Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE DE L'EST

Le festin des riches

· Inprecor n° 335, 19 juillet 1991 · p. 5-9 · 4 782 mots

Europe de l'Est Europe Pologne URSS et Russie

allaires intérieures de l'Union soviétique. Pour ce faire, il a dû donner des gages

Cependant, en toute apparence, l'aide économique occidentale ne sera pas à la hauteur des besoins et des demandes soviétiques. Il faut que Gorbatchev cède des garanties encore plus significatives quant à sa volonté d'intégration dans le jeu l'économie de marché — au chaos et aux pénuries bureaucratiques actuels, dont masse (voir l'interview de J. Moneta en p. 15), l'endettement public, le règne de d'Europe de l'Est : en échange, ces derniers auront droit à quelques miettes (1).

Le festin des riches

Gorbatchev a arraché l'intégration de l'Union soviétique aux institutions internationales chargées de saigner le tiers monde (le Fonds monétaire international — FMI — et la Banque mondiale — voir l'article de Paul

Verbracken en p. 12), qui auront désormais un "droit d'ingérence" dans les aux "Sept Grands" réunis à Londres, du 15 au 17 juillet 1991, en lâchant visiblement du lest sur la réduction des armements nucléaires soviétiques.

capitaliste international en avançant davantage dans l'établissement de les effets sont aggravés par les premières privatisations (voir l'article de Trud, reproduit en p. 11), doit succéder la hausse effrénée des prix, le chômage de la concurrence sauvage à l'occidentale, l'ouverture du pays aux pilleurs étrangers, etc. Voilà ce qu'imposent les rapaces impérialistes au tiers monde depuis des décennies et qu'ils veulent imposer aux nouveaux gouvernements

Oliver MAC DONALD

L'AUTOMNE 1989 el l'année 1990 ont été marqués par d'importants bouleversements politiques dans les Etats d'Europe de l'Est et par une lune de miel internationale — au moins officiellement — entre l'Ouest, et en particulier la Communauté économique européenne

(CEE), et les nouveaux dirigeants de ces pays. Durant celte phase, une différence nette est apparue entre la dynamique politique de l'Europe centrale et celle des Balkans ; ainsi, la victoire électorale du Parti socialiste en Bulgarie (PSB, ancien Parti communiste) et celle du Front de salut national (FSN) en Roumanie a privé ces pays — confrontés à une crise interne et à une multiplication des mobilisations anticommunistes — de relations privilégiées avec l'Occident. A l'opposé, en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Hongrie, les nouveaux régimes se sont de plus en plus rapprochés de l'Ouest, tout en faisant face à une contestation interne croissante contre leur politique de transition économique. Ces trois pays, dont les directions politiques conviennent le mieux à la CEE, ont connu des tensions sociales sérieuses, qui inquiètent leurs soutiens internationaux.

Ces conflits n'ont pas pris la forme d'une opposition politique à la CEE parmi lélectorat est-curopéen : les sondages continuent à montrer qu'une large majorité de la population est favorable à un rapprochement avec la CEE. Mais, parmi les élites politiques d'Europe de l'Est, sont apparus des signes de préoccupation croissante quant à l'avenir; elles se sont rendues comple de la formidable résistance, au sein de la CEE, à avancer de manière décisive vers une intégration effective de leurs pays dans les sphères économiques et politiques de l'Ouest.Elles ont, en outre, réalisé les énormes difficultés internes qu'elles devront surmonter pour mener à bien la transition sociale.

Mais quels ont été les choix politiques de la CEE dans ces rapports avec ces trois Etat, en 1991? Ils se posaient surtout dans deux domaines : la véritable et totale ouverture de la CEE aux produits et à la

1)Voir Inprecor n° 313 du 13 juillet 1991.

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main-d'œuvre d'Europe de l'Est ; et l'éventualité de l'intégration de ces pays à la CEE.

Les difficultés qu'avaient initialement connues la Pologne et la Hongrie pour exporter vers la CEE ont pratiquement disparu après par la décision de la Communauté de les faire bénéficier du "système généralisé de préférence", au début 1990. Cela a conduit à une plus grande libéralisation des barrières commerciales, à la disparition de la plupart des quotas à l'importation, ainsi qu'à une auto-restriction de ces deux pays dans des domaines sensibles tels la production agricole, l'acier, le charbon et le textile. Un arrangement identique a été passé avec la Tchécoslovaquie en octobre 1990 — cependant, l'accord de commerce et de coopération avec ce pays ne libéralisera entièrement le commerce qu'à la fin 1994 (2).

