Inprecor 1974–2004

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ALLEMAGNE

Sur l'autel du capitalisme

· Inprecor n° 335, 19 juillet 1991 · p. 15-17 · 2 794 mots

Allemagne Europe de l'Est Syndicalisme Écologie

syndicat de la métallurgie ouest-allemand, l'IC Metall. Membre du Parti socialiste démocratique (PDS, ancien parti communiste est-allemand), sans pour autant

Sur l'autel du capitalisme

Le groupe allemand Volkswagen vient de voir ses ventes de véhicules augmenter pour une valeur de 39 milliards de deutchsmarks, surtout grâce à ses clients de l'ancienne

République démocratique allemande (RDA). II envisage l'ouverture d'une nouvelle usine à l'Est pour répondre à la demande croissance d'automobiles.

Mais il faut savoir aussi que, pour les six premiers mois de 1991, 13 % de la main-d'œuvre de Volkswagen a changé...

Cette hausse de la consommation des habitants des anciennes régions de l'Est cache une réalité bien plus sombre.

Jakob Moneta a longtemps été rédacteur en chef du journal du unifié (VSP) dès sa création, il a décidé de rejoindre le Parti du socialisme quitter ses anciens camarades (1).

INPRECOR : L'ancienne République démocratique allemande (RDA)

connaît une crise sans précédent, contrairement aux promesses faites par Kohl avant l'unification...

Jakob MONETA : Après l'unification, le chômage a diminué en Allemagne de l'Ouest - 922 000 nouveaux emplois ont été créés —, alors qu'en Allemagne de l'Est, presque la moitié des 9,6 millions de postes de travail à plein temps étaient supprimés (2).

L'émigration des jeunes et des personnes les plus qualifiées vers l'Ouest a amoindri encore plus les possibilités d'effectuer un tournant économique et social à l'Est. Par ailleurs, les émigrants de l'Est sont utilisés par les patrons de l'Ouest pour revoir à la baisse les conditions de travail et les salaires de la classe ouvrière de l'ancienne République fédérale allemande (RFA).

A l'Est, la chute de la production industrielle et agricole, du commerce de détail et du commerce extérieur, ainsi que le chômage de masse dépassent d'ores et déjà de beaucoup les effets catastrophiques de la crise mondiale de 1929

En même temps, la destruction de l'économie de l'ancienne RDA a - du moins jusqu'à présent — un effet d'entraînement pour les banques, les trusts et les entreprises de l'Ouest, qui en profitent.

• Apparemment la crise est beaucoup plus importante en Allemagne de l'Est que dans les autres anciens pays du "socialisme réel" (3). Pourquoi?

Alors qu'en 1990 le Produit national brut (PNB) a diminué de 3 % en Union soviétique et en Tchécoslovaquie, de 5 % en Hongrie, de 10% en Yougoslavie, de 12 % en Bulgarie, de 15 % en Roumanie et de 17 % en Pologne, il a chuté de 22 % en Allemagne de l'Est — et cette tendance s'aggravera encore davantage en 1991. Cette dégringolade dément toutes les attentes et tous les pronostics qui prévoyaient que la convertibilité du deutschmark (DM) et les investissements espérés en provenance de l'Ouest allaient atténuer les effets du passage au capitalisme.

La propagande officielle attribue toute la misère de l'Allemagne de l'Est aux "méfaits de l'économie communiste" pendant quarante ans. Mais un tel raisonnment n'explique absolument pas pourquoi cette économie "communiste" était beaucoup plus mauvaise en Allemagne de l'Est que dans les autres pays du bloc "so-

Curieusement, c'est l'ancien chancellier fédéral, le social-démocrate Helmut Schmidt, qui a donné la véritable explication de ce phénomène : « En plaçant les entreprises de l'ancienne RDA en concurrence avec leurs homologues ouest-allemandes et internationales, on devait s'attendre à l'effondrement de leurs débouchés commerciaux, de son chiffre d'affaires et de l'emploi dans les quatre nouveaux länder [ l'ex-RDA, ndlr].»

Dans les autres pays de l'Est, la structure étatique n'est pas totalement détruite et il y a encore des mécanismes de protection contre la concurrence étrangère qui n'existent plus dans l'ancienne RDA depuis l'unification.

Helmut Schmidt ajoute: « Les entreprises et les produits [de l'Est] sont soudain soumis à la compélition des marchés li-bres, qu'ils ne sont pas encore capables de supporter. Est-ce que les manifestants de Leipzig, en 1989, pouvaient prévoir cela? ». • Après une hausse conjoncturelle de leur niveau de vie, les travailleurs est-allemands subissent une chule brutale de leurs revenus.

