Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

L'appétit immodéré d'Eltsine

· Inprecor n° 336, 13 septembre 1991 · p. 3-5 · 2 320 mots

URSS et Russie

PROFITANT de la colère populaire contre les putschistes, Eltsine a porté son premier coup à l'appareil du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), en émettant un suspend les activités du Parti dans la République de Russie. Cette mesure a été aussi prise par d'autres républiques, où le Parti a également été interdit. Dans le même temps, Eltsine suspendait les publications du PCUS, dont des quotidiens de grande diffusion tels la Pravda et Sovietskaïa Rossia. Quelques jours plus tard, le 25 août 1991, il a décrété la nationalisation totale des biens du Parti communiste russe (PCR) — y compris le parc immobilier, les imprimeries et les véhicules. Des décisions identiques ont été prises en Ukraine, en Biélorussie et au Kazakhstan.

Cela a déclenché une lutte acharnée entre les différentes structures bureaucratiques qui espèrent obtenir une part de ce gigantesque gâteau — l'appareil central de la République russe, les conseils municipaux des villes de Moscou et de Léningrad, et ce qui reste de l'appareil de Gorbatchev. Cette "nationalisation" ne se fait pas sous un quelconque contrôle démocratique ou populaire et elle s'apparente en réalité à une redistribution massive des richesses et du pouvoir au

Les enjeux sont d'ailleurs de taille. A Moscou, les propriétés immobilières du PCUS totalisent 1 million de mètres carrés - le bâtiment du comité central, dans le centre-ville a une surface de 174 000 mètres carrés, et sa valeur est estimée à 1 milliard de roubles (1). Une bataille acharnée pour l'obtenir fait rage entre le Conseil des ministres de la République russe (qui veut y installer ses bureaux), et Gavril Popov, le maire de Moscou (qui veut le louer à des entreprises privées, avant tout étrangères).

Comme l'a malicieusement remarqué un ancien apparatchik du PCUS : « Tout cela est étrange venant de gens qui évoquaient encore récemment avec tant de chaleur le "droit sacré à la propriété". D'après moi, ce n'est pas juste. Actuellement, les activités de notre Parti sont illé= Inprecor n° 336 du 13 au 27 septembre 1991

L'échec de la tentative de coup de force, le 21 août 1991

(voir Inprecor n° hors-série du 29 août 1991), a donné le coup d'envoi d'une offensive sans précédent des partisans libéraux et démocrates d'Eltsine et de Russie démocratique dans tout l'appareil d'Etat, les médias et la plupart des sphères de la vie sociale. Ces deux semaines ont modifié de façon déterminante le rapport de forces au sein de l'appareil — ce processus est encore en cours d'élaboration et ses contours sont loin d'être clairs.

Poul Funder LARSEN galement suspendues. Une telle démarche n'est envisagée ni dans la loi sur les organisations sociales, ni dans la Constitution de l'Union soviétique, mais seulement dans la loi sur l'état d'urgence. Il semble donc que nous vivons dans des conditions d'état d'urgence » (2).

La direction du PCUS est totalement paralysée depuis la fin du coup de force, montrant au grand jour sa faillite politique : durant les dix jours qui ont suivi le

21 août, aucune réunion du secrétariat ou du bureau politique n'a été convoquée.

Pour l'instant, il est impossible d'évaluer ce qui reste du Parti, qui est en proie à de fortes pressions dans le sens de la dissolu-

L'un des hauts-fonctionnaires du soviet de Moscou a très clairement déclaré aux bureaucrates du Parti que si ce dernier décidait de se dissoudre, le maire de la capitale aiderait ses salariés à trouver de nouveaux emplois et leur payerait des allocations — dans le cas contraire, ils ne toucheront rien (3). La plupart des

150 000 fonctionnaires du Parti ne peuvent pas dédaigner cette offre.

Ce qui subsistait de la crédibilité du PCUS a subi un coup dévastateur à cause du soutien au coup de force apporté par la plupart des du Parti, dont les premiers secrétaires de Moscou et de Léningrad, Youri Prokoviev et Boris Gidaspov. On ne peut pas mesurer avec exactitude ce qui reste du Parti — mais il est évident qu'il ne possède plus les 15 millions de membres qu'il revendiquait avant le 19 août. Certaines des forces conservatrices (la Plate-forme bolchevique de Nina Andreeva et l'Initiative communiste) vont probablement se retrouver autour d'une publication conservatrice, peut-être Sovietskaïa Rossia, qui n'a pas été enregistrée comme journal appartenant au Parti, mais qui s'identifie encore avec ce qu'elle dénomme les « communistes russes honnêtes ». Pour sa part, la fraction des Communistes pour la démocratie, dirigée par Alexandre Routskoï, avait opté pour la création d'un Parti démocratique des communistes russes, qui aurait pu avoir un certain écho auprès des fonctionnaires intermédiaires du Parti. Mais maintenant, il semble que Routskoï a abandonné le communisme et a décidé de former, à la place, un Parti de la liberté russe.

