Inprecor 1974–2004

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BRESIL

La facture est impayable !

· Inprecor n° 335, 19 juillet 1991 · p. 14 · 1 038 mots

Brésil

est impayable 3

La dette est un thème important de mobilisation et de réflexion pour le mouvement populaire et révolutionnaire d'Amérique latine, comme l'ont démontré les deux rencontres de la gauche latino-américaine (1). Le Parti des travailleurs (PT) du Brésil se penche aussi sur cette question, comme l'explique Luiz Inacio Da Silva ("Lula") (2).

INPRECOR : Quelle est la position

du PT sur la dette ?

Luiz Inacio DA SILVA : Nous pensons qu'aucun pays du tiers monde n'est en condition de la payer. Il y a une incompatibilité totale entre la politique de développement des pays du tiers monde et le remboursement de la dette. Nous soutenons qu'il faut suspendre immédiatement son paiement. Nous demandons un audit sur l'histoire de la dette pour savoir où fut pris l'argent emprunté, si c'était un emprunt d'Etat ou d'une autre administration publique, ou s'il s'agissait d'une initiative privée. Il faut savoir comment a été dépensé cet argent pour avoir une radiographie fiable de cette dette.

Avec l'argent du non-paiement de la dette, nous pouvons constituer un fonds pour le développement afin de financer la recherche et le progrès technologiques, l'enseignement, la santé, la réforme agraire, une politique de développement pour le tiers monde. Ce fonds serait contrôlé par le pays lui-même, par une instance qu'il faudrait créer comprenant le Congrès national [le Parlement, ndlr], les mouvements syndicaux, et les partis politiques qui constitueraient une commission qui s'occuperait de l'administration de ce fonds. Une initiative politique internationale est également nécessaire. Il faut rassembler les pays débiteurs pour s'opposer aux pays créanciers. Aucun pays ne pourra trouver une solution individuelle à l'endettement.

Il est aussi important que la discussion sur la dette ne se fasse pas entre les gouvernements et les banquiers, mais de gouvernement à gouvernement. Il faut trans-

BRESIL former le problème de la dette en une question politique. Il ne faut pas seulement discuter de la dette, mais aussi de la nécessité d'un nouvel ordre économique international.

Ce bloc de mesures ne sera réalisé que s'il y a une action politique, c'est-à-dire la pression des mouvements sociaux. Il faut transformer la question de la dette en une affaire dont se saisit le peuple.

• Voici six ans, Fidel Castro lançait une campagne internationale sur le thème « La dette est impayable ».

Après un bon démarrage, celle campagne a l'air de s'être enlisée faute de répondant. Aujourd'hui, on a l'impression que Bush a le vent en poupe avec son Initiative pour les Amériques

(3). Comment vous expliquez-vous cela?

C'est bien le gouvernement cubain qui a lancé le débat. On a eu plusicurs rencontres internationales très positives à ce propos. Mais en Amérique latine la situation économique est si mauvaise que la majorité des travailleurs n'a pas le temps de penser à des objectifs à moyen terme. Notre lutte se donne souvent des buts immédiats ; c'est une lutte pour la survie. Sous cette pression, les organisations de gauche ne consacrent pas assez d'énergie aux objectifs à moyen et long terme. Nous voulons résoudre le problème du chômage et de la faim sans bien faire le lien avec la question de la dette. Le PT pense qu'il est important de mettre le problème à l'ordre du jour ; il faut faire de même au niveau syndical. Car si nous ne résolvons pas le problème de la dette, nous ne résoudrons ni celui de la distribution des revenus, ni celui de l'inflation, ni celui du développement.

Pour revenir aux causes de la faiblesse de la lutte contre la dette, il faut ajouter que la coordination des organisations syndicales latino-américaines est insuffisante, notamment parce que le mouvement syndical est peu développé à l'intérieur de chaque pays.

En outre, malgré sa volonté de payer la dette, la bourgeoisie brésilienne, par exemple, a été amenée à suspendre à certains moment son remboursement - en

1986, le Brésil a déclaré un moratoire unilatéral et n'a pas payé pendant deux ans ; depuis sa prise de fonctions, le président Collor a passé également un an sans rien rembourser, ce n'est que maintenant qu'il recommence à payer. Tout cela a démobilisé les secteurs de gauche.

Lors de la rencontre de la gauche latino-américaine, en juin 1990, à Sao Paulo, nous avons mis en avant la question de la dette. Nous pensons que ce thème a assez de force pour unifier la gauche.

• L'hebdomadaire britannique, lié aux milieux patronaux, The Economist titrait récemment, "l'Amérique latine est à vendre". Qu'en est-il des ventes d'entreprises nationales?

Quelle est à la position du PT à ce sujet?

Le Fonds monétaire international (FMI) veut que les pays endettés vendent leurs entreprises d'Etat pour payer leur dette. Le PT a une position claire à ce sujet. Nous défendons le contrôle étatique sur toutes les entreprises liées aux secteurs stratégiques, comme le pétrole, la sidérurgie, l'eau, les ports, l'énergie électrique, etc. Par contre, toutes celles qui ont été nationalisées par le régime militaire, ou les entreprises secondaires comme le textile, peuvent être privatisées.

Notre lutte contre la privatisation de ces sociétés nationalisées revendique aussi leur démocratisation. Il faut les ouvrir à la société civile pour qu'elle puisse les administrer ; qu'il y ait des dirigeants syndicaux à leur tête ; et que des groupes faisant partie de la société civile soient partie prenante de l'administration de ces entreprises pour qu'elles deviennent des biens de toute la communauté.

Mais nous ne sommes pas d'accord pour que le patrimoine public soit privatisé pour payer la dette extérieure. Jusqu'à présent, le gouvernement n'a pas obtenu grand chose avec sa politique de privatisations. Aucun acheteur ne s'est présenté ! Par ailleurs, cette volonté de privatisation ne compte sur aucun appui populaire.

Le Brésil a une infrastructure et une base industrielle importante ; il dispose des conditions nécessaires pour adopter une attitude plus ferme face à ses créanciers. *

Propos recueillis par Eric Toussaint Avril 1991

1) Voir Inprecor n° 314 du 14 septembre 1991. Une deuxième rencontre vient d'avoir lieu au Mexique avec la participation d'autres organisations comme le Front sandiniste du Nicaragua ou l'avalas d'Haiti.Nous reviendrons sur cette réunion très prochainement.

2) Voir Inprecor n° 325 et 331 des ter février et 24 mai 1991.

3) Voir Inprecorn° 329 du 26 avril 1991.

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