BIEN QUE les chiffres soient assez différents selon les sources, on peut estimer que le montant total de la dette du tiers monde, fin
1989, était d'environ 1 100 milliards de dollars, ce qui représente une augmentation considérable par rapport au début de la décennie: en 1980, le montant total de la dette s'élevait à
485 milliards de dollars "seulement" (1).
Durant ces dix ans, la composition des créances a considérablement changé : la part des banques commerciales est passée de 47 à 37% alors que celle des créditeurs officiels augmentait parallèlement de 37 à 47 % — la part des autres créditeurs privés restant stable, aux alentours de 16 %. Cela fournit déjà une première explication sur la nature du dé veloppement de la crise de la dette ; dès le début de celle crise, en août 1982, les banques commerciales ont essayé de limiter les risques;
bien que le pourcentage de leurs créances ait considérablement diminué, il est évident, qu'en chiffres absolus, elles sont beaucoup plus impliquées aujourd'hui qu'en
1980. La dette globale se régéographiquement partit ainsi : 42 % en Amérique latine ; 21 % en Asie orientale et dans le Pacifique ; 15 % en
Afrique subsaharienne;
12 % au Moyen-Orient et en
Afrique du Nord ; 10 % en
Asie du Sud.
Il existe de grandes disparités entre ces régions, et entre la nature de leurs créditeurs. Plus de 70 % des dettes de l'Amérique latine sont aux mains de créanciers privés, contre 30 % pour l'Afrique subsaharienne, car les banques commerciales ont toujours investi davantage dans les pays dont elles espéraient un développement rapide en termes d'insertion dans le marché mondial capitaliste.
Ainsi, le Zaïre, qui frôle la banqueroute depuis plus de dix ans, ne doit que 11 % de sa dette globale à des banques, alors
= Inprecor n° 335 du 19 juillel au ler août 1991 tels "cadeaux"). Après la réduction d'un tiers, décidée à Toronto, français d'alléger ainsi le fardeau de ses "amis" africains.
Paul VERBRAEKEN
52 %.
un des faits les plus marquants du développement capitaliste international depuis la Seconde Guerre mondiale. De 1964 à
1987, les prêts des banques internationales ont augmenté onze fois plus vite que le commerce mondial, vingt fois plus vite que la formation de capital fixe à l'échelle mondiale, et vingt-et-une fois plus vite que le produit national brut global total de l'endettement public, des mé-
Le sommet des Sept (G7), lors de sa réunion de Londres, du 15 au
17 juillet 1991, a décidé de poursuivre la réduction de la dette des pays du tiers monde (on sait le prix payé par ces derniers pour de des annulations de 50 % à 80 % seraient envisageables. Cela concernerait surtout des pays dits "à revenus intermédiaires", tels le
Congo ou le Cameroun — on comprend l'intérêt de l'impérialisme que le Nigéria, grand producteur pétrolier de l'Afrique subsaharienne, leur en doit
T
La fantastique expansion du crédit est n° 313 du 13 juillet 1990.
la Réserve fédérale
Fin 1990, aux Etats-Unis, le montant
5) Ibid.
nages et des entreprises a atteint le chiffre faramineux de 10 580 milliards de dollars (194 % du PNB), soit presque dix fois plus que la monde (3)! Nous sommes confrontés à un douloureux paradoxe : des dizaines de pays du tiers monde, qui remboursent leur dette, croulent sous le poids d'un fardeau qui compromet leur développement économique et social potentiel, alors que le volume de ce qu'ils doivent ne représente qu'une part marginale de l'expansion globale du crédit.
Fin 1989, les créances des banques commerciales sur le marché international des atteignaient capitaux
2640 milliards de dollars
(exclusivement en termes de prêts bancaires), dont 488,6 milliards de dollars sont dus par le tiers monde, soit seule
18,5 % du ment total
(4). Les dettes du tiers monde ne représentent qu'une infime fraction des avoirs des banques commerciales : aux
Etats-Unis, cela ne concerne que 3,6 % des portefeuilles des banques commerciales (5).
