Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETHIOPIE

Une mosaïque ethnique fragile

· Inprecor n° 335, 19 juillet 1991 · p. 18-20 · 2 381 mots

Italie URSS et Russie

Une mo ethniqu

Avec ses 48 millions d'habitants (1), l'Ethi

Nigeria. De par sa position géographique, il co frontières de l'Ethiopie moderne mordent • frontière avec le Soudan — les Bedjas au No sont présents des deux côtés de la frontière. A

Corne de l'Afrique comme une zone charnii plusieurs décennies déjà, elle est considérée c deux dernières décennies les conflits constit déstabilisation semble entraîner une forme processus pourrait avoir des répercussio

L'ETHIOPIE moderne s'inserit dans la continuité d'une très vieille civilisation recoupant une entité étatique qui a longtemps dominé la Corne de l'Afrique.

L'islamisation et la marginalisation économique de cette région, située en bordure de la mer Rouge et du golfe d'Aden, autrefois désignée comme la Côte des aromates, ont longtemps coupé les Ethiopiens de tout contact extérieur. Retranchée sur les hauts-plateaux abyssins et isolée dans une zone arabo-musulmane, depuis la disparition de la Nubie chré tienne au XIVe siècle, l'Ethiopie chrétienne a toujours su préserver son indépendance, malgré les invasions successives des armées musulmanes du Gragne

(3) qui ont ravagé le pays au X Vle siècle, suivies de la poussée oromo qui, si elle a provisoirement sauvé l'Ethiopie de la domination musulmane, constitue toutefois un danger démographique. Aujour-

GUERRE

Amharas d'hui, les comme les Tigréens perles

Oromos çoivent comme l'ethnie la plus nombreuse, même si économiqueelle est ment défavorisée et de tout temps écartée du pouvoir. Des communautés oromos sont largement dispersées dans le pays, du Hara à la ré-

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OPIE saïque e fragile pie est le pays africain le plus peuplé après le nmande la région de la Corne de l'Afrique ; les n pays somali dans l'Ogaden, et le long de la d et les populations nilotiques du Sud Soudan niveau géopolitique, il convient de regarder la re entre l'Afrique et le monde arabe. Depuis mme une région sensible ; alors que durant les aient aussi un enjeu Est-Ouest, aujourd'hui la le "libanisation"' à l'échelle de la région. Ce s dans plusieurs autres pays africains (2).

gion de Gondar, y compris dans les campagnes du Choa, autour d'Addis Abeba. Au XIXe siècle, les côtes de la mer Rouge connaissent un regain d'intérêt d'ordre essentiellement stratégique. Les puissances impérialistes y établissent des ports de soutage sur la route des Indes et de l'Extrême-Orient. La Grande-Bretagne s'installe dès 1839 à Aden, la France acquiert le mouillage d'Obock (Djibouti) en 1862, et une compagnie de messageries italienne achète le port d'Assab en 1869, année de l'ouverture du canal de Suez. Hormis le rôle d'escales obligées pour les vapeurs des lignes maritimes, c'est à partir de ces ports et comptoirs que s'organisent les échanges commerciaux avec Un de moins FAMINE l'Ethiopie. Ces points d'appui côtiers sont à l'origine de la formation de colonies, qui supposent un contrôle progressif de l'arrière-pays: l'Erythrée pour l'Italie (1891), et la Côte française des Somalis et le Somaliland pour les Britanniques (1885). Même la Russie a tenté d'établir des comptoirs et de développer une politique commerciale, appuyant l'Ethiopie au nom de l'identité religieuse orthodoxe.