Malgré ces arrangements, la CEE a toujours la possibilité d'utiliser la procédure anti-dumping contre les exportations de ces Etats ce qui a été rarement le cas en 1990 (elle n'a été utilisée que contre le ferrochrome soviétique et albanais et contre quelques produits yougoslaves et tchécoslovaques).

Apres négociations

En outre, les négociations sur un régime de commerce permanent, dans le cadre de nouveaux accords d'association (aujourd'hui rebaptisés "Accords européens"), sont restées longtemps dans une impasse à cause des réticences de la CEE à supprimer définitivement ses barrières. En avril 1991, la Pologne, la Hongrie et la Tchécoslovaquie ont exprimé leur préoccupation et leur angoisse quant à cette lenteur des démarches. Ce problème a été soulevé lors du Conseil européen des chefs d'Etat et de gouvernement, le 10 avril 1991, mais le blocage des négociations s'est poursuivi par la suite.

Pour le commerce de marchandises, les secteurs les plus conflictuels étaient l'agriculture, l'acier et le textile. Durant la première phase de négociations, la CEE a insisté sur l'instauration d'une période de transition de dix ans pour la suppression progressive de ces barrières. Les trois pays concernés ont répondu qu'il s'agissait précisément des domaines où ils pouvaient espérer gagner une part de marché significative (le Portugal serait particulièrement inquiet de la levée des barrières pour le textile).

Pour faire une concession, la Commission de la CEE a proposé d'examiner les questions agricoles au cas par cas, et a réduit à cinq ans la période de transition pour les dérivés de l'acier. Le 21 avril 1991, une réunion du Conseil a accepté la proposition de la Commission concernant une suppression graduelle des taxes douanières et des barrières non-tarifaires sur l'acier, mais a demandé un arrangement spécifique pour le charbon; et il a continué à insister sur une transition de dix ans en matière de tarifs pour les textiles, tout en suggérant que les aspects non-tarifaires soient définis par l'Uruguay Round Avant toute chose, dites-nous quels sont exactement vos plans

M. Gorbatchev... (3) ; en matière d'agriculture, il a proposé la levée de toutes les restrictions quantitatives mais a exigé des accords sur certains produits jugés très importants pour les exportations des pays de l'Europe de l'Est, qui exigeraient un effort réciproque de leur part.

Pour la Tchécoslovaquie, le textile et l'acier sont essentiels, l'agriculture n'étant que peu destinée à l'exportation. A l'issue de la troisième période de négociations, fin mars, les discussions piétinaient toujours.

La Pologne demandait surtout à l'Ouest une réduction drastique de ses obligations en matière de dette mais, en février 1991, son ministre de l'Economie, Leszek Balcerowicz, a indiqué que le commerce était sa seconde préoccupation majeure. En revenant de Varsovie, en mars 1991, le commissaire aux Affaires étrangères de la CEE, Hans Andriessen, a déclaré que le textile, l'agriculture et le charbon constituaient les principales pierres d'achoppement des tractations en cours.

A la fin du troisième round de négociations entre la Pologne et la CEE, en mars 1991, le secrétaire d'Etat polonais aux Relations économiques extérieures, Olechowski, a publiquement critiqué de manière acerbe la position de la CEE. Il a fait remarquer que le marché polonais était déjà entièrement ouvert aux produits de la CEE, et il a demandé une réciprocité totale. La CEE a cependant continué à insister sur la protection de ses propres marchés. Etant donné que la CEE ne veut pas ouvrir librement ses frontières aux textiles, à l'acier et aux produits agricoles — la libéralisation ne touche, en fait, que la moitié des exportations polonaises. Olechowski a déclaré qu'aucun gouvernement ne pourrait soumettre un tel projet d'accords commerciaux au Parlement polonais. Il a aussi souligné avec emphase que « ces accord détermineront le destin de la Pologne ». Lors de la quatrième rencontre de négociations, en avril, la question de la migration de la main-d'œuvre a créé une nouvelle pomme de discorde à cause de l'attitude restrictive de la CEE. Les mêmes problèmes de base ont ralenti les négociations avec la Hongrie. La quatrième rencontre de négociations avec Budapest a porté sur l'agriculture, le textile et l'émigration. « Des divergences fondamentales » existaient toujours en juin 1991, ainsi qu'une impasse sur le textile et des « approches radicalement différentes quant à la libre circulation des travailleurs ».

