Claudia Colimoro, candidate à l'Assemblée des représentants du district fédéral mexicaine de la IVe Internationale) a défrayé la chronique lors de la campagne contraception et de l'avortement (1), est une prostituée engagée dans les luttes du
Une prostituée en campagne de Mexico sur les listes du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT, section électorale de 1991 : cette féministe qui se bat résolument en faveur de la mouvement urbain, qui revendique la légalisation de sa profession.
Voici son témoignage.
Claudia COLIMORO : J'ai 35 ans et trois enfants. J'ai commencé à me prostituer alors que j'étais secrétaire à la Sécurité sociale, à un moment où j'ai eu de gros problèmes d'argent lors de la maladie d'un de mes enfants. Au bureau, je travaillais plus de douze heures par jour et j'étais en outre obligée de me plier aux désirs sexuels de mes chefs, pour ne pas perdre mon emploi. Je me suis vite rendue compte qu'en me prostituant je gagnais beaucoup plus d'argent.
Il y a quatre ans et demi, je me suis investie à fond dans la lutte contre le
SIDA; il fallait absolument informer les filles des causes et des conséquences de cette terrible maladie. Cela a été une bagarre très difficile et sans moyens financiers, car ne ne sommes aidées par aucune institution. Nous avons fondé l'association civile Cuilotzin qui défend le droit à la santé et les droits civiques des prostitués des deux sexes, ainsi que les enfants des rues.
Cuilotzin organise de réunions d'information sur le SIDA et sur la prévention; nous travaillons avec la
Coordination nationale contre le SIDA
(CONASIDA) qui nous fournit les préservatifs que nous distribuons gratuitement aux prostituées. Aujourd'hui les filles refusent de "monter" avec des clients qui n'acceptent pas d'utiliser des préservatifs. Nous avons constaté des résultats très positifs, et, en tant que vice-présidente de
Cuilotzin, j'ai même reçu la visite de représentants de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
Grâce à nos démarches, un hôpital de Mexico suit médicalement les prostituées et les examine régulièrement, non seulement pour détecter le virus du SIDA, mais aussi celui de l'hépatite B et d'autres infections contagieuses. Cet hôpital pratique également des examens gynécologiques et buccaux gratuits prostituées, qui peuvent y être opérées gratui-tement, ainsi que leurs enfants.
Cuilotzin se bat aussi pour les employées domestiques qui subissent des harcèlements et des violences sexuelles de la part de leurs patrons.
Nous voulons arracher la reconnaissance des droits des prostituées et la légalisation de la prostitution; la reléguer dans la clandestinité est une preuve de l'hypocrisie et de la "double morale" de la société et permet que les filles soient opprimées et rackettées par des fonctionnaires sans scrupules. Au Mexique, la prostitution est régie par des lois vieilles de 56 ans, complètement obsolètes, qu'il faut remettre en question. Comme la pros-
1) Un violent débat sur la légalisation de l'avortement s'est engagé dans la société mexicaine depuis qu'en 1991, le congrès de l'Etat méridional du Chiapas (à forte population indienne) a décidé de le légaliser, sans doute à des fins eugénistes. Devant la pression du clergé et des conservateurs, le Chiapas a finalement fait marche arrière, mais cela a donné lieu à d'importantes polémiques dans tout le pays.
titution est interdite et, de fait, clandestine, les prostituées n'ont aucun droit.
Je lutte pour qu'elles obtiennent une reconnaissance légale, même si elles doivent ensuite payer des impôts sur ce qu'elles gagnent - cela vaudra mieux que de vivre à la merci des fonctionnaires et des policiers corrompus.
La légalisation de la prostitution permettrait aussi un contrôle plus efficace du SIDA. A ce sujet, la loi mexicaine sur le SIDA reprend mot pour mot le texte d'une ordonnance de 1934, en changeant simplement "syphilis" par "SIDA"!
Suite à nos dénonciations, ceux qui rackettent les prostituées seront désormais sanctionnés ou licenciés, voire même condamnés à des peines de prison.
Les projets de Cuilotzin Nous avons également obtenu le droit d'installer des garderies pour les enfants des prostituées qui travaillent dans la journée. En novembre 1990, après une rencontre entre les représentantes des prostituées et des membres du ministère de la Santé, le mouvement Provida (2) est allé saccager les deux garderies qui existaient à l'époque. Aujourd'hui, elles continuent à fonctionner, mais dans des lieux que seules les prostituées connaissent.
Nous sommes en train de monter un projet pour les enfants qui vivent dans les rues en faisant de petits trafics ou en vendant des bricoles, et qui sont les plus vulnérables à la prostitution et à la drogue. Nous ne voulons pas les enfermer dans des orphelinats voyons de mettre en place des cantines et des dortoirs "ouverts", et de leur donner une éducation gratuite et une formation technique qui leur permette vraiment de
Nous avons un projet identique pour les prostituées; nous ne voulons pas leur apprendre à coudre ou à broder, à faire du crochet ou du point de croix... Il faut qu'elles aient de vrais choix pour qu'elles puissent trouver un travail bien rémunéré quand elles décident, à cause de l'âge ou de la lassitude, de laisser ce métier.