Alors que les côtes de la mer Rouge et du golfe d'Aden sont entièrement contrôlées par les puissances européennes, portant ainsi une nouvelle menace sur l'indépendance de l'Abyssinie, l'empire éthiopien s'est engagé dans un processus de restauration de l'autorité centrale. L'empereur Théodoros II s'est employé à réduire le pouvoir de l'aristocratie de manière souvent sanglante. Ménélik empereur à partir de 1889, conquiert les marches de l'empire qui constituent les frontières actuelles de l'Ethiopic, tout en s'opposant aux visées italiennes, et en in-

Avec cette tradition d'indépendance, qui a tendance à occulter son aspect expansionniste et oppressif à l'échelle régionale, l'Ethiopie a toujours été considérée comme la doyenne des Etats africains. Le pays, qui n'a jamais été militairement occupé, sauf durant les cinq ans de présence italienne, suite à l'agression mussolinienne, a accueilli à Addis Abeba le siège de l'Organisation de l'unité africaine

La chute de Mengistu

Le colonel Mengistu Hailé Mariam, l'homme fort de la junte militaire (DERG), issu de la révolution qui a renversé la monarchie le 12 septembre 1974, a habilement su concilier l'idéologie marxiste-léniniste et la prépondérance politique des Amharas qui s'appuye sur le féodalisme traditionnel de l'Empire éthiopien. Très vite, au gré des purges sanglantes qui ont successivement décapité l'opposition civile et étudiante, qui contestait la confiscation du pouvoir par les militaires et ses rivaux au sein des forces armées, Mengistu est devenu le leader incontesté de l'Ethiopie. Sa légitimité "révolutionnaire" s'appuyait essentiellement sur l'aide massive qui lui a été accordée par l'URSS, Cuba et l'Allemagne de

Malgré la présence des guérillas érythréennes et tigréennes, Mengistu, qui a triomphé de l'agression somalienne en 1978, s'est alors attelé à consolider son pouvoir personnel. Ni la famine de 19841985, ni les revers militaires endurés dans la lutte menée contre les fronts de libération, ne l'ont empêché d'accéder à la présidence de la République, dès sa création. le 23 mars 1983, et de contrôler les destinées du parti unique, le Parti des travailleurs éthiopiens (PTE), fondé en 1984 sur le modèle de ceux des pays de l'Est.

Toutefois, à partir de 1989, le désengagement rapide de ses alliés soviétiques, cubains et est-allemands a montré la fragilité du pouvoir instauré à Addis Abeba. Malgré un soutien israélien discret mais efficace, en échange de facilités d'émigration données par le gouvernement aux quelques 20 000 juifs éthiopiens présents à l'époque dans le pays, le régime de Mengistu n'a pas été en mesure de résister à la poussée des maquisards tigréens du Front populaire de libération du Tigré (FPLT), qui disposaient de soutiens en provenance des pays arabes.

Février 1990 marque certainement un tournant, avec l'offensive du Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), qui se solde par la perte du port de Massawa et l'encerclement des troupes gouvernementales dans un périmètre situé autour d'Asmara, la capitale de l'Erythrée. Dès le début 1991, la guérilla tigréenne, bénéficiant de l'appui logistique des Erythréens, lance une vaste offensive en direction de Gondar et du Godjan, puis entreprend, avec le concours du Front de libération oromo (FLO), qui opère au sud de la capitale, une manœuvre d'encerclement d'Addis Abeba.

Dès lors, les jours du régime de Mengistu sont comptés. Un groupe d'intellec tuels éthiopiens tente, au travers d'une pé tition appelant à la négociation, d'éviter le bain de sang. Enfin, le 21 mai 1991, apparemment à la suite d'un piège qui lui est tendu par son propre entourage, Mengistu Hailé Mariam quitte Addis Abeba pour s'entretenir avec des émissaires de la guérilla et le président du Kenya, Daniel Arap Moi. C'est à son arrivé à Nairobi qu'il apprend que la radio éthiopienne avait annoncé son départ et il se résigne à trouver refuge au Zimbabwe où sa famille réside déjà depuis quelques mois.

Ce changement en douceur, probablement orchestré par le général Tesfaye Gabre Kidane, qui occupait le poste de président par intérim et par le Premier ministre Tesfaye Kinka, n'a pas permis au pouvoir amhara de freiner la débandade chaotique du régime. Alors qu'une conférence de réconciliation nationale devait s'ouvrir le 27 mai à Londres, sous les auspices des Etats-Unis, le 24 mai 1991, les

1) Banque Mondiale, Rapport sur le développement dans le monde, Washington, 1990 (estimations de juin 1988).