Mobilisation des lobbys

La perspective d'une libéralisation totale du commerce a mis en alerte les groupes de pression de la CEE les plus exposés aux exportations d'Europe de l'Est, surtout dans les secteurs du textile et de l'acier.

L'industrie textile de la CEE emploie environ 3 millions de personnes et brasse annuellement quelques 150 milliards de dollars. Sa production diminue depuis 1980, surtout dans la confection, et son déficit commercial en matière de textile s'est élevé à 10 milliards de dollars en 1989. Cette industrie est très importante pour les économies des Etats du sud de la Communauté. La structure de l'industrie textile est très décentralisée — il y a environ 100 000 firmes —, mais le lobby du textile et de la confection de la CEE pousse des hauts cris depuis début 1990, et dénonce la menace que constitueraient l'Europe de l'Est qui, avec l'URSS, possède une capacité de production presque trois fois plus élevée, avec des salaires bien plus bas. Les dirigeants de ce lobby ont déclaré qu'il ne fallait faire aucune

2) Les principales informations sur les négociations des accords d'association et les chiffres sont tirés d'articles du journal Europe publiés lors du du premier semestre 1991.

3) L'Uruguay Round, lancé en 1986 à Punta del Este, est le huitième cycle de négociations de l'Accord général sur les tarifs et le commerce (GATT) créé en 1947.

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concession ni à l'Europe de l'Est, ni à l'Asie. Certains gouvernements occidentaux, et notamment celui de l'Italie, ont déclaré que de telles craintes étaient très exagérées, étant donnée la mauvaise qualité des produits est-européens. La Commission de la CEE, elle, a essayé de défendre le fait que l'ouverture de relations commerciales avec l'Europe de l'Est ouvrirait de nouveaux marchés d'exportation à l'industrie de la Communauté. Mais le lobby du textile a réussi à imposer une très longue période de transition — au moins dix ans — avant la libéralisation totale. Les trois gouvernements d'Europe de l'Est qui négocient les accords d'association ont rejeté cette position, qu'ils jugent inacceptable (4).

Pour l'acier, le lobby industriel très bien organisé qui défend les intérêts de l'Europe occidentale a été mis sur ses gardes à cause d'une décision du Conseil européen d'augmenter de 15 %, en 1990, le quota des importations de ce métal en provenance d'Europe de l'Est. Il a fallu cinq réunions du Comité des représentants permanents ayant rang d'ambassadeurs (COREPER) (5) pour arriver à un projet d'accord prévoyant le maintien de ce quota pour 1991 ! Et tout cela parce que la Commission de la CEE insistait pour que les pays d'Europe de l'Est aient une marge de flexibilité de 30 %, pour les dérivés de l'acier, en 1991.

Mais les experts de certains Etats membres craignaient que cela ne pousse les industries de l'Est à concentrer leurs exportations autour de quelques produits particulièrement sensibles, provoquant des désordres sur le marché. A cela, la Commission a répondu que les Etats membres auraient le droit d'appliquer les règlements de protection ad hoc si tel était le cas. En même temps, des règles plus strictes sur le contrôle de ces importations ont été instaurées — les pays exportateurs doivent fournir davantage d'informations. Mais les efforts de la Commission pour supprimer les quotas sur l'acier brut ont été rejetés par la France et l'Etat espagnol, principaux producteurs européens. La Grande-Bretagne et le Danemark étaient favorables à une plus grande libéralisation, alors que la France, la Belgique, l'Italie et le Luxembourg voulaient que le quota de 1990 soit réduit.

Le quota total d'acier pour l'Europe de l'Est (sans l'URSS) a été fixé à 2 657 millions de tonnes pour 1991, soit l'équivalent de 1 % de la capacité totale de production d'acier de la CEE.

La perspective d'une invasion des marchés de la CEE par les producteurs d'acier est-européens, si les barrières étaient levées, semble peu probable; selon une étude allemande, les coûts élevés de transport empêcheraient tout afflux massif (6). Les projections concernant la croissance économique de la CEE dans les années 90 laissent suggérer que la capacité supplémentaire de production d'acier de l'Est pourrait être absorbée.

