Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE

Nouvelles migrations

· Inprecor n° 336, 13 septembre 1991 · p. 11-12 · 2 118 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

Europe de l'Est Europe France Allemagne

tentative de débarquement de milliers d'Albanais à Bari (voir l'article en p. 8), les négociations de la Communauté économique européenne (CEE) avec les Pays baltes et sa grande prudence vis-à-vis des autres républiques soviétiques, ont un

Nouvelles migrations

Les événements politiques de ces derniers mois ont révélé les problèmes de gestion des nouveaux flux migratoires en Europe. La crise yougoslave, la lien direct avec la régulation de la force de travail disponible en Europe.

Comment maîtriser, dans la "nouvelle Europe", les diverses composantes du marché du travail? Comment contrôler cette mutation, lorsque des millions d'individus arrivent progressivement sur ce marché, à la suite des bouleversements politiques à l'Est ? Ce sont-là, dorénavant, des questions cruciales pour les dirigeants européens, à commencer par ceux de la CEE.

Claude GABRIEL

EN MARS 1990, la punauté européenne, Europe Sociale, sans détour ce nouveau lyses sur les flux migratoires, c'est bel et bien de la gestion du marché du travail dont il est question. Comment, en effet, sera-t-il possible, dans un même temps, d'accroître le plus possible la libre circulation des capitaux vers l'Europe de l'Est et de des mesures protectionnistes quant à la circulation de la main-d'œu-

Cette même revue que la réalité des

"migrations" actuelles s'opposait totalement aux espoirs initiaux : le constat actuel est qu'il y a une force de travail

"communautaire" (c'est-à-dire, citoyenne des Etats de la CEE) de moins en moins

"mobile", y compris au sein des Etats de la communauté, et une pression extérieure de plus en plus forte des "flux" extra- communautaires, notamment en provenance des pays est-européens. Actuellement, moins de 2% des ressortissants communautaires habiteraient dans un autre Etat de la CEE que le leur.

Il n'y a là rien de très étonnant. Mais il faut se souvenir que, parmi les dogmes fondateurs de l'Acte unique, la "libre circulation" des ressortissants de la CEE était présentée comme un moyen de ré-

= Inprecor n° 336 du 13 au 27 septembre 1991

EUROPE

BRUXELLES

soudre les irrationalités des marchés nationaux du travail et donc de participer à terme au traitement du chômage. Ce nouveau "droit démocratique" était censé, par ailleurs, exercer une pression régulatrice sur les salaires. Les "experts" de Bruxelles découvrent maintenant qu'une quantité importante de paramètres sociologiques entrave cette mobilité.

En revanche, en moins de deux ans, des millions de travailleurs de l'Europe de l'Est, sont venus s'ajouter au marché du travail européen. Du moins deviennent-ils peu à peu candidats à ce marché. Qu'ils soient chômeurs (il y en a deux millions en Pologne par exemple), ou qu'ils soient dans l'attente de privatisations ou d'investissements occidentaux, ces hommes et ces femmes constituent dorénavant un volant supplémentaire de force de travail disponible mais aussi tributaire des décisions économiques du "centre" européen.

Cette question n'est pas la moins importante qu'aient à résoudre les dirigeants de la CEE quand ils sont confrontés à des problèmes comme ceux de la Yougoslavie (voir l'article en p. 6), de l'Albanie ou de l'Union soviétique. Déjà l'unification allemande a introduit plusieurs millions de personnes supplémentaires au cœur du marché européen du travail.

Dans un pays comme la France, alors qu'il y a eu un net ralentissement de l'immigration venant du Maghreb, l'un des taux de croissance relatif les plus élevés, ces derniers mois, a été celui de l'immigration polonaise ! Et le dialogue entre Bruxelles et la Hongrie, la Pologne et la

Tchécoslovaquie porte évidemment surtout sur la maîtrise des flux migratoires. Car, en même temps que les capitales occidentales constatent le peu de mobilité de leur propre main-d'œuvre nationale, elles cherchent aujourd'hui, pour l'essentiel, à fixer sur place la main-d'œuvre disponible des pays de l'Est.

D'autres considérations sur le plus long terme peuvent amener les pays de la CEE, compte tenu de la diminution relative de leur population active, à planifier une certaine immigration de l'Est. Mais, pour l'heure, c'est le risque d'exode qu'il leur faut désamorcer. Stabiliser cette main-d'œuvre grâce, notamment, aux investissements des multinationales, exercerait, par ailleurs, une pression à la baisse sur les salaires distribués à l'Ouest. Comment maîtriser l'exode ?