2) Voir Inprecorn° 320 du 7 décembre 1990)

3) L'imam Ahmad Ibn Ibrahim, dit le Gragne, a ravagé l'Ethiopie (vers 1527-1543) à la tête d'une armée regroupant les musulmans somalis et afars de la côte et les gens du Harar.

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ETHIOPIE maquisards du FPLE prennent le contrôle d'Asmara, la capitale de l'Erythrée, défendue par plus de 130 000 soldats gouvernementaux. Le lendemain, c'est le port d'Assab, contrôlé par les milices afars, qui passe sous le contrôle du FPLE. De leur côté, les Tigréens s'emparent de la base aérienne de Debré Zeit, aux portes d'Addis Abeba, le 26 mai. Dans le même temps, les communautés étrangères quittent la ville et Israël met en place un gigantesque pont aérien afin d'évacuer les quelques 16 000 falachas qui avaient été regroupés à proximité d'Addis Abeba. Enfin, le 28 mai au soir, avec l'approbation, voire sous la demande pressante des Etats-Unis, les rebelles prennent le contrôle de la capitale. Seule la garde prétorienne de Mengistu, retranchée dans l'ancien palais impérial, semble s'être opposée à l'arrivée des combattants tigréens.

Confusion et famine

La situation actuelle laisse planer un certain nombre d'incertitudes sur l'avenir du pays, d'autant plus que la famine menace à nouveau et que le récent renversement de situation ne signifie pas nécessairement la fin de la guerre civile. Déjà des manifestations d'opposants et l'explosion de plusieurs dépôts de munitions dans la capitale laissent présager que les partisans de l'ancien régime, s'appuyant sur la population amhara, ne laisseront pas les Tigréens enrégimenter impunément le pays. En province, des cas d'émeutes et de pillages ont été signalés dans l'Est du pays, principalement à Dire Dawa et Harar. Enfin, toujours dans la même région, des heurts inter-tribaux ont opposé des Issas (Somalis) avec des Oromos, appartenant vraisemblablement au FLO.

Dans une situation aussi instable, il convient de rappeler qu'en raison de la sécheresse et des conflits, l'Ethiopie, la Somalie et le Soudan forment une sorte de "communauté sinistrée" de la faim et de la migration. Les quelques 700 000 réfugiés regroupés dans l'Harargue et l'Ogaden sont confrontés à d'immenses difficultés d'approvisionnement. Ces populations, victimes de la famine, sont souvent prises entre deux feux ou ballottées au gré de l'évolution des combats. Une aide d'urgence devrait parvenir dans les plus brefs délais afin de stabiliser une situation nutritionnelle qui se dégrade rapidement, mais le désintérêt relatif des donateurs, doublé de lenteurs administratives, risque de coûter cher en vies humaines.

Au-delà de son aspect régional, la crise éthiopienne est susceptible de remettre en cause le fragile équilibre politique des frontières africaines. En effet, dès sa fondation, en 1963, l'OUA avait proclamé l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. A l'heure actuelle, dans le sillage de la chute de la dictature militaire du colonel Mengistu, l'Erythrée, dominée par le FPLE, revendique l'accession à la souveraineté de la province maritime de l'Ethiopie, avalisée rendum. Ces événements interviennent quelques jours après la constitution formelle du Somaliland, qui s'est détaché de la Somalie (4). En effet, la Somalie du Nord a connu un processus identique de guerre civile, qui a permis de chasser un autre dictateur, Syad Barré, en janvier 1991. Mais le Mouvement national somalien (SNM) dominé par les Issags, en lutte contre les autorités de Mogadiscio depuis une dizaine d'années, a dénoncé le traité d'unification de la Somalie du ler juillet 1960 et proclame aujourd'hui la souveraineté d'un nouvel Etat qui s'inscrit dans les frontières de l'ex-Somaliland.

