Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

« Il y a pire que pire »

· Inprecor n° 335, 19 juillet 1991 · p. 21-25 · 4 007 mots

Grèce et Turquie Syndicalisme URSS et Russie Chine

régime de 1980 est désormais caduc et qu'il faudrait sérieusement réorganiser dire que la situation politique est dans une impasse. Le tableau qui en ressort est deux ans, montrent qu'aucun parti n'est en mesure de remporter les élections à

« Il y a pire que pire »

Durant la dernière décennie, la lutte politique en Turquie a été marquée par un éternel combat contre les avatars de la dictature militaire de 1980.

Aujourd'hui, des héritiers du régime militaire à ses victimes de droite ou de gauche, toutes les forces politiques en présence s'accordent pour constater que le cadre fixé par le l'Etat sur de nouvelles bases. Mais tout le monde est également d'accord pour marqué par la confusion et l'impuissance. Tous les sondages effectués depuis lui tout seul et qu'il est même peu probable qu'une forte coalition puisse se dégager des urnes. Ils'agit d'une crise de confiance typique, marquée par le désespoir.

Fuat ORÇUN

DEPUIS sa cuisante défaite aux élections municipales de 1989 (1), le parti au pouvoir, le Parti la

Mère-Patrie de

(ANAP) du président

Turgut Özal, n'a plus dépassé la troisième place dans les sondages concernant les intentions de vote. Mais il détient toujours les deux-tiers des sièges au Parlement avec un soutien électoral estimé aux alentours de 15 %. Le Parti de la juste voie (DYP, centre-droite, de l'ancien Premier ministre Demirel) grignote petit-à-petit l'électorat de l'ANAP.

A gauche, c'est le petit Parti de la gauche démocratique (DSP, social-démocrate dissident, de l'ancien Premier ministre Ecevit) qui mord dans l'électorat du

Parti populiste social-démocrate (SHP d'Inönü, hériter du parti social-démocrate

Selon un sondage de l'Institut Gallup du 30 mai 1991, le DYP est crédité de

29 % des intentions de vote ; le DSP de

18 %; l'ANAP de 14 % ; le parti islamiste de 8,5% et le parti fasciste de 5 %.

Ainsi, alors que se poursuit une "polarisation" entre centre-gauche et centre-droite, l'élément le plus saillant est le nombre d'indécis qui dépasse 20 %. Ce taux a conduit chacun de ces partis à tenter de renouveler sa façade et de mieux définir son identité. Le cas le plus désespéré est celui de l'ANAP, qui a perdu toute sa légitimité aux yeux de la population. Selon les sondages, il aurait même des difficultés à dépasser la barre des 10% dans les centres urbains (2).

L'ANAP à la dérive Fondé trois ans après le coup d'Etat, en pleine offensive des militaires contre les "idéologies", ce parti prétendait assurer 1'"'unité nationale" en son sein, en regroupant des personnalités issues des quatre courants présents dans le dernier Parlement (libéraux, sociaux-démocrates, fascistes et islamistes). Aujourd'hui, les principaux fondateurs de l'ANAP reconnaissent que sa plus grande faiblesses est d'"'idéologie" L'ANAP est en effet une nébuleuse réactionnaire basée sur le cliéntélisme et les avantages du pouvoir. Sa base électorale se limite aux parvenus de ces dix dernières années. Lors de son dernier congrès, les 15 et 16 juin 1991, l'ANAP a renversé son propre président et Premier ministre, Yildirim Akbulut, pour porter au pouvoir un ancien ministre des Affaires étrangères, Mesut Yilmaz.

La victoire de ce dernier a été présentée dans la presse comme celle de l'aile "modérée et libérale" du parti contre les "conservateurs islamistes". Or, le noyau dur de l'équipe de Yilmaz est essentiellement composé d'anciens cadres et proches du parti fasciste de Türkes (le sinistre führer des loups-gris). Par ailleurs, le nouveau "patron de l'économie", le ministre Pakdemir, était considéré comme un "conservateur islamiste", proche de Yildirim Akbulut, jusqu'à ce qu'il décide de se ranger du côlé du Yilmaz. Par consé quent, plutôt qu'un changement Le président T. Özal d'orientation et de stratégie, l'élection de Yilmaz est surtout un ravale ment de façade dans le seul but de préparer les élections — prévues au plus tard à l'automne 1992 —, et de sauver l'essentiel, c'est-à-dire le poste d'Özal à la présidence.