Quelles sont aujourd'hui les perspectives économiques de l'Allemagne de l'Est ?

Bien que l'emploi et la production soient à la dérive, les revenus de la population ont augmenté pour l'année 1990, en moyenne, ainsi que la consommation de biens et de services, grâce à l'utilisation de l'épargne accumulée.

Ce phénomène s'explique essentiellement par les transferts financiers, par la vente de marchandises de l'Ouest en Allemagne de l'Est, ainsi que par les achats directs dans l'ancienne République fédérale. La demande énorme de l'Etat a constitué un moteur pour l'économie de l'Ouest ; mais cela n'a pas préservé la base propre de reproduction à l'Est, au contraire cela a contribué à sa destruction. Les conditions de développement de l'économie pour l'avenir sont donc pires qu'avant la chute du Mur !

Mais s'il n'y a plus aucune protection contre les licenciements, si le "travail à mi-temps" se généralise (il s'agit en fait d'une sorte de chômage rémunéré), si l'allocation chômage est remplacée par une aide sociale inférieure, et si le coût de la vie continue à augmenter (cette hausse est estimée à 20 % pour 1991), avec l'épuisement de l'épargne, les revenus disponibles pour la consommation vont se réduire. Dans le même temps, les transferts de l'ancienne RFA, nécessaires pour couvrir les frais de la sécurité sociale, des

1) Voir Inprecorn° 327 du 29 mars 1991.

2) Voir Inprecor n° 326, 327 et 328 des 15 mars, 29 mars et 12 avril 1991.

3) Vor Inprecor n° 310 du 1er juin 1990.

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caisses d'assurance maladie, etc., à l'Est vont augmenter : tout cela provoquera une hausse des impôts et des charges pour la population de l'Ouest et étranglera la bonne conjoncture économique.

Mais ce n'est pas un transfert de 100 ou 150 milliards de DM par an qui pourra résoudre les problèmes économiques et sociaux à l'Est dans un avenir proche. Ces fonds ne sont pas essentiellement utilisés pour des investissements à l'Est et ne créent donc pas des emplois stables.

On estime que, dans l'ancienne RDA, en 1991, les investissements directs en provenance de l'Ouest seront de l'ordre de 22 milliards de DM, soit 6 % des investissements directs de l'ensemble de l'Allemagne.

A propos de la situation actuelle, la théologienne Dorothée Sölle a caractérisé cette victoire du capitalisme démocratique sur l'appareil de contrainte bureaucratique centralisé comme ceci : « On sacrifie les plus faibles de la société » — la pauvreté est surtout féminisée ; la natalité a diminué de 50 % ; les suicides ont augmenté de manière inquiétante ; le nombre des victimes de la circulation a doublé ; les handicapés ont perdu leurs postes de travail ; de nombreux jeunes n'ont droit à aucune formation ; la criminalité aug mente ; des problèmes de consommation de drogue et le SIDA apparaissent.

• Pourtant, dernièrement, le gouvernement Kohl semble mettre de l'eau dans le vin du "tout marché"...

Il est évident que le gouvernement a commencé à modifier le cours de sa politique radicale de marché ; cela est dû, en tout premier lieu, à la pression des manifestations de masse, des grèves et aussi à l'impact des changements de l'opinion publique qui lui est de plus en plus hostile.

Les promesses non tenues du gouvernement sur le fait que l'unification de l'Allemagne n'entraînerait aucune hausse des impôts, lui ont fait perdre les élections dans les länder de l'Ouest ; les chrétiens-démocrates de Kohl subissent aussi une certaine perte de crédit à l'Est au profit de la social-démocratie.

S'il est vrai que l'"œuvre communautaire" pour soutenir l'effort de l'Est a disposé de moyens financiers considérables, qui ont quelque peu soulagé la situation financière des communes et des länder de l'Est, des analyses précises montrent que, même si en 1991 l'économie connaissait une reprise à l'Est, elle stagnerait ensuite à un niveau très bas et ce durant plusieurs années — pour atteindre le rendement de 1989 en 1995, il faudrait une croissance d'environ 10% par an, ce qui est peu probable.

La politique de la société Treuhand, créée par le gouvernement allemand pour privatiser les 8 000 entreprises baptisées en RDA "propriété du peuple", ne permet pas, en tout cas, ni un renouveau et ni une restructuration de ces sociétés. La destruction actuelle du potentiel économique de l'ancienne RDA est évidente lorsque l'on constate le démantèlement dramatique des capacités de développement et de recherche. De 1989 à 1991, le nombre des employés de ce secteur a diminué de presque deux-tiers, passant de 86 000 à 33 000.