Mais ce n'est pas l'opinion du lobby de l'acier de la CEE. Le président de l'Association allemande de l'acier s'est prononcé, en mars 1991, contre toute libéralisation trop hâtive du commerce de l'acier en provenance d'Europe de l'Est. Il a déclaré qu'il existait actuellement une importante surproduction d'acier dans toute l'Europe et qu'une ouverture rapide conduirait à de nombreuses mesures défensives dans le cadre du GATT. Il a souligné que les pays d'Europe de l'Est ont besoin du savoir-faire de l'Occident pour mettre à jour leur technologie et que de tels transferts de connaissances n'auraient lieu qu'en échange d'un consensus en matière de commerce.

Le chantage à l'aide

Le lobby de l'acier de la CEE envisage la restructuration de la sidérurgie de l'Europe de l'Est — les grandes compagnies sidérurgiques occidentales seraient prêtes à y coopérer et elles annoncent déjà que des crédits importants pourraient être débloqués dans ce but. En retour de l'aide financière et technique, les pays d'Europe de l'Est devront accepter de réduire leur production et de privatiser ce secteur — ou au moins d'adopter les principes de gestion des compagnies privées dans les entreprises qui restent aux mains de l'Etat.

Les compagnies sidérurgiques de la CEE pourraient former les managers et la main-d'œuvre d'Europe de l'Est, et des experts occidentaux, présents en permanence sur le terrain, conseilleraient les sociétés est-curopéennes sur le type de restructuration. Dans le même temps, les experts de l'acier de l'Est seraient intégrés aux organisations sidérurgiques de l'Ouest et participeraient au travail de leurs staffs techniques.

Les conséquences de telles propositions de restructuration ont déjà été démontrées dans l'ancienne République démocratique allemande (RDA). En 1991, la production y a chuté à 45 % de son niveau de 1988 ; la sidérurgie est-allemande, qui employait 67 000 personnes le ler juillet 1990, n'aura que 30 000 travail-

Je m'appelle Mikhail. Aidez-moi SVP leurs à la fin 1992, soit une diminution de 60%.

Les propositions du lobby de l'acier allemand de rassembler les industries des deux moitiés de l'Europe dans le cadre d'une nouvelle division du travail européenne illustrent bien l'approche des géants de l'industrie privée occidentale.

Le lobby de l'industrie chimique a fait des propositions similaires. Le Conseil européen de l'industrie chimique (CEFIC) a publié ses positions concernant les relations de la CEE avec l'Europe de l'Est ; il a mis en garde sur le fait que les efforts pour avancer vers le marché libre en Hongrie, en Pologne et en Tchécoslovaquie « ne devaient pas être réalisés au détriment de la viabilité à long terme de l'industrie chimique de l'Europe de l'Ouest ». Le CEFIC a demandé aux gouvernements de la CEE et de l'Association européenne de libre échange (AELE) (7) d'établir des structures de soutien financier "créatives" pour les compagnies occidentales qui s'installent à l'Est, dont des garanties d'investissement, des exonérations d'impôts, et des prêts subventionnés. Les industries chimiques de l'Ouest devraient s'atteler à la création à l'Est de fédérations de commerce calquées sur celles de l'Ouest.

Ces idées signifient, dans la pratique, le maintien de barrières à l'Ouest, tandis que le secteur privé de la CEE décidera quels gros morceaux est-européens acheter et absorber dans ses opérations internationales. Les invendus de l'industrie de l'Europe de l'Est seront soldés avec des charrettes de licenciements, financés par l'aide occidentale. Les enclaves de la production est-européenne qui survivront seront alors modernisées, grâce à une aide

4) Financial Times, 20 mars 1990.

5) Le COREPER prépare les travaux du Conseil des ministres de la CEE ; il comprend un représentant de chaque Etat membre

6) Helmut Wiener, "Die Stahlindustrie Osteuropas, Entwicklung, aktuelle Structur, Probleme und Perspektiven", RWIMitteilungen, 1989

7) L'AELE regroupe, depuis 1959, l'Autriche, l'Irlande, les pays nordiques, la Suisse et la Finlande - les pays ayant intégré la CEE l'ont quittée. Elle avait pour but d'abolir les obstacles aux échanges en Europe.