Il faut d'ailleurs noter que les dépôts des pays du tiers monde dans les banques commerciales des pays capidéveloppés talistes atteignent plus de 446 milliards de dollars, auxquels il faut ajouter la masse des avoirs immobiliers et fonciers, les assurances-vie, l'or et les autres objets de valeur aux mains des classes dirigeantes du tiers monde, pour obtenir, sans aucun doute, une masse de
1) Ces montants sont calculés en utilisant les données fournies par World Debt Tables 1990-1991, vol. 1. Voir Inprecor
2) UNCTAD, Trade and Development Report 1990
3) Données sur la dette : Flow of Funds Account, 1er trimestre 1991, regroupement de gouverneurs du système de
4) Calculé sur la base des chiffres provenant de Bank for international Settlements, 60e rapport annuel, juin 1990
richesse bien plus importante que la dette due aux banques par ces pays. C'est la seconde clé importante de l'analyse de la crise de la dette : l'alliance objective et subjective entre l'establishment financier international de l'Ouest et la richesse du tiers monde — à ce propos, les cas de Marcos, Duvalier, Mobutu et consorts sont typiques d'une couche sociale spécifique, mais ils ne constituent que la partie visible de l'iceberg.
Le flux débridé de capitaux au début des années 70 a engendré un problème d'endettement, qui s'est soudain transformé en crise de la dette dont la plupart des pays du tiers monde ne se sont jamais relevés.
Idées fausses
Il faut noter, avant tout, que, contrairement à une "théorie" souvent développée, il n'y a aucun lien entre le début de cette explosion du crédit et le premier "choc pétrolier" de 1973-1974. Cela a été encore confirmé par l'ancien président de la Bundesbank allemande, Otmar Emminger : « Il faut prêter attention à certains faits qui devraient servir à corriger des conceptions historiques erronées largement partagées. L'une d'entre elles, par exemple, est l'affirmation de certains dirigeants du système bancaire international selon laquelle les banques ont été plus ou moins contraintes à leur expansion excessive du crédit dans le tiers monde parce que les pays de l'Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) avaient besoin de recycler leurs surplus massifs dans les pays en voie de développement ; ils prétendent que les gouvernements et les banques centrales les ont même encouragés ou quasiment forcés à recycler les fonds. En réalité, l'emballement démesuré des prêts des banques internationales avant 1982 a été provoqué par des causes relativement différentes » (6).
Il faut tordre le coup à une autre conception fausse : jusqu'au début des années 80, l'impact du service de la dette sur les économies du tiers monde est resté relativement stable ; la situation n'a dramatiquement changé qu'à partir de 1980. Cette crise a surtout été causée par l'introduction soudaine, durant le dernier trimestre 1979, d'une politique déflationniste radicale par la réserve fédérale des Etats-Unis, suivie par la plupart des autorités monétaires occidentales — ce qui a engendré une importante récession internationale entre 1980 et 1982. Ce renversement de la politique économique par la bourgeoisie internationale a eu des retombées très importantes.
• La hausse des taux d'intérêts a conduit à une augmentation rapide et considérable du coût de financement de la dette : en moyenne, les taux d'intérêts nominaux de la dette sur le moyen et le long terme ont progressé de 12,3% en 1979 à 17,4% en 1981. En moyenne annuelle, les taux d'intérêt réel sont passés de 0,7 %, en 1973-1980 à 6,7% en 1980-
• Les exportations du tiers monde, qui avaient connu une croissance de 25 % en 1979 ainsi qu'en 1980, n'ont augmenté que de 2,5 % en 1981 et ont diminué de 4 % en 1982 — chute principalement due au recul très important des prix à l'exportation. Le prix moyen des exportations des biens de consommation du tiers monde a diminué de 28% en deux ans (1981-1982) et, vers la fin 1982, il était de 39 % plus bas que lors de son apogée en 1974 cond choc pétrolier a joué un rôle dans la détérioration de la situation économique des pays du tiers monde importateurs de pétrole. Mais cette hausse des prix du pétrole était avant tout une réaction à la forte inflation et à la dévaluation du dollar entre 1973 et 1980, qui avaient conduit à une chute vertigineuse de ses prix réels.
Enfin, la troisième clé de l'analyse découle du fait que l'apparition de la crise de la dette dans les pays du tiers monde n'a rien à voir avec les politiques économiques que ces derniers ont suivies ; cette crise est due aux politiques de la bourgeoisie des pays développés, qui recherchait une issue à ses contradictions économiques. De plus, une analyse détaillée du problème de la "fuite des capitaux" dans le tiers monde montre que celle-ci est davantage une conséquence qu'une cause de
Ce point de vue n'a rien à voir avec mondisme": la mauvaise gestion l'économie par les classes dirigeantes, leur enrichissement sur le dos des travailleurs et des chômeurs, le mépris de leur population, la corruption omniprésente, le clientélisme et la criminalisation croissante de la société ne doivent pas être sous-estimés, car ils sont très importants. Mais il faut toujours se souvenir que le tiers monde dans son ensemble occupe une position marginale dans les relations économiques et financières internationales. Il semble que le problème n'est pas tant celui de l'exploitation du tiers monde par les pays capitalistes développés à travers leurs multinationales industrielles et financières, que celui de la marginalisation croissante (8).