Ici, au Mexique, les salaires femmes sont dérisoires — dans les zones frontalières, par exemple, où les femmes qui travaillent dans les maquiladoras triment quinze heures par jour et ne gagnent cependant pas assez d'argent pour vivre et doivent se prostituer durant le weekend (c'est le cas d'environ la moitié d'en-
Tant qu'il n'y aura pas d'emplois réellement payés, une vraie sécurité sociale pour tous et des crèches, des femmes continueront à se prostituer pour manger et nourrir leurs enfants — 95 % d'entre elles sont mères de famille.
Comme je suis aussi féministe, j'ai participé à la Convention nationale des femmes pour la démocratie, à la mi-mars 1991, qui regroupe quarante organisations, mouvements ou syndicats de femmes. La Convention m'a désignée comme pré-candidate pour ces élections et a cherché un parti qui m'ouvrirait ses listes électorales.
Nous avons essuyé divers refus mais le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT) et le Front électoral socialiste (FES), eux, ont tout de suite accepté. Ça leur a coûté des voix et a provoqué des attaques violentes de la droite, surtout du Parti d'action nationale (PAN) et du mouvement Provida. Car, en plus d'exiger la légalisation de la prostitution, la diffusion réelle par des spécialistes d'une information sur le SIDA, l'éducation sexuelle à tous les niveaux, je demande aussi la libéralisation de l'avortement.
Provida a sorti des affiches ignobles (avec la photo d'un foetus d'au moins huit mois entièrement démembré), où je suis citée nominalement comme "avorteuse" aux côtés de Rosario Ibarra et d'autres candidates féministes du PRT.
Droits des femmes et démocratie Ce travail avec le PRT a été très important pour moi car bien que je n'en sois pas militante, je suis d'accord avec de nombreux points de sa plate-forme politique comme le libre choix sexuel, le droit à l'organisation, le refus des violences contre les femmes, le droit à la démocratie, la légalisation de l'avortement, la réapparition des disparus, etc.
Ma campagne électorale a été très difficile. Au début, les journalistes me traitaient de manière très "amicale", en me comparant plus ou moins à la Cicciolina ; ensuite, ils se sont rendus compte que ma campagne était menée avec sérieux et dignité et que je voulais absolument être entendue et faire légaliser la prostitution pour en finir avec les autorités corrompues. J'ai été très attaquée ensuite, entre autres, parce que je dis haut et fort que toutes les femmes de la planète peuvent tomber dans la prostitution, et que le coup de la bénédiction et de la robe blanche ne sert qu'à masquer le fait que l'on appartient sexuellement à un homme.
Durant la campagne, je me suis encore davantage aperçue des besoins des prostituées dans les différents Etats du pays. Leurs droits sont systématiquement violés. Il y a par exemple récemment eu deux opérations de police à Queretaro où toutes les filles et les travestis ont été arrêtés, déshabillés puis aspergés de peinture. C'est humiliant et dangereux pour la Nous nous opposons à ces razzias périodiques des autorités dans les quartiers de prostitution, les prostituées sont des citoyennes comme les autres. A Mexicali, les prostituées sont emmenées au poste de santé tous les quinze jours et on les enduit abondamment d'une sorte de pénicilline, même si elles n'ont aucune maladie sexuellement transmissible, ce qui affaiblit leurs défenses immu-
Dans l'Etat de Sonora, pour faire les tests de dépistage du SIDA, la direction de la santé prétendait que les gens donnent leur nom, leur date de naissance et leur lieu de résidence, alors qu'il est spécifié par l'OMS que le dépistage du SIDA doit être anonyme, secret et gratuit. Après une lutte importante, nous avons finalement obtenu gain de cause.
Quand je suis allée faire des meetings en Basse-Californie, un quotidien conservateur de Tijuana a écrit que le PRT remplissait ses rangs de prostituées et d'homosexuels atteints du SIDA.
C'était la première fois qu'une prostituée se présentait aux élections au Mexique et c'est évident que beaucoup de filles ont voté pour moi, mais il y a eu une telle fraude de la part du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) que nous n'avons obtenu aucun élu (voir l'interview d'E. Sanchez en page 13). Dans le bureau électoral où j'ai voté, avec mon fils, en présence de plusieurs journalistes, lors du décompte final, il n'est apparu qu'un seul bulletin de vote pour le PRT... Ce sont vraiment des procédés grossiers.
Je voulais accéder à un poste électif pour que les médias en finissent avec leurs images d'Epinal et la double morale quant à la prostitution, et pour faire entendre notre voix ; je suis la voix de celles qui n'ont pas de voix. *
Mexico, 22 août 1991 Propos recueillis par Paquita Comez 2) Le mouvement Provida, inspiré des pro-life conservateurs américains, s'oppose violemment à l'avortement, y compris avec des méthodes "musclées".