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Estimation des investissements annuels de capitaux

Source : S. Collins et D. Rodrick, Eastern Europe and Soviet Union in the World Economy (IIE, du secteur public aux nouveaux propriétaires occidentaux des usines est-européennes. Ce schéma devrait permettre d'éviter que la place future de l'industrie d'Europe de l'Est dans la division internationale du travail ne soit déterminée ni par le marché ni par la planification des gouvernements d'Europe de l'Est. En fait, la planification sera dirigée par le secteur

Malgré la résistance affichée lors de la négociation des accords d'association, les gouvernements d'Europe de l'Est devront probablement accepter ces arrangements s'ils recherchent toujours une intégration dans le marché occidental. Mais, pour la Pologne et la Hongrie, l'impasse avec la CEE est probablement plus sérieuse politiquement, et aussi plus difficile à dépasser sur le long terme. Le secteur agricole est économiquement et politiquement important dans ces deux pays.

L'agriculture hongroise connaît un succès remarquable en terme de productivité depuis les années 60, et ces deux pays pouvaient espérer tirer des profits importants de la levée des barrières tarifaires qui frappent leurs exportations vers l'Ouest. Les tarifs douaniers agricoles font encore partie de la politique agricole commune ; le lobby agricole extrêmement puissant de la CEE doit déjà faire face aux Etats-Unis au sein des négociations du GATT pour l'Uruguay Round et ne veut absolument pas démanteler l'intégrité de la politique agricole commune au profit des agriculteurs d'Europe de l'Est. L'organisation des agriculteurs de la Communauté — les Comités des organisations professionnelles agricoles de la CEE (COPAC) - l'a déclaré très clairement. La résolution de la question agricole est aussi essentielle pour une future entrée de pleins droits d'un pays comme la Pologne dans la CEE.

Les gouvernements d'Europe de l'Est, déjà confrontés à une crise sociale et politique croissante, doivent endurer la paralysie de secteurs clés de leurs économies à cause des barrières tarifaires de la CEE. Celle-ci leur propose, en outre, des projets de restructuration de leur industrie na-

(en miliards de dollars, sur dix ans) Pessimiste Europe de l'Est 12 Allemagne de l'Est 30 Washington DC, 1991), reproduit par The Economist, 6 juillet 1991.

tionalisée, qui impliquent des licenciements massifs. Pour résoudre ces contradictions explosives, les gouvernants est-européens avaient envisagé la possibilité de réduire leurs difficultés grâce à l'instauration de la libre circulation de la main-d'œuvre vers l'Europe de l'Ouest. Cela aurait pu atténuer la crise du chômage (et la crise fiscale qui en découle) et faire rentrer des devises.

La grande peur des "eurocrates"

Mais les douze Etats membres de la Communauté ont refusé catégoriquement ce principe lors de la négociation des accords d'association. Les pays occidentaux connaissent déjà des taux élevés de chômage structurel, des tensions politiques de plus en plus importantes à cause des effets sociaux à long terme de la crise des années 80 (les vagues d'émeutes qui ont secoué les banlieues urbaines en France en 1990-1991 en sont un exemple) et une mobilisation croissante des forces d'extrême droite, qui jouent sur la question de l'immigration.

De plus, la CEE prévoit déjà d'avoir à subir une augmentation importante de l'immigration politico-économique venue de l'Est. Selon les estimations des experts, entre 3,7 et 8 millions de personnes relevant de cette catégorie pourraient émigrer vers l'Ouest dans les années à venir, même si toutes ne voudront pas s'installer dans la CEE. En janvier 1991, la Commission de Bruxelles a estimé que, chaque année entre 1991 et 1996, environ 800 000 réfugiés politico-économiques pourraient quitter l'Europe de l'Est pour la CEE : 1,3 million d'Allemands venus de Pologne et de Roumanie, et 1,7 million d'Union soviétique ; 1,5 millions de juifs d'URSS (cependant peu d'entre-eux resteront en Europe) ; cela pourrait concerner aussi jusqu'à 9 millions d'Arméniens d'Azerbaïdjan et de Géorgie (la plupart désirant se rendre aux Etats-Unis ou en France). A cela, il faut y ajouter tous les réfugiés qui fuient la violence politique contre les minorités, les difficultés économiques et les ferments nationalistes -Intermédiaire Optimiste

18 24 55 90 surtout les 2,5 à 4 millions de Tziganes vivant en Roumanie et en Yougoslavie.

