Le régime de Mengistu fut une dictature militaire, opo pressive. Et beaucoup d'observateurs ont pris pour argent comptant les proclamations marxistes-léninistes de ce régime, défendant au passage la thèse de l'expansionnisme soviétique. Mais quelle était la nature exacte de la révolution éthiopienne des années 1970?
Il y a bien eu une révolution, à partir de 1974, avec la destruction de l'Etat aristocratique et le bouleversement de l'ordre social. En revanche, l'interrogation sur la nature de cette révolution doit renvoyer à deux débats : l'un sur les forces sociales engagées dans la subversion du vieil ordre ; l'autre, sur ce que pouvait être la dynamique potentielle de cette révolution, à partir des forces politiques qui ont émergé de ces premières années d'affrontement.
La révolution éthiopienne a commencé comme une lutte contre la misère, l'autocratie et l'oppression. Or, la solution de ces maux ne pouvait pas simplement passer par un Etat -proclamé "révolutionnaire" - qui reposait essentiellement sur des cliques militaires et une nomenklatura amharique (voir article ci-contre). L'arriération de la formation sociale éthiopienne a donc constitué un obstacle certain à la radicalisation du processus. Des forces sociales antagoniques se sont disputées l'issue de cette révolution mais, en fin de compte, une fraction de l'armée, s'est imposée comme la force dominante durant plus de dix ans.
Dans ce contexte, il était normal que ce soit la question nationale et ethnique qui sape le pouvoir et finisse par l'abattre. La junte militaire (DERG) ne voulait pas, et ne pouvait pas, résoudre la question de l'empire légué par Hailé Sélassié. Par nature, elle n'était pas capable de donner une réponse internationaliste, démocratique et sociale au puzzle national de l'Etat éthiopien. Violence, autoritarisme et chauvinisme ont été ses seules réponses.
Le pouvoir militaire a mimé, en les caricaturant, à la fois les jacobins et les bolcheviques afin d'imposer une discipline et un centralisme susceptibles de stabiliser le nouvel appareil d'Etat. Le mythe d'un Etat unifié éthiopien se combina aisément à une rhétorique et à une pratique bureaucratiques empruntées au stalinisme. Copie conforme, petite bourgeoise et militariste, sans que pour autant le pays puisse être qualifié de "post-capitaliste". Pratique suicidaire, par ailleurs, car le régime s'entêtait à refuser le droit à l'autodétermination et utilisait l'essentiel des ressources de l'Etat pour des solutions militaires plutôt que sociales.
La question nationale en Ethiopie est liée à la question démocratique en général et à la possibilité de lui apporter une réponse radicale, combinant, d'une part, le droit inconditionnel des populations à décider de leur organisation étatique
La fin du mythe éthiopien
et, de l'autre, la collaboration et l'entente internationaliste entre ces peuples afin de pouvoir s'attaquer réellement au sous-développement.
Malheureusement le cours actuel de la crise éthiopienne ne favorise pas cette dynamique-là. Le Front tigréen, Tigray People's Liberation Front (TPLF) qui est entré en vainqueur dans Addis Abeba a montré, depuis queique temps une forte tendance à vouloir se construire aussi parmi la population oromo, et ce en conflit avec l'Oromo Liberation Front et à être également le "représentant" des Afars en créant l'Afar Democratic Union. Le mouvement chapeautant tout cela, l'Ethiopian People's Revolutionary Democratic Front (EPRDF) se voulant dès lors un instrument d'hégémonisme centralisateur. Toutes choses qui ont deja produit des trictions militaires avec des forces évidemment concurrentes
La dynamique des irrédentismes régionaux et ethniques ne parait pas se radicaliser sur le terrain social. Elle renforce, en revanche, des courants politico-militaires dont on peut craindre qu'ils aient peu le souci de la résolution globale des problèmes économiques et nationaux dans la Corne de l'Afrique. Le "chacun pour soi" risque fort d'être la source, comme en Somalie, de nouveaux conflits.
Il reste que l'Erythrée est maintenant, et enfin, à la veille d'une possible souveraineté C'est une nécessité et un droit inaliénable après tant d'années de luttes. Tous les peuples d'Ethiopie et tous les mouvements politiques en pré sence devraient partir de là, positivement, pour réfléchir à une solution internationaliste réelle de l'ensemble de la question nationale dans cette region.
Mais le cours actuel de l'histoire mondiale ne nous permet pas cet optimisme. Le Front tigréen, TPLF, passe allègrement du "marxisme-léninisme" pro-albanais à un réalisme de bon aloi, tandis que les Etats-Unis se permettent de jouer un rôle d'arbitre.
Que Washington veuille éviter un nouveau chaos régional et ethnique, cela ne fait aucun doute. Le temps est fini en Afrique où la "meilleure" carte de l'impérialisme était systématiquement l'affrontement ethnique. Mais le patronage de Washington ne va pourtant rien apporter de bon quant à la résolution de la dépendance et du sous-développement... sur lesquels reposent les haines et les préjugés ethniques. L'ordre de l'après-guerre du Golfe ne sera pas celui de l'émancipation réelle de ces peuples. *
Claude Cabriel