Au mois d'août, des dizaines de milliers de réfugiés albanais, débarqués à Bari, ont été expulsés par la police italienne. Selon celle-ci, quelques 17 000 refugiés contenir l'exode des Albanais ; la solidarité et l'assistance aux réfugiés a été le fait
Il est significatif que les journalistes étrangers ne sont pas autorisés à visiter ces zones, et qu'une des raisons de l'échec de la "troika" de la CEE, fin août 1991, ait été le refus de la Serbie de laisser pénétrer des observateurs étrangers dans les prétendus "territoires libérés".
En ce qui concerne les opérations militaires, il s'agit d'une guerre de positions classique (pour l'instant), où certaines républiques yougoslaves — la Slovénie d'abord et maintenant la Croatie - sont traitées comme des pays hostiles, et leur population comme un ennemi.
La réponse tiède du reste de l'Europe à l'agonie de la population croate est plus que surprenante. La Serbie s'est appuyée sur les divisions qui existent au sein de la CEE, alors que sa machine de propagande développe activement l'image d'une Allemagne et d'une Autriche voulant recréer une sorte de Quatrième Reich ou, au moins, un nouvel Empire des Habsbourg. Milosevic compte sur la confusion politique et l'inertie des Européens pour instaurer le plan des Chetniks, forgé durant la Seconde Guerre mondiale, pour établir une Grande Serbie débarrassée de toutes les nationalités indésirables — Albanais, Croates, Hongrois, Macédoniens, Monténégrins et musulmans —, en accord avec une vieille recette : en tuer un tiers, en expulser un tiers et en assimiler un tiers.
Toute tentative des autres dirigeants yougoslaves pour former un modèle alternatif pour la Yougoslavie — une confédération d'Etats souverains — a été sabotée par la Serbie de Milosevic.
C'est pourquoi aucune conférence de paix, qu'elle se tienne en Yougoslavie ou à La Haye, n'aura de succès tant que ce régime n'aura pas été renversé. Sa chute ne peut s'envisager que comme le résultat d'efforts combinés : un isolement politique et économique du régime de Belgrade par l'Europe tout entière, qui aurait pour but d'étayer la résistance des républiques et des provinces menacées en Yougoslavie même ; et, tout aussi important, un rejet croissant de la guerre en Serbie — dont les potentialités ont été démontrées lors des manifestations de mars 1991.
La paix future de l'Europe dépend, en grande partie, de ce qui se décidera aujourd'hui en Croatie. La reconnaissance de chacun des membres fédéraux de la Yougoslavie comme Etat souverain au sein de ses frontières — définies par la Constitution yougoslave de 1974 — et la préservation des droits des minorités nationales vivant en leur sein sont la base d'une paix durable. C'est aussi la précondition de toute nouvelle association volontaire des peuples de Yougoslavie. *
5 septembre 1991 auraient rejoint les côtés italiennes entre le 7 et le 14 août 1991 ; trois jours après, plus de 12 000 avaient été rapatriés dans leur pays d'origine.
Les autorités italiennes n'ont su utiliser que la répression et la violence pour d'individus et d'associations humanitaires ou politiques.
Et pourtant... ce n'est pas par hasard que des centaines de milliers d'Albanais cherchent refuge en Italie, ancienne puissance colonisatrice, et "vitrine" de l'Occident.
Antonio MOSCATO
LE MODELE mis en œuvre par le Parti du travail albanais (PTA) sur un territoire, qui rappelle sous plusieurs aspects les zones les plus pauvres de certaines régions d'Italie, comme la Sardaigne ou la
Basilicate, non seulement n'avait rien à voir avec le socialisme conçu par Marx ou
Lénine, mais, en dernière analyse, ne pouvait qu'exposer ce petit pays au risque de la dépendance (1). Après avoir échappé à une dépendance directe à l'égard de la
Yougoslavie ou de l'Union soviétique et après l'échec de ses rapports avec la
Chine (tant à cause du manque d'intérêt de cette dernière à l'égard d'un allié tellement lointain, marginal et intransigeant, qu'à cause du divorce inévitable entre défenseurs de l'orthodoxie stalinienne et successeurs pragmatiques de Mao), l'Albanie s'est retrouvée acculée à une seule alternative: le choix entre l'impossible retour à une économie pastorale et de pure subsistance, ou l'ouverture de relations avec l'Occident capitaliste.
Les pas modestes faits en ce sens ont suffi à aggraver sa situation économique.
Chaque machine, chaque produit industriel acheté sur le "libre marché international" (surtout en Italie) ont été payés très chers. L'échange inégal a accentué le gouffre que l'on voulait surmonter.