En effet, le véritable chef de l'ANAP est et reste Özal. Devenu président de la République, celui-ci est officiellement "hors parti", mais il continue à tirer les ficelles dans les coulisses. Özal s'est habitué à régner en maître absolu, avec un pouvoir sans partage et sans compromission. Il avait désigné lui-même son suc cesseur à la tête du parti et "formé" le gouvernement, sans en laisser l'initiative à Akbulut, qui faisait figure de pantin. Sous Özal, le byzantisme, la corruption, et le népotisme ont atteint des proportions inégalées. La très ambitieuse Mme Özal, s'est faite récemment élire présidente de la plus grosse branche locale de l'ANAP, à Istanbul. La "première dame" est la vitrine moderniste et occidentaliste de la famille, alors que les frères Özal représentent la face islamiste et conservatrice.

L'éviction d'Akbulut n'est donc que le remplacement d'un pantin désarticulé par un autre, moins discrédité. Mesut Yilmaz a été élu avec le soutien implicite d'Özal et le soutien très militant de Mme Özal et de leurs enfants. Il a cependant peu de chances d'éviter l'inévitable : la fin de l'ANAP aux prochaines élections, qui seront probablement anticipées. D'ailleurs, cette fois-ci, Ozal semble assez désespéré sur l'avenir de son parti puisque, avant le congrès, il a proposé au fils de Menderes (3) - qui n'est même pas membre de l'ANAP — d'en prendre la direction pour essayer de le redresser. Le meilleur résultat qu'il puisse espérer serait que l'ANAP garde assez de députés pour être le petit partenaire d'une coalition qui accepterait de garder Özal comme président de la République.

1) Voir Inprecorn° 289 du 29 mai 1989.

2) Le DSP et le SHP arrivent en tête dans les villes et la DYP n'arrive qu'en troisième place à Istanbul.

3) Adnan Menderes état le leader charismatique de la droite turque, pendu par les militaires après le putsch de 1960.

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ли.

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En dehors d'une petite couche de nouveaux riches qui doivent leur ascension à Özal, personne (même pas la grande bourgeoisie) n'est satisfait des politiques arbitraires du pouvoir, qui ne recherche même pas un consensus avec les principales forces du système. Depuis quelque temps, l'association du patronat, la TUSIAD, ne cesse de tirer la sonnette d'alarme et exprime ouvertement son mécontentement. Tout le monde sait qu'un pouvoir qui s'effrite peut prendre des mesures radicales. Il lui sera impossible de résister à la pression salariale, surtout en période pré-électorale et l'inflation ne descendra pas en dessous de son taux chronique de 70%.

Pour le moment, seuls les Etats-Unis soutiennent Özal ; ils croient encore au maintien au pouvoir de celui qui leur a donné plus qu'ils n'en espéraient lors de la guerre du Golfe. En fait, Özal et sa clique étaient déjà sur le départ, mais leur politique pro-américaine durant cette crise leur a fait gagner du temps, au prix de nouveaux coups durs pour la vie économique et sociale du pays.

La carotte et le bâton

Toujours pour gagner du temps, Özal s'est attaqué ensuite à certains tabous du régime, notamment les fameux articles 141-142 et 163 du Code pénal qui interdisaient les activités politiques sur une base de classe ou de religion. Ces articles, dont l'application n'était déjà plus aussi stricte qu'avant, ont été supprimés en catimini après un vote éclair au Parlement. Il en a été de même pour l'interdiction qui pesait sur l'utilisation de la langue kurde. Une amnistie partielle a également été décrétée. Mais cette vague de "libéralisation" s'est accompagnée de nouvelles mesures répressives qui vont sans doute faire regretter les anciennes !