Les partisans d'Eltsine ont jusqu'à présent joué la carte anticommuniste de façon relativement prudente, bien qu'on ait évoqué la possibilité d'un "nouveau procès de Nuremberg". Ce n'est guère étonnant, étant donné le passé (souvent très récent) de la plupart des dirigeants libéraux, dont Eltsine lui-même. Cependant, une grande campagne a été lancée pour « démasquer les organisateurs du coup de force » — dont la victime la plus en vue a été le président du Soviet suprême, Anatoli Loukianov.

Tout cela cache une course effrénée des partisans d'Eltsine pour contrôler les postes et les institutions clés appartenant

1) Kommersant n° 35, 1991.

2) Nejisimaia Gazeta, 3 septembre 1991.

3) Kommersant n° 35, 1991.

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encore au centre. L'interdiction de la presse du PCUS a été suivie par la prise de contrôle par les libéraux de la télévision centrale, de l'agence TASS et de l'agence de presse de l'Etat, TAN, qui s'est intégrée à l'agence russe RTA.

Presque toutes les institutions du gouvernement central et de l'Etat ont été mises sous le contrôle des institutions de la République russe, à la suite d'une série de décrets d'Eltsine et de Gorbatchev. Les partisans d'Eltsine ont particulièrement veillé à s'assurer le contrôle de l'armée et des forces de sécurité ; le KGB a été scindé et certaines de ses parties vitales ont placées sous la juridiction du KGB russe.

Boris sur son trône Le gouvernement de l'Union a été remercié et remplacé par un comité provisoire de gouvernement de l'Economie nationale ; sa composition — Ivan Silaiev, Arkadi Volski, Youri Louchkov et Grigori lavlinski — illustre l'alliance qu'Eltsine essaye de mettre sur pied entre les "bureaucraties démocratiques" de la République russe, de Moscou et de Léningrad, les nouvelles élites du monde des affaires et des survivants de l'appareil du PCUS.

Silaiev, le Premier ministre russe, et Volski, ancien apparatchik du PCUS, sont tous deux proches des nouvelles couches d'entrepreneurs privés. Silaiev est président du Congrès des cercles d'affaires russes et Volski dirige l'Association scientifico-industrielle. Tous quatre ont un passé dans le PCUS — et font partie de la "nouvelle nomenklatura" qui s'est tournée vers Eltsine. Dans ce clan, lavlinski joue un rôle de premier ordre ; il entretient des liens étroits avec le capital international et les économistes néolibéraux occidentaux, dont ceux d'Harvard, regroupés autour de Jeffrey Sachs, avec lequel lavlinski avait ébauché un plan économique pour le sommet du Groupe des sept de Londres, en juillet 1991 (4). Le fait que lavlinski soit le responsable de la préparation du programme de réformes économiques au sein du comité laisse à prévoir une libéralisation débridée.

Dans sa tentative pour contrôler le plus de choses possible, Eltsine a fait une utilisation maximale de la possibilité de publier des décrets, que lui avait accordé le Congrès du peuple russe au printemps 1991. Il veut mettre en place une nouvelle structure de pouvoir, qui puisse travailler "efficacement" à tous les niveaux — c'est-à-dire par des décrets et sans s'encombrer d'obstacles démocratiques. A cette fin, le pouvoir exécutif a été renforcé aux dépens des corps élus dans tous les soviets de la République russe.

La direction de l'administration du Soviet, payée par le président et responsable devant lui, a reçu des pouvoirs supplémentaires, qui ont conduit de nombreux journaux — même libéraux - à parler d'un retour à l'institution des "gouverneurs généraux " [ressemblant aux préfets de l'Empire russe, ndlr]. En plus de ces nouveaux gouverneurs généraux, des représentants directs d'Eltsine superviseront les soviets à travers les divisions de contrôle présidentiel de l'administration.

Un décret spécial a été émis le 28 août sur le Soviet de Moscou. De fait, il dépouille le Soviet démocratiquement élu de Moscou de tous ses pouvoirs, pour les remettre au maire de la ville, Popov. Le ponsables de toutes les questions concernant la propriété et l'économie dans la ville — les privatisations, les hausses de prix, les impôts, etc. Le Soviet de Moscou ne conserve qu'un rôle largement formel et de consultation (5). Après avoir hésité, le Soviet de Moscou vient de commencer à organiser des protestation contre cette décision.