Quand la crise est apparue dans toute son ampleur, en août 1982, la bourgeoisie internationale a immédiatement réagi pour éviter un effondrement du système financier global, et a continué à le faire durant les années suivantes, de manière assez pragmatique mais sur la base de nouveaux principes fermement établis : il fallait aider les banques à s'en sortir, puis empêcher l'apparition d'une coalition des pays du tiers monde dans les négociations, en privilégiant l'approche au "cas par cas". Ces politiques peuvent être résumées comme suit : • La dette extérieure a été rééchelonnée sur une très large échelle. Les paiements ont été sans cesse reportés à des dates ultérieures — la seule chose importante étant le paiement régulier des intérêts de la delte, afin de pourvoir les banques créditrices en liquidités. L'étendue de ces opérations de rééchelonnement a montré la nature sérieuse de la crise : alors qu'en 1978-1981, le montant de la dette rééchelonnée ne s'élevait qu'à 1,5 milliard de dollars, il a atteint 198,4 milliards pour la période 1982-1985 et 308,5 milliards entre 1986 et 1989.
Simultanément, le flot de crédits "volontaires" des banques commerciales s'est asséché. La grande majorité des nouveaux prêts a été accordée dans le cadre des opérations de rééchelonnement.
• Le Fonds monétaire international (FMI) a joué son rôle de chien de garde et a élaboré les fameux, ou plutôt infâmes, "programmes d'ajustement à court terme"
Toute cette opération s'est révélée n'être qu'une gigantesque arnaque. En 1983, les transferts nets se sont inversés : entre 1983 et 1989, le tiers monde a fourni
6) Otmar Emimnger, "La crise de la dette internationale et les banques", Intereconomics, mai-juin 1985.
7) M. Feldstein, H. de Carmoy, K. Narusawa et P. Kruma, Restoring growth in the Debt-Laden Third World, A Task Force Report to the Trilateral Commission, New-York, Toronto, Paris, 1987.
8) Quelques chiffres pour illustrer ce propos : en 1988, le PNB global du tiers monde était de 2 415 milliards de dollars pour une population d'environ 4 milliards de personnes ; le PNB des Etats-Unis (250 millions d'habitants) était de 5 234 milliards de dollars, soit presque le double. Le budget de la défense des Etats-Unis représentait le double du montant du PNB de l'Afrique sub-saharienne. La part du tiers monde dans le commerce mondial reste d'environ 24 % mais, si l'on ôte la part des pays de l'OPEP, des quatre "petits dragons" asiatiques, de la Thailande et de la Malaisie, elle se réduit à 8 %.
environ 170 milliards de dollars aux pays développés. Mais cette saignée ne signifie pas que la dette ait diminué, bien au contraire. Entre 1983 et 1989, la dette globale a augmenté de 711 à 1117 milliards de dollars !
On pourrait comparer cela à quelqu'un qui achète une maison et contracte un emprunt de 100 000 dollars, mais paye un intérêt si élevé qu'il ne peut pas garder la maison et s'aperçoit, six ans plus tard, qu'il doit 155 000 dollars à la banque.
Des remèdes pire que le mal ?
Mais cela ne pouvait pas continuer indéfiniment ainsi. La masse des arriérés a augmenté graduellement el en 1989, elle atteignait 79 milliards de dollars (9). Ce n'est qu'en 1988 que le principe d'une réduction de la dette a été "officiellement" reconnu quant à la dette envers des créanciers officiels (accords de Toronto) et, en 1989, celle contractée envers les banques commerciales (plan Brady).
Ces deux plans ne proposent qu'une réduction très partielle de la dette, et ce à un nombre limité de pays ; le premier ne s'applique qu'aux pays les plus pauvres ayant de sérieux problèmes pour payer le service de leur dette et propose un grand nombre d'options aux pays créditeurs, dont une réduction du tiers de certaines échéances. Jusqu'à présent les résultats sont guère spectaculaires, c'est le moins qu'on puisse dire : « Entre octobre 1988 et septembre 1990, dix-neuf pays ont rééchelonné leur dette à partir de l'accord de Toronto. Les gains estimés de ces dix-neuf pays se montent à 100 millions de dollars, soit environ 1 % de leurs exportations de 1989 et 1,5 % du service de la dette » (10).
