Le 28 août 1991, le village de Kijevo (1 000 habitants) — une enclave croate d'exister ; il a été littéralement rasé par ladite armée du peuple yougoslave, avec poursuivie par l'aviation. Kijevo a ensuite été pillé puis incendié. Un cameraman communiste) et aujourd'hui homme fort de la Krajina. La destruction de Kijevo avait été promise deux jours plus tôt par la presse de Belgrade ; le seul "crime"
Le spectre au milieu de la prétendue région serbe autonome de Krajina — a cessé des avions de combat, des tanks et des mortiers. Après douze heures de bombardement, la population s'est enfuie dans les montagnes proches, de la télévision britannique a filmé un officier en train d'arracher le panneau portant le nom du village et le piétinant, à la plus grande joie des hommes qui l'entouraient — commandés par Martic, ancien chef de la police locale et membre de la Ligue des communistes yougoslaves (LCY, ancien Parti de ce village était de gâcher l'image d'une Krajina uniquement serbe (1).
Michele LEE
COMME dans toutes les guerres, il arrive un moment où la nature du conflit devient si claire que seuls les complices l'agresseur peuvent de encore la nier. Il en est ainsi de Kijevo. Cette agression a définitivement prouvé que la guerre qui fait rage sur le territoire de la
Croatie n'est pas un conflit interethnique — opposant les droits de la minorité serbe aux aspirations hégémoniques de la majorité croate - mais une conquête, dans le but de créer une Grande
Serbie qui engloberait des parties de la
Croatie, de la Bosnie-Herzégovine, de la
Vojvodine, du Kosovo, du Monténégro et, au moins, de la Macédoine du Nord.
La Croatie est devenue la cible d'une guerre totale comme il n'en existe plus en
Europe depuis 1945, non pas à cause de l'existence de la minorité serbe, mais parce qu'elle représente le plus grand obstacle aux plans concoctés par les chefs d'état-major, majoritairement serbes, de l'armée et les dirigeants de la Serbie. Si la
Croatie tombe, la guerre se répandra dans le reste de la Yougoslavie ; elle est d'ailleurs déjà en train de s'étendre à la Bosnie-Herzégovine. Les généraux sont pressés. La Conférence de paix à l'initiative de la Communauté économique européenne (CEE) est programmée pour le 7
YOUGOSLAVIE septembre 1991, et le régime serbe veut pouvoir appuyer ses revendications territoriales par un fait accompli militaire.
N'ayant pas réussi à recentraliser la Yougoslavie sous l'hégémonie serbe, le régime de Slobodan Milosevic, aidé par les chefs d'état-major, a opté pour une Grande Serbie. Il a bien accueilli le coup de force en Union soviétique, non seulement pour des raisons idéologiques, mais surtout parce qu'il craignait que le nouveau traité de l'Union, transformant la fédération soviétique en une confédération d'Etats souverains, puisse être utilisé comme modèle en Yougoslavie — c'est plus ou moins ce que la Croatie, la Macédoine et la Slovénie proposent depuis un an. Cela a été ouvertement exposé à la télévision de Belgrade, par Mihajlo Markovic, le principal porte-parole de Milosevic. Le régime serbe refuse de faire partie d'une structure qu'il ne dominerait pas.
Milosevic a justifié l'annexion et l'incorporation des autres provinces et républiques par son souci du destin des minorités serbes. C'est ainsi qu'Hitler avait, en son temps, justifié l'annexion de l'Autriche, la partition et l'occupation de la Tchécoslovaquie, et l'attaque de la Pologne — Hitler évoquait aussi la nécessité pour tous les Allemands de vivre dans un seul et même Etat. Milosevic a utilisé des méthodes similaires pour déstabiliser ces pays avant de les attaquer : protestations officielles, mobilisation d'un secteur de la minorité, refus obstiné de toute autre alternative que la guerre ; tout en assurant aux puissances européennes que c'était la seule. Evide de par la cabine pa pa du. seule façon de parvenir à une même force que l'Allemagne de Hitler et ses victimes ne sont "que" de petits Etats locaux.
Cependant, si le régime serbe n'est pas freine rapidement, la guerre va s'étendre à l'ensemble de la Yougoslavie et même déborder de ses frontières. Les 600 000 Serbes qui vivent en Croatie sont bien moins nombreux que les 2,5 millions d'Albanais qui vivent dans l'ensemble de la Yougoslavie, ou que les 2 millions de Hongrois installés en Roumanie. Les pressions sur le gouvernement de Hongrie pour qu'il protège la minorité hongroise de Yougoslavie (dont des milliers de membres se sont déjà enfuis en Hongrie) augmentent de jour en jour ; les intellectuels albanais du Kosovo pensent qu'une guerre entre Serbes et Albanais sera inévitable en 1992.
