pas de manière économiquement rationnelle, mais politiquement rationnelle.

• Quelles ont été les évolutions politiques de la Croatie et de la Slovénie durant ces derniers mois?

Ces deux républiques sont très différentes. Contrairement à la Croatie, la Slovénie est ethniquement homogène. Elle n'a pas été aussi touchée par les purges que la Croatie, et elle a pris la voie de la libéralisation très tôt, vers la moitié des années 80, bien avant la Croatie, lorsque l'aile réformiste du Parti s'est imposée sur les conservateurs. Dès cette époque, le régime politique slovène est devenu très libéral, instaurant la liberté d'expression et de réunion.

En 1988, l'armée a essayé de mettre un frein à la libéralisation politique de la Slovénie en menaçant d'intervenir. Elle a arrêté trois journalistes et un sergent slovènes, les accusant d'avoir vendu des secrets d'Etat. Leur procès a provoqué de nombreuses manifestations de masse, en défense des droits nationaux.

Aux élections d'avril 1990, les communistes ont été battus — ils ont cependant continué à être le parti le plus important - ; les formations d'opposition ont formé une coalition, Demos, qui a pris le pouvoir. Le dirigeant communiste Milan Kucan a été élu président de la République avec une large majorité, bien que les communistes aient perdu les élections législatives. Même si ses opposants la dénoncent fréquemment comme autoritaire, la coalition slovène est bien plus ouverte et démocratique que, par exemple, le régime croate. Cela est dû, entre autres, au fait que la Slovénie a adopté un système électoral à la proportionnelle, qui donne une place aux différents groupes et partis dans le Parlement de la république.

En Croatie, les choses se sont passées autrement. Le Parti communiste croate, qui était encore dominé par les conservateurs, n'a décidé d'organiser des élections pluralistes qu'à la dernière minute — quatre mois à peine avant les élections générales de la fédération, en avril 1990. Il a subi, en outre, un véritable coup d'Etat interne dirigé par les réformateurs. Durant les élections, il y a eu une importante campagne de la Serbie contre la Croatie. La minorité serbe de Croatie avait déjà été "chauffée" et organisée durant la campagne de Milosevic. Dans cette situation, un parti nationaliste, l'Union démocrate croate (CDU), dirigée par Tudjman, a pu remporter les élections — avec 42 % des voix et deux tiers des sièges du Parlement, à cause des particularités du système électoral croate.

La minorité serbe de Croatie a majoritairement voté pour les communistes, et non pour les nationalistes serbes; mais après la victoire du CDU, les Serbes ont commencé à se tourner vers les nationa-

Le CDU est une coalition très disparate, qui essaye de dépasser les conflits et les contradictions par un contrôle très centralisé et autocratique de son propre appareil. A mon avis, son noyau central, dirigé par Tudjman lui-même, est un re-

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groupement centriste modéré. La droite du CDU est constituée par des faucons nationalistes et/ou par des religieux, alors que sa gauche penche plutôt pour la social-démocratie. Malgré les efforts de la CDU pour gagner la confiance des Serbes de Croatie, la minorité serbe a toujours peur — elle subit des pressions des deux côtés, des extrémistes croates et serbes.

• La Yougoslavie a-t-elle un nir? Une nouvelle fédération pourrait-elle voir le jour après une étape d'indépendance des républiques ?

Il faut examiner clairement la position actuelle de la Slovénie et de la Croatie. Jusqu'à présent, officiellement, elles disaient qu'elles voulaient être des Etats souverains - mais pas faire sécession. Cette souveraineté implique que les lois fédérales ne doivent être appliquées qu'une fois acceptées par les républiques ; c'est, en fait, un programme de confédération. Les républiques veulent être complètement indépendantes, mais elles ne rejettent pas, dans ce cadre, l'éventualité d'une sorte de coopération économique. La Croatie et la Slovénie ont proposé deux formes possibles de confédération : soit un Parlement commun qui, comme celui de la Communauté économique européenne (CEE), aurait des compétences limitées, soit un conseil de délégués de chaque république fédérale, ou des réunions de délégations des différentes républiques sur le même principe. La Serbie a rejeté toutes ces propositions.

Je pense que la Yougoslavie était un cadre extrêmement utile pour le développement économique, social et politique de la région. Elle pouvait utiliser les ressources des régions les plus riches pour assurer le développement des plus pauvres. Mais, avec l'accroissement de la crise économique, cette base matérielle de la fédération ne pouvait plus fonctionner.

Néanmoins, je pense qu'une forme de confédération serait une option raisonnable — à condition qu'il s'agisse d'une confédération d'Etats souverains. La Yougoslavie, la vieille Yougoslavie, en tout cas, est morte.

Socialist Outlook, 12 juillet 1991 Propos recueillis par Phil Ilearse

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