La vigueur et la détermination des capitales ouest-européennes à intervenir dans la crise yougoslave, la détermination du gouvernement italien contre les immigrés albanais, la volonté de la Communauté de proposer très vite aux Pays baltes un mode de partenariat et, de manière non-contradictoire, la peur d'un éclatement de reste des l'Union soviétique, sont révélatrices de ces enjeux. L'économie de marché oui, à condition de maintenir, autant que possible, les stratifications et les segmentations du marché international de

Il semble, en effet, certain que cet apport soudain de force de travail disponible sur ce marché ne s'apparentera pas à la situation de celles venant du tiers monde, et ce pour plusieurs raisons : il s'agit, d'une part, de traiter une main-d'œuvre relativement qualifiée et, d'autre part, d'intégrer ces pays dans l'immédiate périphérie de l'Europe de l'Ouest (en association avec la CEE, par exemple). Dans les cercles concentriques de la dépendance, il s'agira donc d'un niveau intermédiaire.

Politiquement, les investisseurs européens sont réticents à prendre trop de risques dans ces pays. La peur de lendemains incertains, de risques de chaos et de conflits nationaux justifient cette prudence. Pour autant, le projet de retour rapide à l'économie de marché impose de trouver à ces pays une place particulière dans la division internationale du travail ! Celle-ci découlera de l'échange inégal avec les pays du "centre". Elle sera déterminée par le volume des capitaux mais aussi par leur finalité ; ou, encore, par le niveau de délocalisation, vers ces pays, de certaines productions. Il y a, par conséquent, un lien immédiat entre la forme

1) Europe Sociale, mars 1990, Bruxelles.

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EUROPE d'insertion de ces pays dans le marché et la maîtrise de leur force de travail ainsi que de leur mobilité. La lenteur des investisseurs privés devra donc être compensée

- partiellement — par le volontarisme des finances publiques européennes !

Mais l'affaire se complique quand on prend en compte ce qui se passe dans le même temps sur le marché de l'emploi en Europe de l'Ouest qui connait, en effet, une aggravation du chômage (2).

De sombres perspectives pour l'emploi

Les perspectives de reprise économique ne suffisent plus pour annoncer une baisse substantielle du chômage ; les politiques d'austérité se poursuivent ; la fuite en avant des taux d'escompte, entraînée par les coûts de l'unification allemande, a limité l'audace des investisseurs; enfin, et surtout, la réorganisation générale du travail dans l'industrie engendre des phénomènes nouveaux, structurels, de marginalisation durable d'une partie des salariés.

Ainsi, en Grande-Bretagne, malgré la reprise de la croissance, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) prévoit une hausse des réductions d'emplois. On s'attend maintenant à un taux de chômage officiel de 9,6 %, contre 5,9% en 1990.

En France, la situation est identique. Une étude récente montrait que les « sureffectifs [déclarés par le patronat, ndlr] affectaient 43 % des entreprises de plus de 500 salariés, 27 % de celles employant entre 100 et 499 employés et 25% de celles employants moins de 100 personnes » (3).

Dans ses négociations avec les pays de l'Association européenne de libre échange (AELE), et notamment avec la Suisse, l'un des problèmes épineux est celui du droit de circulation de la main-d'œuvre au sein du grand ensemble ouesteuropéen, les taux de chômage étant singulièrement différents entre les pays de la CEE et ceux de l'AELE. Au cours des difficiles négociations entre Tokyo et Bruxelles, concernant les quotas d'automobiles nipponnes, l'enjeu n'est pas seulement celui de la protection des firmes européennes. Comme l'atteste l'accord récent entre Mitsubishi, Volvo et le gouvernement néerlandais, de même que les atermoiements du gouvernement français, il s'agit aussi parfois de gagner quelques milliers d'emplois en accueillant des investissements directs japonais sur le sol de ces Etats.

Les principaux Etats industriels européens doivent donc régler simultanément la question du chômage dans leur propre pays, la demande en emplois des populations du tiers monde, à commencer par celles du bassin méditerranéen, et, enfin, l'insertion de l'Europe de l'Est, dans la gestion globale de la force de travail, "libre" de se vendre sur le marché.