En 1989, l'Albanie disposait d'un véen Grèce, un pour 33 en Turquie). Ces rares véhicules avaient d'ailleurs été payés très chers.
Toutes les statistiques sociales révèlent un énorme décalage entre l'Albanie et ses voisins (y compris la Yougoslavie, où on trouve une voiture pour 7 habitants). Le fossé ne se réduit qu'en ce qui concerne les téléviseurs, qui sont relativement nombreux : un pour 14 habitants (un pour 4 en Italie, un pour 5 en Yougoslavie, un pour 6 en Grèce, un pour 8 en Turquie). De mauvaise qualité, ces appareils noir et blanc sont très chers, mais nombreux. La "drogue des pauvres" était copieusement distribuée.
Puisque les émissions locales étaient rares et décevantes, la majorité des Albanais disposant d'un téléviseur ne regardaient que les émissions italiennes, celles de la chaîne d'Etat et surtout celles, de très mauvaise qualité, des chaînes privées des Pouilles.
Les autorités italiennes face à Pexode
L'intoxication par l'image de l'Italie que la télévision véhiculait n'est certes pas la cause de l'émigration de masse (il faut en chercher les raisons dans la pauvreté de ce petit pays balkanique), mais elle a sans aucun doute contribué à ce phénomène et, surtout, à la sélection des candidats à l'émigration; les membres du lumpen proletariat et les éléments marginaux, convaincus de pouvoir saisir une occasion facile pour s'enrichir, étaient nombreux.
Après avoir encouragé l'exode - et avoir donné une interprétation extrêmement simpliste et démagogique de la crise du "socialisme réel", avant et après la chute du mur de Berlin — les autorités italiennes ont été prises de panique.
L'absence honteuse de tout secours gouvernemental est rapidement devenue
1) Voir Inprecor n° 308 du 4 mai 1990 et n° 323 et 328 des ter février et 12 avril 1991.
évidente. Tout le travail pour nourrir, vêtir, soigner ou loger les Albanais a été le fait de particuliers, tout d'abord des organismes d'assistance (catholiques et laïcs), et ensuite des simples citoyens, des militants de Democrazia Proletaria (DP), du Mouvement de refondation communiste (MRC) (2), du Parti démocratique de la gauche (PDS, ancien PC), des paroisses et même de certains milieux liés à la mafia locale. L'Etat n'était représenté que par des carabiniers perdus et sans aucune préparation, par des soldats qui n'étaient pas à la hauteur, et de nombreuses unités de police chargées du maintien de l'ordre dans les camps où étaient logés les Albanais et où la tension est très rapidement montée.
Plusieurs raisons expliquent l'inefficacité totale de l'Etat. La plus simple est la suivante : à Bari, comme dans d'autres régions du Sud de l'Italie, l'Etat 080 est absent et la mafia (avec ses différentes composantes locales) dispose d'un réseau efficace. Les autorités italiennes ont aussi décidé de traiter les Albanais comme du bétail afin de décourager une nouvelle vague migratoire — en les regroupant dans des dortoirs trop petits ; et en ne leur donnant aucune possibilité de travail (quelques jeunes Albanais, en revanche, ont été recrutés par la mafia qui contrôle la contrebande des cigarettes).
Certains propriétaires d'hôtel ou de restaurant et certains petits entrepreneurs agricoles locaux n'ont pas hésité, eux, à faire travailler les Albanais huit ou dix heures par jour contre un repas et 30 000 lires (l'équivalent de 150 francs). Mais de telles offres ne constituaient certes pas des perspectives réelles.
Cela a été à l'origine de l'exaspération des réfugiés, qui a pris parfois la forme de révoltes, de grèves de la faim, de la fuite dans la clandestinité, ou encore de la déception et du désir d'être rapatriés.
Après l'espoir suscité par le mirage du "paradis italien", la déception provoquée par les conditions de marginalisation et les humiliations qui ont marqué leur accueil s'est traduite chez un petit nombre de réfugiés (une toute petite minorité, dont l'importance a néanmoins été énormément amplifiée par les médias afin de briser la solidarité de la population) par des comportements violents: affrontements entre clans rivaux, viols des rares filles présentes dans les camps et parfois de quelques Italiennes. Il s'agissait de cas isolés, qui pourraient être expliqués (évidemment pas justifiés) à partir des conditions de ségrégation et de la présence, parmi les réfugiés, d'une majorité écrasante de jeunes de sexe masculin. Mais ces épisodes ont été utilisés, et non seulement par la presse bourgeoise, pour criminaliser tout un peuple.