Le risque d'une remise en cause de l'intégrité territoriale des Etats, que les Africains redoutent tant, s'est donc récemment concrétisé, d'abord en Somalie puis en Ethiopie. Dans le cadre de ce processus de création de nouvelles entités étatiques, ce ne sont pas précisément les frontières coloniales qui sont remises en cause mais les timides regroupements politiques opérés au début des années 60. Ces deux Etats connaissent, pour l'instant, une situation qui consacre plutôt le retour au découpage colonial du début du

Ainsi un processus de regroupements des territoires, opéré plus ou moins librement au début des années 60, semble voué à l'échec. Si ces deux exemples de sécession sont avant tout dus à la violence et à la durée de conflits internes, il convient également de tenir compte de l'échec des tentatives de regroupements économiques régionaux.

Toutefois, un tel constat n'atténue pas le caractère hautement arbitraire des frontières internationales de l'Afrique subsaharienne. Depuis de nombreuses années, on s'emploie à relever ce phénomène, défi majeur à l'échelle de l'ensemble de l'Afrique. A propos de l'Ethiopie avec ses quelques 80 identités ethniques différentes, on peut lire : « Capricieuses, mal situées, les frontières de l'ancien régime renfermaient effectivement des peuples disparates dans des démarcations arbitraires. Si détestables qu'elles demeurent, représentent probablement moindre mal par rapport aux guerres en cascade, aux rebondissements sans fin qu'entraînerait leur modification. D'un bout à l'autre de l'Afrique, des centaines d'irrédentismes mal contenus, vivaces, n'attendent qu'une occasion d'exploser. Ils la trouveront quand l'un d'eux triomphera quelque part » (5).

Par ailleurs, du point de vue des nombreux mouvements de libération en lutte dans la région, les changements politiques en cours à Addis Abeba ont également des répercussions directes, sur la situation au Soudan, par exemple. En effet, l'antagonisme entre les deux pays avait conduit la gouvernement de Khartoun à appuyer les rebelles érythréens et tigréens et cette attitude avait suscité en retour un soutien tout aussi actif des Ethiopiens en faveur de l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS) dirigée par John Garang. Qu'adviendra-t-il de ce dernier, maintenant que les forces soutenues par le régime de Khartoun sont aux commandes en Ethiopie ?

La politique américaine

La crise éthiopienne a permis aux Etats-Unis d'occuper une place vacante depuis le départ des Soviétiques, principaux alliés du régime entre 1977 et 1989. L'approche américaine souffre d'une contradiction majeure. En effet, comment préconiser, à l'échelon de la région, des solutions fédéralistes et en même temps encourager la prise de contrôle de la capitale par les Tigréens ? Au-delà des étiquettes idéologiques — diverses factions se réclament du marxisme, même le plus sectaire comme le Front populaire de libération du Tigré (FPLT), longtemps influencé par le "modèle" albanais, dont certains n'hésitent pas à opérer des revirements en préconisant le libéralisme économique - les diplomates américains semblent faire bien peu de cas de l'histoire millénaire et de l'antagonisme séculaire entre les deux composantes ethniques de l'Ethiopie chrétienne, soit les Tigréens autour d'Axum —le premier royaume chrétien — et les Amharas, qui ont dominé l'Ethiopie dès le XIlle siècle. Cette dernière composante ethnique est traditionnellement prépondérante au cœur des hauts-plateaux abyssins autour du Choa, la province d'Addis Abeba. Par ailleurs, des communautés amharas importantes dominent la vie urbaine en dehors de leur espace géopolitique d'origine. La presque totalité de la zone de la Corne de l'Afrique est dépourvue de richesses minières, et n'a que des produits agricoles tels le café ou le bétail. L'enjeu économique du conflit et des règlements politiques passe par la reconnaissance interdépendance économique : l'accès à la mer de l'Ethiopie en échange du ravitaillement en denrées agricoles vers les zones côtières désertiques.

4) Voir Inprecorn° 331 du 24 mai 1991.

5) Le Monde, 30 août 1978.

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