Si la présence des Kurdes est admise et la langue kurde autorisée, en revanche, évoquer leurs droits nationaux sera réprimé encore plus sévèrement que par le passé. Par ailleurs, une nouvelle loi "anti-terreur" a été adoptée selon laquelle ceux qui, bien que n'ayant pas commis de délit, feraient partie d'une organisation "terroriste" ou ceux qui commettraient des "actes à but terroriste" sans toutefois être membres d'une organisation "terroriste", recevront les mêmes peines que les auteurs d'actes terroristes organisés. La définition des "terroristes" est totalement arbitraire et floue : « ceux qui entravent l'indivisibilité du pays et de sa Nation » ; « ceux qui affaiblissent l'autorité de l'Etat » ; « ceux qui veulent changer le système économique », etc. Tout citoyen est donc un "terroriste" en puissance (4). Les mouchards seront récompensés et les policiers seront protégés en cas de "bavures"— y compris pour les cas de tortures. car il faudra désormais une autorisation spéciale du ministère de l'Intérieur pour les poursuivre en justice ! D'ailleurs, depuis cette loi, plusieurs exécutions sommaires ont eu lieu, des policiers n'hésitant pas à faire des descentes aux domiciles des présumés "terroristes" sans défense pour les assassiner de sang froid.

L'amnistie a eu des résultats intéressants. Ceux condamnés selon les articles 141-142 et 163 ont été libérés, les autres relâchés sous condition. Mais, « sur les 3 316 condamnés politiques qui étaient encore en prison, 2 857 étaient de gauche, 459 de droite. 409 de ces prisonniers de droite ont été libérés... tandis que seuls 299 détenus de gauche ont été libérés, les 2 558 autres le seront d'ici cinq à dix ans » (5) ! La loi anti-terreur a suscité des grèves de la faim des détenus et de leurs parents.

Embouteillage au centre

Après un libéralisme sans partage qui a duré plus de dix ans, on pourrait penser que le parti de centre-gauche, le SHP, serait en mesure de remporter les élections. Et en effet, en 1989, le SHP avait raflé la quasi totalité des municipalités des grandes villes. Mais l'incurie de la gestion social-démocrate et les allégations de corruption ont miné sa crédibilité et lui font perdre des points au profit du DSP dont l'appareil est cependant encore trop faible pour prétendre au pouvoir.

Par ailleurs, le SHP éprouve beaucoup de difficultés à abandonner l'héritage moral et politique du Parti républicain du peuple (CHP), le parti unique et peu démocratique des premières décennies de la République. Sa direction reste trop faible pour faire face aux nouveaux développements. Le programme de l'aile droite du parti fait de la surenchère libérale et sape la confiance de l'électorat populaire. Même si cette opposition ne remporte pas la majorité lors du congrès du SHP, prévu les 6 et 7 juillet 1991, elle pourrait néanmoins obtenir une minorité de blocage qui paralyserait ce parti, déjà bien mou.

Le SHP veut aussi ravaler sa façade, mais sa recherche d'une nouvelle identité ne se fait pas à gauche, conformément à la dynamique de l'opposition sociale, mais au centre, vers une transition en douceur. Même les dirigeants du DYP de Demirel accusent les sociaux-démocrates de ne pas remplir leur rôle d'opposition de gauche.

En conséquence, le DYP est obligé d'assumer partiellement ce rôle, au risque d'indisposer sa base rurale et droitière traditionnelle. C'est le DYP, véritable parti

4) Cumhuriyet du 13 avril 1991.

5) Milliyet du 26 juin 1991.

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"centriste de droite" qui capte la première place des intentions de vote.

La composition du futur Parlement reste indécise. La formule la plus souple serait une coalition DYP-ANAP, sous la houlette d'Özal. Une coalition DYP-SHP n'est pas non plus à écarter. Bien que d'apparence conflictuelle, une telle alliance correspondrait aux aspirations non seulement d'une partie de la bourgeoisie qui cherche un compromis social durable, mais aussi à celles d'importants secteurs de gauche qui pensent ainsi pouvoir restructurer l'Etat dans un sens plus démocratique. Un projet de coalition entre le centre-droit et le centre-gauche avait d'ailleurs avorté de justesse avant le coup d'Etat de 1980.

La décomposition du régime

Le compte à rebours pour les élections a commencé. Ainsi, après les deux premiers partis fondés sous l'égide des militaires, le Parti de la démocratie nationaliste et le Parti populiste, qui ont sombré corps et biens, le troisième parti du régime militaire, l'ANAP, s'apprête à son tour sinon à quitter la scène, du moins à être réduit au rôle de figurant. L'élimination de l'ANAP va amener d'importantes теcompositions au sein de l'appareil d'Etat. Il est clair que même l'arrivée tre-droit, en la personne du DYP, entraînerait un sérieux nettoyage. N'oublions pas que l'ANAP était arrivée au pouvoir avec un projet de réformes radicales. Ainsi une restauration de la droite par une autre force sera une première dans l'histoire du pays.