L'Unita, le quotidien du PDS, a profité d'un viol commis par sept Albanais pour dénoncer la "passivité" des autorités. En faisant l'amalgame entre cet épisode de violence sexuelle (avec des relents racistes, car de viols accomplis par des Italiens, personne ne souligne avec dégoût la nationalité des auteurs) et la protestation légitime de 23 Albanais assignés à résidence à Rocca Pia (un village de quelques centaines d'habitants près de l'Acquila), L'Unita concluait : « La situation est de-
ALBANiE: O
ET, EN PLUS, ILS SONT TOUS TALIE HORS JEU! venue insoutenable. Les Albanais volent et violent. A Pescara, il a fallu en arrêter six à cause d'une rixe » (3).
Faut-il s'étonner que 81 % des lecteurs de ce journal aient approuvé, lors d'un sondage, le projet de rapatrier les Al-
L'impérialisme italien en Albanie
Certains des lecteurs qui avaient répondu au sondage de L'Unita avaient explicitement en tête le destin des nombreux Italiens qui, dans le passé, furent obligés d'émigrer, et en concluaient, de manière absurde, que les Albanais méritaient à leur tour de subir les mêmes souffrances et les mêmes privations, et approuvaient donc le gouvernement qui ne faisait rien pour rendre leur l'accueil un peu plus humain.
L'argument selon lequel il s'agit d'immigrés économiques et non de réfugiés politiques a été ensuite évoqué pour exclure tout devoir de solidarité. Chez certains, on sentait poindre de la rancune à l'égard de ces ingrats qui n'avaient pas été capables d'apprécier les vertus de l"austérité socialiste" et qui s'étaient laissés berner par les sirènes de la société de consommation.
Pratiquement personne n'a rappelé que l'arriération de l'Albanie a plusieurs causes, certaines liées à sa position géographique, d'autres à la longue domination ottomane, mais qui ont été aggravées par le rapport de dépendance à l'égard de l'Italie, semi-coloniale entre 1912 et 1939, qui devint une dépendance totale après l'agression du 7 avril 1939 (voir encadré en p. 10).
En réalité, la domination italienne fut tout aussi destructrice pendant les années de semi-dépendance que pendant celles de l'"'union", suivie par le couronnement du roi Victor-Emmanuel III à la tête du royaume d'Albanie (alors qu'un autre membre de la famille de Savoie aurait dû prendre la tête du royaume fantoche de Croatie). Si, depuis 1939, la présence italienne en Albanie (et, à partir de 1941, en Slovénie et en Croatie occupées) a pris la forme du pillage, de la violence et de la participation à la déportation des Juifs, ses conséquences négatives remontaient plus loin et d'abord de la corruption des fonctionnaires, membres de la cour du roi gangster Zog (lui aussi bien disposé à accepter
PLANTE des "prêts" italiens) ; les représentants des trois communautés religieuses du pays — musulmane (majoritairement sunnite) et chrétiennes (catholique et orthodoxe) — étaient financés par les autorités italiennes.
Par ailleurs, il a été signalé que « les concessions économiques et le réseau d'intérêts créé par les Italiens en Albanie ne se traduisaient pas par une augmentation parallèle de l'influence politique et du contrôle stratégique sur ce petit pays balkanique ». Au contraire, sur le plan financier, l'Italie était tout à fait déficitaire, surtout pendant la période précédant l'invasion de 1939 (4).
Il en est de même en ce qui concerne la pénétration économique et politique de l'impérialisme italien dans toute une série d'autres pays des Balkans ou d'Europe centrale, ainsi que de ses conquêtes coloniales, qui ont toujours coûté plus aux peuples envahis qu'elles ne leur ont rapporté. Ces colonies affaiblissaient aussi
2) Voir Inprecor n° 326, 332 et 334 des 15 mars, 7 juin et 5 juillet 1991,
3) L'Unita du 1er juillet 1991.
4) Robert Morozzo Della Rocca, Nazione e religione in Albania (1920-1944), II Mulino, Bologna, 1990, p. 153.
surtout la religion islamique, qui concernait 70 % de la population).
La déroute italienne (tout d'abord lors de la campagne de Grèce, lorsque les armées italiennes, en dépit de leur supériorité numérique et militaire, furent repoussées par la résistance hellénique jusqu'au cœur de l'Albanie, et ensuite par la déliquescence de l'armée qui suivit l'armistice du 8 septembre 1943) poussa l'Allemagne nazie à occuper l'Albanie — base importante dans la guerre, tant pour ses modestes ressources pétrolières que pour ses réserves bien plus considérables de chrome.