La CEE est encore plus inquiète du danger que représenterait un exode de masse depuis l'URSS ou la Roumanie, causé par l'effondrement économique quasi total de ces pays. Durant la "guerre froide", l'une des exigences les plus pressantes de l'Ouest au gouvernement soviétique dans le domaine des droits de l'homme était la liberté de voyage et d'émigration ; cette demande a été réitérée en 1991, comme condition à la normalisation des relations commerciales de avec les Etats-Unis. Pourtant, lorsque le gouvernement soviétique s'est déclaré prêt à légaliser le droit de sortie, au printemps 1991, l'Ouest s'est affolé. Le représentant soviétique à la conférence du Conseil de l'Europe sur les migrations a confié : « Nous avons compris, par les canaux diplomatiques, qu'il serait nous ralentissions les choses » quant à l'adoption d'une telle lé-

Persona non grata

La CEE a adopté une position très restrictive contre les migrations de la main-d'œuvre des Etats qui négocient actuellement les accords d'association. Les pays signataires de la Convention de Schengen (Allemagne, France, Italie et Bénélux) (8) ont autorisé la suppression des visas de touriste pour les Polonais, et leur permettent d'entrer pour trois mois sur leur territoire, à condition qu'ils n'y travaillent pas. Mais cet accord n'a été possible que parce que le gouvernement polonais a promis d'accepter le rapatriement forcé de ses ressortissants qui essayeraient de rester au-delà de cette limite ou qui chercheraient un emploi régulier (les gouvernements belge et hollandais n'ont accepter d'abolir les visas qu'à cette condition formelle).

La position de la CEE sur l'émigration politique a été sévèrement critiquée par des juristes spécialistes des droits de l'homme. Le 29 janvier 1991, à Bruxelles, une conférence sur les réfugiés, organisée par le comité du Parlement européen sur le développement et la coopération et par le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) des Nations-Unies, a été l'occasion de mises en cause virulentes de ces mesures. Le professeur Oliveira, de l'Institut universitaire européen de Florence, a déclaré que la CEE mettait sur pied toute une série d'instruments qui violent la Convention de Genève, qui elle-même ne représente pourtant qu'une protection minimale. Le Conseil de l'Eu-

8) Voir Inprecorn° 332 du 7 juin 1991.

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Source : Commission économique pour l'Europe de l'Est (ONU), Joint Venture News, n° 7 (Gerope (9) a aussi attaqué la CEE sur sa politique d'immigration, surtout à cause de ses effets sur la PAYS mobilité des jeu-

URSS nes. Catherine Lalu- Pologne mière, la secrétaire Tchécoslovaquie générale du Conseil Roumanie de l'Europe, a beau- Bulgarie coup insisté sur ce Hongrie point, et a également critiqué l'attitude restrictive de la CEE. nève).

Les perspectives de pouvoir accélérer leur croissance el leur modernisation grâce au levier diplomatique de la CEE semble donc faibles pour les pays de l'Est, surtout pour la Pologne et les Etats des Balkans. L'autre dimension des relations économiques avec l'Ouest réside dans l'attitude du capital privé occidental vis-à-vis de l'ouverture en Europe de l'Est.

Le boom des "joint ventures"

Il est très difficile de faire des prédictions sur les futurs flux de capitaux en provenance de l'Ouest, mais certaines tendances générales apparaissent déjà clairement. D'abord, on voit que la part du lion de l'investissement occidental ira à l'ancienne RDA : elle recevra vraisemblablement beaucoup plus de capitaux que le reste de l'Europe de l'Est réuni durant les dix prochaines années. Une étude de l'Institut d'économie internationale de Washington donne trois estimations des flux de capitaux, un scénario pessimiste, un scénario optimiste, et une variante intermédiaire (voir tableau en p. 8). Les auteurs de cette projection considèrent que laissera l'Europe de l'Est loin derrière vailleur au bout de dix ans.

Entre temps, les gouvernements d'Europe de l'Est ont cherché à attirer le capital occidental par la vente directe des industries d'Etat, et par des joint ventures, dont le nombre a beaucoup augmenté depuis 1989 ; la percée la plus remarquable a eu lieu en Hongrie, où leur nombre est passé de 1 000, début 1990, à 5 000, fin 1990. On a également noté une augmentation notable de l'intérêt des compagnies américaines pour l'URSS (voir tableau ci-dessus).