C'est édifiant que même le DYP s'engage à exorciser le fantôme de la dictature militaire. Demirel a récemment déclaré qu'il fallait désormais « en finir avec le régime actuel, véritable coup d'Etat civil qui est l'héritier du régime des militaires » (6). Le coup d'Etat civil en question est la présence d'Özal à la tête de l'Etat. On a l'impression que l'histoire n'est qu'un éternel recommencement. A une chose près : les travailleurs et les sec= Inprecor n° 335 du 19 juillet au ler août 1991 teurs populaires ont subi d'importantes défaites économiques et politiques et ont perdu leurs instruments de défense.

La elasse ouvrière face aux directions syndicales Après les actions du printemps 1989 (7), la classe ouvrière a pris une nouvelle orientation, lente mais inéluctable. Silencieux durant des années, les travailleurs étaient paralysés par les lois interdisant de faire grève, et se contentaient d'espérer que leurs directions syndicales puissent obtenir de bonnes conventions collectives. Avec le recul des salaires réels à partir de 1984, et à la suite des élections municipales de mars 1989, les travailleurs ont repris le chemin des luttes par centaines de milliers. Ils ont ainsi obtenu des gains salariaux allant bien au-delà des propositions patronales et gouvernementales, en bousculant les directions syndicales qui faisaient office de courroie de La marche des mineurs, décembre 1990 (DR). transmission de la répression et du désespoir. Pour contourner l'interdiction des moyens de lutte classiques comme la grève, ils ont eu recours à des méthodes originales dans plusieurs branches pour attirer l'attention et le soutien de l'opinion publique : se laisser pousser la barbe ; visites médicales collectives ; grèves de la faim ; ralentissement du travail ; boycott des repas, etc.

Quant à la bureaucratie syndicale, elle était prise entre deux feux : la pression de la base et celle du gouvernement, qui ne tenait pas compte de ses suppliques. Pourtant, elle avait besoin du soutien de sa base pour justifier son existence et de la bienveillance du gouvernement, compte tenu de la nouvelle législation, pour garder ses privilèges.

La grève des mineurs de la fin 1990 a été une nouvelle étape de cette évolution

(8). Mais avec la guerre du Golfe, de nouvelles restrictions légales ont freiné cet élan. Plus de 300 grèves ont été interdites par le gouvernement. La signature de la convention collective de 600 000 travailleurs du secteur public a été reportée. Les manœuvres et tergiversations des directions syndicales ont fait perdre des mois aux travailleurs. Mais, à partir de la mi- juin 1991, des centaines de milliers de travailleurs ont repris des actions de résistance passive, comme celles citées ci-dessus, en dehors des structures syndicales.

La bureaucratie syndicale a été alors obligée de soutenir les revendications sa lariales des travailleurs à la table des négociations, mais au prix d'un marchandage secret avec le patronat. Le patronat compréhensif accordait d'importantes hausses de salaire, qui permettaient à la bureaucratie syndicale de sauver la face devant base, mais, sa en échange, il licenciait en masse sans que les syndicats, complices, ne réagissent.

C'est

Özal en personne qui, commentant un conflit salarial dans une entreprise, a révélé cet accord tacite. Ainsi, rien que dans le secteur du textile, 40 000 ouvriers

(un tiers des effectifs)

ont été licenciés sans que Teksif, le syndicat de Svket Yilmaz (le président de la principale confédération syndicale, la Türk-Is) ne proteste. Cette nouvelle tactique patronale muscler les travailleurs par la menace du chômage (9)

- était déjà apparue à grande échelle lors de la grève des mineurs, puisqu'Özal avait menacé de fermer les mines. A l'époque, cette menace n'avait pas pu être mise à exécution devant la résistance acharnée des mineurs.

Depuis un an, environ 300 000 travailleurs ont été licenciés, sans être remplacés par de nouvelles embauches à des salaires plus bas. La menace du licencie-

6) Milliyet du 11 juin 1991.