L'occupation allemande
Contrairement à la légende des "bons Italiens" (Italiani brava gente), les Allemands furent accueillis presque favorablement, du moins par les conservateurs. Beaucoup de patriotes (à l'exception, évidemment, des communistes) qui étaient farouchement italianophobes, nourrirent dans un premier temps des illusions à l'égard des nouveaux occupants, qui avaient concédé des marges d'autonomie plus importantes que celles octroyées par le gouvernement italien, et qui avaient permis la réunification avec les Albanais du Kosovo.
De plus, l'Allemagne nazie était plus efficace que le fascisme italien dans ses efforts de séduction des musulmans (les Italiens n'étaient guère crédibles, à cause de leur comportement en Libye, colonisée en 1912), ce qui permit à plusieurs politiciens albanais d'afficher leur appartenance à une "race aryenne de souche illiri-
La résistance devait bientôt démasquer les nouveaux occupants. En tout cas, l'Italie a abandonné le pays en laissant un très mauvais souvenir et une économie complètement disloquée, affaiblie de surcroît par les destructions de la (dont les Albanais n'étaient certes pas responsables et qui laissa des séquelles permanentes sur leur territoire).
On peut donc comprendre qu'une partie de la population albanaise (normalement la moins politisée et la moins cultivée, proie facile des mythes modernes véhiculés par les médias) puisse penser aujourd'hui résoudre ses problèmes en demandant l'aide de la "riche" Italie, qui a une si lourde dette morale.
Bandiera Rossa Juillet 1991
5) Ibidem, p. 156.
les finances de l'Etat, surtout à cause d'une pléthore d'intermédiaires, de commerçants, de capitalistes lumpen, d'employés avides de pourboires et de propriétaires de bordels qui s'appropriaient tout ce qu'ils pouvaient, ne laissant que des miettes aux clients indigènes.
Les activités encouragées par les financements italiens étaient — sauf l'exploitation des très modestes ressources minières - largement parasitaires. Les bénéfices les plus importants de l'argent et de la multiplication des intérêts italiens allaient au roi (même si, en fin de comptes, cette politique lui coûta le trône). « Avec les cadeaux et les concessions italiennes, il pouvait payer les salaires des employés de l'appareil d'Etat, rémunérer sa garde, maintenir la cour et satisfaire les caprices de la famille royale » (5).
L'agression de 1939
Les dettes accumulées ainsi par l'Italie favorisèrent le consensus de l'appareil d'Etat dans son ensemble face à l'agression de 1939 dont, naturellement, la cause fondamentale était la soif de gloire de Mussolini, obsédé par les succès d'Hitler, mais qui semblait aussi être une sage mesure de rationalisation. Ce ne fut pas le cas. Tout d'abord parce que, pour obtenir le consensus, les occupants augmentèrent considérablement le nombre des employés de l'Etat albanais (de 6000 à 18 000), en suivant l'exemple des mesures adoptées par le fascisme en Italie. De plus, la corruption, déjà largement répandue, augmenta ultérieurement, en mettant les modestes ressources du pays au service des notables et des commerçants par la concession de permis d'importation.
Les Italiens résidant dans le pays passèrent de 1 200, en 1938, à 70 000 au moment de la guerre de Grèce (12 000 stables, plus 58 000 ouvriers engagés dans les travaux publics liés à la défense). La majorité des travailleurs étaient rétribués avec des salaires bien supérieurs à ceux des Albanais, mais néanmoins insuffisants pour satisfaire leurs besoins, ce qui expliquait leur faible productivité et la durée limitée de leur séjour en Albanie.
Sans assurer des bénéfices importants aux caisses de l'Etat et aux travailleurs, la présence de quelques centaines d'entreprises italiennes, surtout à partir de 1940, suffit à bouleverser le secteur artisan de l'économie albanaise et à provoquer une forte inflation.
Si, déjà avant 1939, les nombreux clients des caisses italiennes ne montraient pas une gratitude particulière, surtout parce qu'ils comprenaient que les donations n'étaient pas désintéressées, après l'occupation, les manifestations d'hostilité ouverte (avant que ne commence une vraie résistance) se multiplièrent. Même l'église catholique qui, dans le passé, semblait devoir se transformer en "cinquième colonne" du régime, devint plus intransigeante, en soupçonnant le gouverneur Jacomoni d'être pro-musulman (parce qu'il finançait de manière proportionnelle toutes les confessions, et donc