On trouve de nombreuses revendications similaires en puissance dans toute l'Europe centrale et orientale. Si la Serbie est autorisée à se développer par la force des armes, la course aux armements dans l'ensemble de la région deviendra inévitable, déstabilisant l'Europe dans un futur proche.
Le règne de la force
Le régime de Milosevic a vu le jour en 1987, à la suite d'un coup de force au sein du parti dirigeant de l'époque — la Ligue des communistes de Serbie (2). Une purge de milliers de fonctionnaires de l'Etat et du Parti, d'intellectuels libéraux, et de dirigeants d'entreprises à l'esprit indépendant a été menée, en même temps que le renversement des gouvernements de Vojvodine et du Monténégro (qui ont également connu des purges) et l'occupation militaire du Kosovo, dont l'assemblée et le gouvernement ont été tout bonnement mis hors la loi.
L'argument idéologique pour justifier cette stratégie entièrement basée sur l'agresivité a été fourni par l'Académie serbe des sciences et des arts, qui a répété avec insistance que les Serbes étaient menacés par leurs voisins et que le système fédéral instauré après la Seconde Guerre mondiale était contraire à leurs intérêts nationaux. Depuis, la population serbe a été copieusement abreuvée d'une propagande morbide dont la prétendue "tragique" histoire serbe et les hommages à ses morts constituent les principaux ingré dients. L'invasion ottomane, les guerres
1) Voir Inprecorn° 328, 332, 334 et 335 des 12 avril, 7 juin, 5 juillet et 19 juillet 1991.
2) Voir Inprecor n° 307 et 316 des 20 mars et 12 octobre 1990 et n° 326 et 327 des 15 et 29 mars 1991.
balkaniques, la Première et la Seconde guerre mondiale : tout cela est présenté comme autant de complots contre la nation serbe. Dobrica Cosic- auteur d""'épopées" historiques ampoulées, souvent présenté comme le "père spirituel" de la nation — a annoncé à tous les Serbes qu'ils devaient maintenant tenter leur dernière chance, et que s'ils la rataient, ils disparaîtraient à jamais en tant que nation.
Les prétextes ethniques
La Bosnie-Herzégovine sera la prochaine victime de la Serbie. Peu importe que 90 % de la population du Kosovo soit albanaise, ou que seulement 17 % de la population de la province croate de Slavonie orientale - théâtre des batailles les plus intenses du mois d'août 1991 — soit serbe. Peu importe que la Krajina soit une région où cohabitent différentes populations, qui n'a même pas de frontières communes avec la Serbie ; que la Bosnie-Herzégovine ne soit pas majoritairement serbe ; que 70 % des habitants du Monténégro se soient déclarés non-serbes lors du dernier recensement d'avril 1991; qu'il n'y ait qu'une poignée de Serbes en Macédoine du Nord. Aux yeux de Belgrade, il s'agit de régions toutes "ethniquement et historiquement" serbes. Cela rend la guerre indispensable, aujourd'hui et dans le futur. La vie du régime serbe dépend par conséquent de la poursuite et de l'escalade de ce bain de sang.
Dans les zones des autres républiques que la Grande Serbie veut récupérer, le conflit ne peut que s'amplifier dans le sens de la guerre totale, dirigée directement, dans la plupart des cas, contre les populations locales. Dans la ville d'Osijek, en Slavonie, les bombardements incessants de l'artillerie lourde et les forces aériennes ont causé d'immenses dégâts. Cette ville de 150 000 habitants est systématiquement détruite, avec de nombreuses victimes civiles. Les cibles de l'armée sont toutes civiles: hôpitaux, écoles, et même ambulances qui essayent de secourir les blessés. La guerre déclenchée par la Serbie, et l'armée qu'elle domine, contre la Croatie est une "guerre sale" classique du type de celles pratiquées par les armées créées par la CIA dans le tiers monde.
Son but est double : expulser des régions désignées les habitants indésirables, c'est-à-dire les Croates, et en finir avec la volonté générale de résistance de la population — afin de permettre à la Serbie d'instaurer sa "paix". La stratégie de Milosevic ne fonctionnera probablement pas, car il n'offre que l'esclavage aux deux-tiers au moins de la population yougoslave. D'ailleurs, une telle "paix" ne pourra être préservée que par une dictature militaire.