7) Voir Inprecorn° 289 du 29 mai 1989

8) Voir Inprecorn° 322 du 18 janvier 1990.

9) N'oublions pas que les chômeurs ne touchent aucun allocation en Turquie...

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ment est bien réelle, mais les travailleurs ne vont pas pour autant baisser les bras. En effet, les salaires ont atteint un niveau insupportable et le souvenir des récentes victoires est toujours vivant. Par ailleurs, les directions syndicales, qui pourraient être les vecteurs d'un compromis ou d'un retrait n'ont plus aucune crédibilité. Les actions sont déclenchées en général sur l'initiative de la base. La situation des négociations collectives concernant 600 000 ouvriers est la suivante : constat de conflit pour 374 000 ; décision de grève pour 78 000 ; grève en cours pour 134 000 ; négociations en cours pour 34 000. 155 000 travailleurs sont privés du droit de grève, mais ont décidé d'entreprendre des grèves de soutien. Les principaux slogans des luttes ouvrières actuelles sont : « Démission du gouvernement ! » et « Où est la Türk-Is ? ».

La direction de la Türk-Is n'avait jamais autant perdu de sa légitimité, même à l'époque où elle était concurrencée par une centrale plus combative, la DISK. A la suite de la suppression des articles 141-142 du Code pénal, les procès intentés à l'époque de la dictature militaire contre la DISK sont devenus caducs. La possibilité de réouverture de cette confédération, qui regroupait près de 300 000 travailleurs, est donc à l'ordre du jour. Reste le problème de la restitution des biens de la DISK (une somme considérable, notamment en biens immobiliers, confisquée par l'Etat), ce qui lui donnerait les moyens effectifs de reprendre ses activités. Malgré le blocage de la Türk-Is, la Confédération européenne des syndicats (CES) a exigé du gouvernement turc la

Déploiement de l'armée sur le parcours de la marche des mineurs (DR). restitution de ses biens à la DISK. Bastürk, président de la DISK, a démissionné de son mandat de député pour mettre en branle la procédure juridique et demander la réouverture de cette confédération.

La Türk-Is a récemment participé à l'Assemblée générale de l'Organisation internationale du travail (OIT), après s'être mis d'accord avec le patronat et le gouvernement. Effrayé par les perspectives de la concurrence syndicale, la Türk-Is a tenté de bloquer, lors de cette réunion, les protestations de l'OIT contre les dispositions réactionnaires de la législation du travail en Turquie. Celles-ci prévoient, notamment, que, pour conclure une convention collective, un syndicat doit regrouper 10 % des salariés de sa branche à l'échelle nationale et 51 % sur l'entreprise. Ces dispositions seraient en effet un obstacle sérieux à une réorganisation opérationnelle de la DISK. La Türk-Is demande aussi à l'OIT de ne pas insister sur la réembauche des travailleurs licenciés par le régime militaire (en grande partie, d'anciens membres de la DISK) et qui ont obtenu des tribunaux le droit de réintégrer leurs entreprises, droit que leur nie le gouvernement.

Près d'un million de travailleurs ont participé à diverses actions sur leur entreprise depuis le début de l'année. Ce chiffre a atteint 500 000 durant les deux premières semaines de juin. S'il ne s'agit pas d'un cours révolutionnaire de la classe ouvrière, c'est du moins un sérieux renouvellement. Cependant, malgré les luttes revendicatives sur les salaires, aucune action significative de solidarité contre les licenciements n'a encore vu le jour.