Depuis quelques mois, les mouvements de grève et de mécontentement se multiplient. Peul-on parler d'une résistance à la politique du gouvernement Kohl?

Les syndicats sont capables de mobiliser contre les licenciements massifs, qui ont déjà donné lieu à des occupations d'entreprises, mais il existe des différences politiques entre les syndicats ouvriers. Le dirigeant du syndicat de la Chimie, Hermann Rappe, qui est aussi membre du conseil d'administration de la Treuhand, fallait « embellir l'Allemagne de l'Est, la fiancée, pour lui trouver des prétendants à l'Ouest prêts à investir »... Tant Rappe que le responsable de la politique économique social-démocrate, Roth, et un représentant des patrons ont réagi violemdisait la vérité à propos de la situation économique de l'Allemagne de l'Est. Lorsque celui-ci expliquait qu'il n'y avait aucune perspective optimiste pour les années à venir, les autres lui reprochaient de voir les choses trop en noir, alors qu'il faudrait « embellir la réalité » pour ne pas effrayer les investisseurs potentiels.

Les syndicats qui dirigent le mouvement de protestation contre les licenciements reculent parfois trop vite quand les médias leur reprochent d'empêcher les investissements avec des revendications exagérées. Plus grave encore, ils ne proposent aucun choix crédible à la classe ouvrière : on ne peut pas organiser des manifestations tous les jours seulement pour mendier quelques avantages sociaux ou des allocations, sans proposer une alternative.

• Justement, par rapport à ce problème, le Parti du socialisme démocratique (PDS) propose-t-il une véritable alternative?

Dans son programme, récemment adopté à Berlin, le PDS chiffre les besoins d'investissements à l'Est, pour 1991-1995, entre 500 à 600 milliards de DM. Selon ses calculs, ce financement est possible car les patrons de l'Ouest possèdent des liquidités à hauteur d'environ 680 milliards de DM dans des banques allemandes ou étrangères — les revenus de la bourgeoisie allemande se sont accrus de 187 milliards de DM, en 1990, ce qui est un vrai record

Le PDS demande que les banques, les sociétés d'assurances, le commerce l'industrie soient obligés de souscrire un emprunt pour la reconstruction de l'Allemagne de l'Est. Il exige aussi que les profits issus de la spéculation sur les terres soient taxés, et réclame une réduction des dépenses d'armement.

Mais, dans sa stratégie, le PDS connaît notamment trois problèmes graves.

D'abord, il n'a absolument pas de capacité de mobilisation ; il a perdu la confiance de la majorité de la classe ouvrière, qui l'accuse d'être responsable du désastre économique de l'ancienne RDA, en tant qu'héritier du Parti socialiste unifié (SED).

Ensuite, il ne sert pas à grand chose de faire bouger la classe ouvrière à l'Est si celle de l'Ouest, elle, n'est pas du tout intégrée à la mobilisation — et, à l'Ouest, selon le principal dirigeant de ce parti, Gregor Gysi, « l'extension du PDS aux anciens länder fédéraux se trouve dans une impasse et notre projet originel de rassemblement de la gauche a échoué ».

La crise du projet du PDS a l'Ouest et l'échec d'un mouvement de rassemblement autour de la Liste de gauche (4) sont partie intégrante de la crise qui traverse toute la gauche socialiste en Allemagne de l'Ouest - les différentes tentatives de regroupement ont également échoué. Il est bien possible que cet échec vienne du fait que tous nos efforts ont pris, jusqu'à présent, comme point de départ la tentative de rassembler les restes de la gauche par nécessité d'empêcher son éparpillement, et non pas autour d'une idée nouvelle ou d'un nouveau mouvement. Il faut tenter un nouveau départ, sans esprit de chapelle, pour contribuer à la formation d'un mouvement socialiste et alternatif.

4) Voir Inprecorn° 308 et 311 des 4 mai et 15 juin 1990.

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Mais il y a un troisième problème et en même temps une troisième possibilité, qui nous permettrait peut-être de sortir de l'impasse dans laquelle se trouve aussi bien le PDS que la gauche radicale en Allemagne : l'un des plus importants théoriciens du syndicat de la métallurgie, l'IG Metall, devenu aujourd'hui conseiller de la direction de la social-démocratie, Karl Heinz Blessing, pense que la contradiction sociale dans l'Allemagne unifiée est marquée par le conflit qui existe entre l'ancienne modernité à l'Est et la postmodernité à l'Ouest.