Le plan Brady, annoncé en mars 1989, a été appliqué en premier lieu au Mexique. Ce n'est pas un hasard : les résultats des élections présidentielles de l'été 1988 avaient montré que les fractures du système politique mexicain commençaient à s'élargir dangereusement, dans un pays qui a une importance stratégique pour le capitalisme des Etats-Unis. Il était donc nécessaire de prendre des mesures, comme l'avait conseillé la conférence patronnée par le Comité de Bretton Woods et l'Institut Brookings, où Brady avait exposé les grandes lignes de son plan: « L'administration de Carlos Salinas de Gortari au Mexique, qui a mené à bien une très importante politique économique de restructuration, a vraiment besoin d'une aide extérieure supplémentaire pour continuer son programme de réformes au moment où sa position politique interne est délicate » (11).
En termes de réduction de la dette, ladite « aide extérieure supplémentaire » est relativement limitée. Les banques ont le choix entre trois options: échanger les prêts contre des bons en dollars fixés sur les taux d'intérêts du marché avec une remise de 35 % ; échanger des prêts contre des bons en dollars à un taux d'intérêt fixe de 6,25 % ; ou pourvoir à nouveau de l'argent au taux d'intérêt du marché. Les bons en dollars sont garantis par les bons du Trésor des Etats-Unis et sont explicitement exclus de tout accord financier ultérieur. Le résultat net de l'ensemble de l'opération donne comme résultat une augmentation de la dette extérieure de 5,1 milliards de dollars et une réduction annuelle du paiement des intérêts de 700 millions de dollars (en 1989, le total des intérêts payés de la dette mexicaine s'élevait à 9,3 milliards de dollars). Cette partie de la dette réduite des banques commerciales est transférée vers le secteur public (prêts du FMI ou de la Banque mondiale pour aider au financement des bons du gouvernement des Etats-Unis) et la structure de la dette devient plus rigide — ni les bons en dollars ni les prêts du FMI et de la BM ne peuvent être rééche-
Jusqu'à présent des opérations de ce type ont été menées aux Philippines, au Costa-Rica, au Venezuela, en Uruguay et au Maroc ; mais il est évident que le plan Lors de la récente conférence monétaire internationale, à Osaka du 2 au 5 juin 1991, à laquelle participaient les dirigeants des cent plus grandes banques mondiales, le président de la Banque de
France et ancien dirigeant du FMI.
Jacques de la Rosière, a déclaré qu'il y aurait certainement une pause dans la réduction de la dette
(12). Le président Mitterrand risque de ne pas apprécier cette opinion, lui qui a récemment essayé sans succès de trouver un accord avec ses collègues du groupe des
Sept (G7) pour faire bénéficier des pays africains, qui font partie de la sphère d'influence du capitalisme français, des réductions de 50 % de leur dette, déjà accordées à la
Pologne et à l'Egypte.
La seule initiative envisageable est l'annonce, lors du sommet du G7 à Londres, juillet en
1991, d'une extension de l'accord de Toronto : une réduction des deux tiers de l'ensemble de la dette des pays les plus pauvres.
Dans le même temps, l'offensive lancée par le gouvernement des Etats-Unis, pour approfondir et accélérer le processus de privatisation, de libéralisation et de dé régulation dans le tiers monde, s'intensifie. Son plus récent exemple est la pression intense effectuée sur la Banque mondiale pour qu'elle accorde des prêts au secteur privé des pays du tiers monde
Pour comprendre comment le fardeau de la dette est utilisé comme une arme, il suffit de lire Fortune : « Les centaines de milliards que les pays développés ont fourni, dans les années 70 et au début des années 80, ont financé toutes sortes de projets extravagants ne rapportant pas un centime, de l'autoroute transamazonienne qui ne va nulle part, à des fours pour la sidérurgie hautement automatisés en
Afrique. Maintenant le tiers monde découvre à quel point l'économie de marché utilise le capital pour créer une nouvelle richesse. Une fois qu'un pays commence à agir en "bon élève", l'allégement de sa dette devient essentiel pour sa croissance ultérieure. Et les promesses d'annulation sont un moteur puissant pour les nations qui hésitent à faire le plongeon des ré formes » (13). Devenez un capitaliste pur sucre et votre dette sera effacée...
*
21 juin 1991
Les dessins qui illustrent cet article sont de Youssef Abdelké
9) World Debt Tables 1990-1991, vol. 1
10) Ibidem.
11) E. Fried et P. Trezise, Third World debt, The next Phase:
Washington DC, 1989
12) Le Monde, 8 juin 1991. Financial Times, 5 juin 1991
13) Brian O'Reilly, "Cooling down the World Debt Bomb".
Fortune, 20 mai 1991