La principale pierre d'achoppement de l'alliance dirigée par Eltsine après le coup a été la question de l'avenir de l'Union et du rôle de la Russie en son sein. Dans le camp d'Eltsine, il existe un fort courant "unioniste", partisan d'une Union où la Russie garderait la plupart des fonctions remplies auparavant par le centre. Cette question délicate est apparue sur le devant de la scène du débat politique quand plusieurs partisans clés d'Eltsine — dont le le vice-président russe Routskoï, nationaliste russe notoire — a suggéré frontières entre la Russie et les autres républiques devraient être revues si cette dernière choisissait de se séparer de revendications territoriales incluent des régions du Nord du Kazakhstan ainsi que des parties vitales de l'Ukraine — la Crimée, le Donbass et Odessa. Il faut noter qu'avant le coup de force, le 17 août 1991, lors d'un discours au Kazakhstan, Eltsine avait explicitement dénoncé la volonté du groupe conservateur Soyouz d'annexer des parties de cette république à la Russie. Un historien ukrainien a commenté ainsi certaines des implications des revendications TuSses : « Tout cela accroît le sentiment anti-russe dans les régions de Kouban, Koursk, Belgorod et Voronej et autour de Stravopol et de Krasnodar. Ces territoires, à population majoritairement ukrainienne, ont été arrachés à l'Ukraine pour être donnés à la Russie par Kaganovitch en 1925-27 » (6).

Le danger de conflits à grande échelle opposant les républiques a conduit de nombreux intellectuels appuyant Eltsine à étudier de près ces questions. La montée des critiques vis-à-vis de l'orientation chauvine de ce dernier a été exprimée, entre autres, par Elena Bonner, personnalité influente, qui a demandé : « L'octroi de l'indépendance totale non seulement aux républiques baltes, mais à toutes les autres républiques, y compris les régions autonomes telles le Komi, le Nagorny Karabagh, etc » (7). Cela touche évidemment un point sensible, car les aspirations des républiques autonomes de la Fédération russe à la sécession vont s'affronter aux cercles qui défendent le concept d'une nombreuses forces politiques ont intérêt à nationalisme russe" de ces dernières années, qui s'est manifesté encore plus fortement après le coup de force. Ce processus pourrait donner naissance à de nouvelles alliances surprenantes — comme cela a été le cas avec la convergence partielle de vues entre les chauvins de Soyouz et certains des proches d'Eltsine.

Cependant, en termes de Realpolitik, un consensus temporaire a été établi avec la déclaration jointe de Gorbatchev et des dirigeants de dix républiques du 2 septembre 1991 (8). Dans son discours devant le Congrès du peuple, Eltsine a distingué trois unions différentes : l'une économique, à laquelle toutes les républiques actuelles participeraient ; l'autre politique, principalement autour des lignes dessinées avant le coup de force, mais avec la Russie comme puissance domi-

4) Voir Inprecorn° 335 du 19 juillet 1991.

5) Décret publié dans Kouranti du 31 août 1991.

6) Kommersant n° 35, 1991.

7) Kouranti du 3 septembre 1991.

8) Le fait que cette déclaration ait été présentée par le président du Kazakhstan, Nazarbaiev, et non par Gorbatchev, illustre bien le déplacement du pouvoir vers les bureaucraties des républiques.

Inprecor n° 336 du 13 cu 27 septembre 1991 =

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nante ; et la troisième, militaire. Cette dernière garantirait en pratique l'hégémonie russe sur l'armée — car la plupart des officiers sont russes et obéiront à des autorités russes — et de toute manière avec un monopole russe sur les armes atomiques.

Réflexions à gauche

Durant le coup de force et les jours qui l'ont suivi, le mouvement ouvrier n'a joué qu'un rôle marginal, alors que la gauche — à l'intérieur et à l'extérieur du PCUS - était débordée par le déroulement rapide des événements. Cela a provoqué des examens de conscience dans les différents groupes, qui essayent maintenant de reprendre la situation en main. Un projet, rendu public à la fin août 1991, et accueilli avec beaucoup d'intérêt par la gauche, appelle à la formation d'un parti des travailleurs (voir encadré). Il a été appuyé par certains dirigeants de la Fédération des syndicats de Moscou, des représentants du Parti socialiste et de la Confédération des anarcho-syndicalistes, d'autres groupes envisageraient de soutenir cette initiative.

Deux semaines après le coup de force, les mobilisations, qui avaient atteint leur sommet après son échec, se sont terminées. Les manifestations de Russie démocratique à Moscou, en lien avec le Congrès des députés du peuple, ont été comparativement faibles. Mais les immenses problèmes sociaux et économiques demeurent et ne sont pas près de s'atténuer, au moment où la "thérapie de choc" prescrite par lavlinski et l'hiver approchent.

Actuellement, les partisans d'Eltsine jouissent sans aucun doute d'un large appui populaire qu'ils essayent d'utiliser pour mettre sur pied ce qui pourrait être une esquisse de nouvelle Constitution autoritaire. Mais l'issue est loin d'être certaine.

Les libéraux forment un groupe hétérogène et divisé, incapable de créer un parti avec une force réelle ; et, bien que la nomenklatura conservatrice se soit vue politiquement débordée, elle représente encore une force sociale dans l'appareil. Evidemment, les réactions — et les actions — de la classe ouvrière dans la période de profondes turbulences qui se profile, demeurent la grande inconnue.

Moscou, 4 septembre 1991

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