Face à ces développements dans la classe ouvrière, la social-démocratie reste totalement silencieuse, plus préoccupée par ses querelles internes. La création d'une force politique à la gauche de la social-démocratie n'en est que plus nécessaire. Les "socialistes indépendants" Diverses discussions et tentatives dans ce sens ont eu lieu entre les résidus et les diverses composantes de l'ancienne et puissante extrême gauche des années 70, qui se sont enlisés dans des discussions en vase clos qui durent depuis des années, et dont le seul résultat tangible à ce jour a été la réorganisation et la transformation des principaux courants maoïstes et pro-soviétiques. La première tentative date de 1985-1986 et regroupait essentiellement des socialistes "indépendants" et le principal groupe pro-chinois, l'ancien Parti ouvrier-paysan (TIKP). Le courant pro-soviétique, qui n'était pas encore passé par l'école de Gorbatchev, a refusé, sur une base sectaire, de s'y associer. Les relations entre les maoïstes et les autres courants étaient tendues et dépourvues de confiance mutuelle, en raison du passé du TIKP qui s'était aliéné toute la gauche avec ses concepts "trois-mondistes" (10), notamment son appel à un gouvernement d'unité nationale contre le terrorisme et le "péril soviétique" à la veille du coup d'Etat. Les résidus du TIKP ont fini par fonder leur propre parti, le Parti socialiste (SP). Ce courant a cependant réussi à se forger une nouvelle légitimité au sein de la gauche, surtout grâce au dynamisme de son organe de presse, Ikibine Degru (Vers l'An 2000) qui mène de virulentes campagnes de dénonciation du pouvoir, notamment sur la question kurde.

Par la suite, le SP a connu une scission d'une partie de ses cadres traditionnels, qui ont lancé une nouvelle initiative d'union de la gauche. Cette initiative a été rejointe cette fois-ci par les pro-moscovites, du Parti communiste unifié (TBKP, fusion de l'ancien PC - TKP — et du Parti ouvrier — TIP), devenus passionnément gorbatchéviens. Une nouvelle organisation a été fondée, le Parti d'unité so-

10) La "théorie des trois mondes" énoncée, par la direction chinoise, en 1977, explique que la lutte la plus importante pour les peuples et les classes ouvrières du monde est celle contre l'hégémonisme soviétique. Selon les dirigeants chinois, les pays du tiers monde sont la première force de cette lutte. Dans ce combat, il faut rechercher des alliances dans le "second monde" (Europe occidentale, Canada et Japon), qui « peut être gagné », même par des pressions en son sein par sa droite Cette théorie visait à justifier le nouveau cours pris dans la direction chinoise par Chou-en-Lai.

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cialiste (SBP), avec le soutien de certaines personnalités "indépendantes". Tant le SP que le SBP sont restés limités à leurs bases traditionnelles et n'ont pas initié de dynamique de regroupement. Cependant, alors que le premier suivait une ligne plus radicale que dans les années 70, le second a nettement glissé plus à droite, sur une ligne "libérale".

Les résidus des courants révolutionnaires des années 70 sont restés en dehors de ces processus. Leur méfiance, justifiée par ailleurs, n'était cependant pas dépourvue de sectarisme. Ces courants ont connu une importante crise d'identité avec le recul des mouvements sociaux, car leur force principale venait de leur activisme pratique dans le mouvement de masse, et surtout dans la jeunesse. Leurs références idéologiques, plus qu'éclectiques, ont été encore davantage remises en cause par les bouleversements en URSS et dans les pays de l'Est, mais aussi en Chine et en Albanie.

Malgré la réactivation de la classe ouvrière, ne serait-ce qu'au niveau des revendications salariales, l'extrême gauche est dans une stagnation totale. La tendance au repli sectaire sur soi semble dominer sur fond de désarroi idéologique, malgré des discussions plus ouvertes que par le passé sur des thèmes programmatiques. Le refus d'unité d'action dans la pratique reste la règle générale. Dans une telle période de faiblesse généralisée de tous les groupes, le maintien du sectarisme qui avait causé tant de dégâts à l'apogée de la puissance de l'ancienne extrême gauche, donne peu d'espoirs pour une recomposition saine.

Cette situation va sans doute se poursuivre jusqu'à une modification radicale des données ou à l'apparition d'une puissante alternative. La gauche s'est enlisée dans des discussions stériles et lassantes, faites d'attentisme et d'impressionnisme, de mépris et de refus des problèmes de construction. L'existence de centaines de cadres expérimentés, au lieu d'être un avantage pour la reconstruction en Turquie, semble plutôt faire office de goulot d'étranglement. La force capable de trancher ce nœud gordien en brisant les cloisons et clivages dépassés des anciens groupes, serait l'attitude de la jeunesse qui, depuis deux ou trois ans, connaît une certaine radicalisation et politisation sur des bases plus saines que dans le passé. *

Ankara, 21 juin 1991 = Inprecor n° 335 du 19 juillet au ler août 1991

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