Qu'est-ce que cela veut dire? II donne l'exemple suivant : « Alors que des membres de l'IG Metall à l'Ouest commencent à discuter d'une conception de circulation écologique dans les rues, de la réduction du nombre des voitures, et de la construction d'un véhicule qui n'endommagerait pas l'environnement, les adhérents de l'IG Metall à l'Est veulent avant tout acheter une automobile puissante, produite à l'Ouest, aussi vite que possible. »

Même si le chômage était très important à l'Ouest dans les années 80, les problèmes sociaux étaient absents de nos discussions. Karl Heinz Blessing explique : « A part les 35 heures, les syndicats n'ont pas fixé l'agenda politique. L'écologie, le féminisme, ou encore le mouvement de la paix ont marqué la dernière décennie, à l'initiative de ciloyens et des mouvements sociaux. » Dans l'ancienne RFA, « il y a énormément de gens dont la situation est excellente et, en même temps, le nombre de ceux qui sont rejetés aux marges de la société augmente ». Nous aurons une société à deux vitesses, et une étude de la Confédération syndicale allemande, la DGB, chiffre le nombre de pauvres à l'Ouest à 4 millions.

Le décalage existe aussi sur les questions d'écologie, de l'égalité des droits pour les femmes, de l'intégration des immigrés et d'une société multiculturelle ouverte, tournée vers l'Europe.

La question clé soulevée par l'ancien théoricien de l'IG Metall est la suivante : « Est-il possible, d'un point de vue historique, du développement, de sauter par-dessus l'ancienne modernité et d'entrer immédiatement dans la postmodernité ? De faire quasiment un saut de la veille au lendemain en omettant aujourd'hui ? »

Cela semble impossible à Karl Heinz Blessing, mais pourquoi faudrait-il imiter tous les défauts de la société ouest-allemande et ne pas s'atteler à construire un modèle de société écologique et sociale, ou au moins mobiliser l'opinion publique en Allemagne de l'Est pour y parvenir - ce qui aurait des chances de trouver des sympathies, y compris à

Pour avoir une chance non seulement de populariser, mais aussi de réaliser de tels projets avec les syndicats et les mouvements sociaux, on compte surtout sur le PDS, qui a encore 10 000 conseillers municipaux à l'Est — même si la majorité de ses membres ont perdu leur emploi, victimes de discrimations professionnelles (voir encadré ci-contre).

Il est vrai que, pour le moment, les possibilités de s'engager activement, d'influencer sur la discussion et la politique, surtout à la base, sont infiniment plus grandes à l'Est qu'à l'Ouest. Mais il est également vrai que, dans quelques années, les répercussions de la crise profonde à l'Est, les contraintes économiques et l'émigration massive vers l'Ouest vont ouvrir aussi une possibilité dans l'ancienne République fédérale pour mobiliser des secteurs de la classe ouvrière. Aujourd'hui, nous sommes dans une période marquée par la déception, voire le désespoir, à cause des effets du marché libre et du capitalisme sauvage, qui favorise un tournant vers le Parti social-démocrate (SPD). Il est pourtant évident que le "capitalisme social" prêché par le SPD va aussi décevoir la population à l'Est, comme à l'Ouest.

La contestation qui ne manquera pas d'apparaître mettra face à face un mouvement radical de droite, qui commence déjà à s'organiser, et celui de la gauche, où la principale force potentielle, même si elle est encore très handicapée, est aujourd'hui le PDS.

Propos recueillis par Paquita Gomez ler juillet 1991 ERRATA

Dans Inprecorn° 334 du 5 juillet 1991, deux coquilles ma lencontreuses se sont glissées dans l'article "Les travaux d'Aristide" d'Arthur Mahon.

• En haut de la p. 13 (première colonne, première phrase) il fallait lire : * Des personnes de confiance ont été placées à la tête d'autres ministères ayant à voir avec l'appa reil d'Etat. Par contre, certains ministères (notamment l'Economie et les Finances, le Commerce et les Affaires sociales ont été confiés à des personnes qui, par leur trajectoire, auraient tout à fait trouvé leur place dans un gouvernement bourgeois classique.

• En bas de la p. 13 (première colonne, avant-dernier paragraphe) : le MPP n'est pas le « Mouvement de producteurs de papaye », mais... le « Mouvement des paysans de Papaye » (du nom d'un village situé sur le plateau central d'Haiti). *

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