Ce qui est unique dans le régime serbe — au moins en ce qui concerne l'Europe —, c'est sa combinaison particulière de nationalisme exacerbé et d'une idéologie stali- Assis ! nienne récalcitrante, basée par-dessus tout sur les seules structures de l'Etat communiste yougoslave qui ont réussi à échapper au processus de démocratisation: le PC serbe et le haut-commandement de l'armée. Le Parti serbe a échappé à la modeste démocratisation menée depuis 1986 en Slovénie et en Croatie, où a été introduit le principe de la pluralité de candidatures à tous les niveaux du Parti. C'est cette machine d'Etat-Parti non restructurée qu'ont utilisée les généraux serbes pour organiser le coup de force de 1987 au sein du Parti avec, comme conséquence inévitable, une grande purge de tous les opposants à la ligne dure.
Nationalisme et réaction
Les chances de démocratisation ont été étouffées dans l'œuf par le grand sursaut nationaliste qui a suivi 1987, que les médias contrôlés par le Parti ont lancé et continuent à développer. La victoire des staliniens en Serbie a été utilisée pour marginaliser et remplacer tous les officiers libéraux de l'armée yougoslave, quelle que soit leur nationalité — c'est ce soutien nationaliste qui a manqué aux conjurés soviétiques d'août 1991. En revanche, en Yougoslavie, les relations privilégiées entre le nationalisme serbe et la réaction politique ont été suffisamment fortes pour remettre en question le statu quo de l'après-guerre. Mais il y a eu aussi un prix à payer: le PC yougoslave d'abord (mars 1990), puis l'Etat yougoslave (1990) ont éclaté, ouvrant la voie à une agression militaire sans entraves. La Serbie a utilisé l'armée pour étendre ses frontières, mais ce sont les généraux qui hériteront de la Grande Serbie.
Il est important de souligner que le "problème serbe" en Croatie n'a pas commencé avec la victoire du parti de Tudjman — l'Union démocratique croate — en avril 1990, ou même quatre mois plus tôt avec la décision des communistes croates d'instituer un système de multipartisme. Il a été exploité pour la première fois durant l'été 1989, en tant que
YOUGOSLAVIE composante cruciale du complot de la mafia serbe pour renverser l'aile libérale du Parti communiste croate. Si ce coup de force avait réussi, il aurait été suivi d'une purge importante du Parti croate et des institutions d'Etat, qui aurait aligné la
Croatie sur la Serbie et donc assuré le triomphe stalinien dans toute la Yougoslavie. C'est dans le but de prévenir cette menace que les libéraux de la présidence du Parti croate ont réalisé leur petit coup de force dans leur parti, le conduisant à accepter la réforme électorale. La victoire des libéraux en Croatie laissait prévoir que les staliniens ne l'emporteraient pas uniquement par des moyens politiques. Les germes de la guerre actuelle ont donc été semés en décembre 1989, quand la Ligue des communistes de Croatie a suivi l'exemple slovène et a décidé de tenir des élections pluralistes dans la république -décision qui, en retour, a conduit à des élections pluralistes ailleurs en Yougoslavie.
Incapable d'empêcher les élections pluralistes, la mafia stalinienne a choisi une stratégie différente. Dans les régions de Croatie habitées par des Serbes, une rébellion locale contre le nouveau gouvernement a été immédiatement organisée par les structures communistes locales aidées par l'armée, qui les a équipées. Cela a donné naissance à la Krajina, dont le territoire a été ensuite étendu peu à peu, par l'utilisation de menaces et par la manipulation de la peur de l'inconnu de la population.
Des événements similaires se sont produits en Bosnie-Herzégovine, où, dans chaque municipalité à majorité serbe — qu'elle soit relative ou absolue —, un contrôle politique a été établi après des actions armées importantes. Cela a ensuite été utilisé comme base pour créer deux Krajina supplémentaires, qui se sont immédiatement déclarées indépendantes du gouvernement de Bosnie-Herzégovine. En Krajina croate, ces nouvelles structures ont été rapidement militarisées, empêchant tout remise en question du nouveau régime par les minorités non-serbes ou par les opposants serbes. Ce schéma a depuis lors été appliqué à des régions de la Slavonie orientale contrôlées par l'armée et les unités chetniks locales (3).
3) Lors de la Seconde Guerre mondiale, à côté du front de résistance antifasciste communiste, on trouvait les Chetniks, liés aux alliés et soutenant le pouvoir royaliste en exil.