On assiste déjà aux premiers dégâts : la multinationale ABB, par exemple, prévoit des licenciement à Manheim, en Allemagne fédérale, en vue d'une délocalisation vers la Pologne ou même vers l'ex-République démocratique allemande. La concurrence risque donc d'être rude entre les travailleurs. Elle sera évidemment déterminée par les investissements et les politiques industrielles mises en place. La place accordée aux pays de l'Europe de l'Est dans la hiérarchie du marché capitaliste mondial sera largement déterminée par les avantages comparatifs offerts par ces Etats : qualité et qualification de la main-d'œuvre, mais aussi, fiabilité des infrastructures et de l'administration. Telle est la loi d'un marché mondial où 80 % des marchandises s'échangent de toute manière entre les pays les plus industriali-

Un homme politique français, Lionel Stoleru (4), expliquait récemment : « Vu que les Pays baltes sont proches de l'Europe, vu leur totale inviabilité économique, ils devraient devenir membres de la CEE. On ne peut leur offrir qu'un strapontin, peut-être pas un fauteuil avec un droit de vote, mais ils doivent en être membres. Il faut qu'ils se lient à une devise internationale avec une libre convertibilité, comme c'est le cas des pays de la zone dollar en Asie du Sud-Est, par exemple.»

Cependant, rien ne sera aussi simple : les coûts horaires du travail sont de 127,3 francs français en Allemagne, de 74 en Irlande et de 20,7 au Portugal. Cette différence importante entre des pays à structures administratives proches, membres de la CEE, offre donc déjà quelques marges de manœuvre aux industries en mal de délocalisation. Sans parler de quelques pays fiables du tiers monde. La sollicitude envers les pays de l'Est, au même titre que toute l'aide impérialiste, se fait sur le mode de la pénurie: ce que l'on donne à l'un, on ne le donne pas à l'autre. Des investissements qui se feront en Tchécoslovaquie seront des investissements qui ne se feront pas en Lituanie. Société de pénurie, le capitalisme ne pourra donc pas donner du travail à tous, comme l'atteste déjà la masse des sans-travail. La discipline brutale du marché mondial n'a pas grand chose à voir avec la bonne conscience "démocratique".

Il n'y aura pas de voie royale vers l'expansion, ni de véritable souveraineté en faisant du travail des hommes et des femmes une marchandise cotée par les économies de l'Ouest. On peut donc être effrayé que ce soit au nom de la "souveraineté retrouvée" que les Pays baltes débattent déjà de possibles "zones franches", tout comme le maire de Léningrad qui évoque déjà la même perspective pour sa région. L'enjeu est maintenant celui de la concurrence pour accéder à des degrés subalternes dans la hiérarchie mondiale.

La " démocratie" au service du capitalisme On comprend alors l'importance pour les dirigeants de la CEE d'éviter des dérapages politiques ou militaires qui aggraveraient de facto la mobilité de la main-d'œuvre. Il leur faut impérativement éviter le chaos en Yougoslavie, négocier des accords économiques avec les Pays baltes, soutenir si possible l'Albanie, etc. La nouvelle doctrine du "droit d'ingérence humanitaire" a été créée sur mesure pour cela.

La convention de Schengen peut limiter l'ampleur des flux, elle n'empêchera pas le marché libre d'agir, ne serait-ce que sous le forme d'une main-d'œuvre clandestine. Le marché ne s'ouvre qu'inégalement à l'Est. Celui des capitaux, celui des marchandises, celui des services et celui de la main d'oeuvre ne suivent pas les mêmes rythmes. Or, précisément, cette distorsion rend encore plus "dangereuse" la possible libre circulation des personnes.

Loin de toute doctrine sur la démocratie ou sur la libre auto-détermination des peuples, l'attitude de la CEE est en l'occurrence dictée par l'impérieuse nécessité de maîtriser dorénavant le nouveau marché européen de la force de travail. C'est un facteur supplémentaire qui plaide pour un renforcement des disciplines internes à la Communauté et pour une consolidation de l'union économique et politique. Le néerlandais Frans Andriessen, commissaire européen, a déjà expliqué qu'il fallait combiner '"approfondissement" de la Communauté et '"'élargissement" à des pays "associés" à sa périphérie.

9 septembre 1991

2) Parmi les rapports "fondateurs" de l'Acte unique, le rapport Cecchini estimait que la dynamique ainsi engagée permettrait à terme un solde positif d'emplois nouveaux évalué entre 1,8 millions et 5 millions. Force est de constater qu'à la veille de 1992 les premiers effets de la libre circulation" vont exactement à l'inverse. Il aurait été peut-être plus judicieux alors de faire un rapport... sur les premiers désastres de l'Acte unique

3) Le Monde, 7 août 1991.

4) Lionel Stoleru, qui a été ministre dans un gouvernement de droite, est maintenant directeur du journal The European et conseiller du Premier ministre roumain, P. Roman.

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