Mais il est impossible de mesurer l'impact de ces faits, surtout parce que la plupart des joint ventures enregistrées ne sont pas opérationnelles de fait. La proportion de joint ventures qui fonctionne est passée de 25 %, au début 1989, à

Investissements étrangers

(Total enregistré à la fin 1990)

NOMBRE D'INVESTISSEMENTS 3 000 2180 1 600 1350 140 5 000 42 %, à la fin 1990. Mais, malgré cette croissance, il semble que de ces entreprises n'auront pas un impact macroéconomique majeur dans aucun des pays d'Europe de l'Est avant plusicurs années.

Ceux qui tentent de conduire les Etats d'Europe de l'Est à une transition rapide vers le capitalisme subissent aujourd'hui d'énormes pressions sociales et politiques tant en Pologne qu'en Hongrie, alors que la crise sociale et la déception de l'opinion publique augmentent. La sociale et politique est sans doute moins instable en Tchécoslovaquie; mais il y d'immenses tensions dans l'ensemble des Balkans.

La Commission européenne semble avoir pris conscience de cette situation de plus en plus critique. Ses responsables des affaires étrangères ont donc recherché des moyens pour stabiliser la situation en Europe de l'Est, surtout en faisant miroiter une perspective politique plus claire d'intégration à la CEE. Mais, durant le premier semestre de 1991, le Conseil des ministres de la CEE a refusé de donner à la Pologne, à la Hongrie et à la Tchécoslovaquie, l'engagement ferme qu'ils demandaient sur leur participation éventuelle. Lors des négociations des accords d'association, le Conseil a simplement autorisé un préambule d'accord faisant référence à cette entrée, dans une phase ultérieure — mais cela n'apparaît pas comme automatique pour ces trois pays. Des conditions devront être clairement définies dans ce préambule, en matière politique (démocratie pluraliste, droits de l'homme) et économique (économie de marché) ; elles seront vérifiées par un conseil ad hoc.

Le commissaire aux Affaires étran gères de la CEE, Hans Andriessen, a fait une distinction entre la Tchécoslovaquie et la Pologne, en disant que l'entrée de la Pologne dans la CEE ne serait pas possible « au moins avant la fin de la décennie », tout en espérant que la Tchécoslovaquie pourrait en devenir membre à part entière avant la fin des années 90.

Face à l'intransigeance du Conseil, Andriessen a formulé la notion de "participation affiliée", ap paremment de son propre chef, lors d'un discours devant le Parlement euro péen, en avril 1991. Il a suggéré une modification du Traité de Rome pour mettre en place ce nouveau statut; cela concernerait les droits et les obligations des membres dans certains do maines mais pas dans lous, durant une période de transition. L'affilié" aurait une place à part entière dans le Conseil des ministres de la CEE, et une représentation adéquate dans d'autres institutions telles le Parlement européen. Les "affiliés" pourraient rapidement participer à deux domaines : la coopération politique et les questions monétaires. Puis, ils étendraient peu à peu leur participation aux autres terrains, tels le transports, l'énergie, l'environnement, la recherche, selon une procédure au cas par cas.

Après le bâton, la carotte

Lors de discussions qui ont suivi avec le Premier ministre bulgare, Popov, Andriessen a dit que ce concept de "participation affiliée" conviendrait à merveille à la Bulgarie.

Il semble que les gouvernements alle mands et néerlandais aient maintenant également compris le besoin d'offrir une promesse définitive d'intégration éventuclle, au moins à certains Etats d'Europe de l'Est. Le ministre des Affaires étrangères néerlandais, Hans van den Brock, a demandé que l'on propose aux Etats d'Europe de l'Est la perspective de rejoindre la CEE vers l'an 2 000.

Il est cependant difficile d'imaginer qu'un tel engagement politique de la CEE suffira à renverser les tendances à la dés intégration politique et à l'agitation so ciale qui secouent la plupart des pays d'Europe de l'Est. Il est plus vraisemblable que le traitement infligé par les Etats occidentaux aux nouveaux régimes d'Europe de l'Est crée d'importants bouIeversements politiques, impulsés tant par la droite (émergence de forces populistes pro-capitalistes autoritaires) que par la gauche. *

I6 juillet 1991

9) Le Conseil de l'Europe, fondé en 1949, est composé de tous les Etats d'Europe occidentale ; il a été à l'instigation de la signature de plus de 120 accords et conventions entre ces pays sur les droits de l'hommes, le travail, la protection écologi que, les immigrés, etc.

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