Le gouvernement social-démocrate suédois est tombé. Les élections législatives du 15 septembre 1991 représentent la défaite la plus cuisante des partis ouvriers traditionnels suédois, depuis 1928. La social-démocratie a obtenu environ 38 %
A droite toute !
des voix — perdant ainsi plus de 5 % des suffrages et 300 000 électeurs par rapport au serutin de 1988. Dick FORSLUND
CES ELECTIONS ont aussi constitué un sérieux revers pour le Parti de de gauche des communistes) (1) ; le PG a chuté de 5,8 à 4,7 % des sufvoix. Mais il s'agit surtout d'une défaite politique : le PG n'a pas été capable d'attirer les nombreux travailleurs et les salariés à bas revenus qui rejettent la politique d'austérité et le tournant à droite de la so-
Le PG avait connu un regain de popularité, il y a un an et demi, quand il s'était opposé aux propositions ment visant à interdire les grèves ; mais il a, depuis lors, connu de nombreux confits internes. Certains de ses dirigeants et de ses députés ont publiquement fait pression sur le Parti pour qu'il devienne plus « raisonnable et responsable », en expliquant qu'il fallait tirer des conclusions de la chute du "socialisme réellement existant à l'Est", pour finalement appeler, une semaine avant les élections, à voter pour les sociaux-démocrates. D'autres dirigeants du Parti ont été incapables de répondre à cette campagne — évidemment applaudie dans la presse —, qui s'est transformée en véritable chasse aux sorcières après le coup d'Etat de Moscou et jusqu'au jour des élections, dans le but affiché de « supprimer les communistes du Parlement ».
Malgré son opposition publique au stalinisme et au putsch, le PG a été incapable de rejeter l'identification entre socialisme et stalinisme. Face à la droite, qui faisait campagne sur la "mort du socialisme", la direction du PG a décidé de n'aborder ni la question du pouvoir, ni celle du socialisme ; elle s'est surtout ef-
SUEDE forcée de défendre le "modèle suédois" et les acquis du mouvement ouvrier de manière un peu plus consistante que la social-démocratie. Mais elle n'a pas posé la question du pouvoir dans la société, n'utilisant que des arguments sur l'augmentation des impôts des plus riches et sur d'autres mesures que la social-démocratie officielle a abandonnées depuis dix ans. Des questions de journalistes comme « Le capital ne quittera-t-il pas la Suède si vous essayez d'agir contre la volonté de la grande finance ? » ont reçu publiquement des réponses telles « Je ne le pense pas » ou « Pas immédiatement », ou aucune réponse. Tout cela n'était guère con-
L'absence d'une alternative au stalinisme du PG a aussi été patent quand le président du Parti, soumis à 45 minutes de pression lors d'une interview télévisée, n'a pas réussi à répondre clairement à des questions comme : « Appuyez-vous, oui ou non, l'idéal du communisme? ». Cette apparition publique a provoqué le désarroi, tant de certains membres du PG qui ont pensé qu'il s'agissait d'une concession à la propagande de la droite, que des députés de la droite de ce parti, qui veulent en faire une organisation de gauche réformiste et parlementaire que", ce qui, selon eux, est la seule façon d'attirer les sociaux-démocrates déçus.
Les vainqueurs de ces élections ont été le Parti conservateur (Moderaterna), dont le score a augmenté de 4 %, recueillant plus d'un cinquième des suffrages ; les chrétiens-démocrates, qui entrent pour la première fois à l'Assemblée avec 7 % des votes ; et la Nouvelle démocratie (ND) qui, en un an, est passée de zéro à presque 7 % des suffrages, et prend aussi place au Parlement pour la première fois. Le dirigeant conservateur Carl Bildt pourra former un gouvernement.
Le Parti vert, qui avait, pour la première fois, obtenu un siège au Parlement en 1988, en a de nouveau été exclu, avec moins de 4 % des voix (barre nécessaire pour y entrer, en Suède). Il a chèrement payé ces trois années pendant lesquelles il a adopté la politique de l'establishment. Les électeurs, bien que satisfaits de la dé fense de l'environnement menée par ce parti, n'ont pas considéré que voter pour les Verts constituait une protestation contre le statu quo. Ce rôle de contestation a, au contraire, été récupéré par les conservateurs et par la Nouvelle démocratie.
Offensive de la réaction Les deux partis de la bourgeoisie les plus "humanitaires" et favorables à "la protection sociale des pauvres" ont été les autres grands perdants de ces élections : avec 8,5 % des voix, le Parti du centre a perdu 160 000 électeurs ; avec 9% des suffrages, les libéraux ont perdu 180 000 voix.
Le Parti du centre est le défenseur traditionnel des paysans suédois ; il a essayé de défendre leurs intérêts durant la campagne électorale, en critiquant les sociaux-démocrates "depuis la gauche" sur la question des impôts. Les libéraux ont fait campagne avec les conservateurs pour un programme d'austérité radical — dans le but de mettre en place un gouvernement de coalition —, tout en critiquant la nouvelle politique drastique de la Suède contre les réfugiés.
Le changement d'attitude par rapport aux réfugiés a été illustré à Skane, comté du Sud de la Suède, où le nouveau parti raciste Sjobo a obtenu pratiquement 7 % des voix, en faisant campagne sur une question simple : « Stop à l'immigration. » Le Parti libéral a perdu un tiers de ses suffrages dans cette région.
L'hostilité vis-à-vis des immigrés et, d'une manière moins virulente, envers les réfugiés, a également été l'un des thèmes du parti d'extrême droite Nouvelle démocratie. Dans sa propagande, il a aussi lancé des attaques virulentes contre les politiciens, les syndicats et la bureaucratie d'Etat, « qui reçoivent beaucoup d'argent mais ne font rien pour le gagner », et contre la législation restreignant l'utilisation de l'alcool et le trafic automobile. La ND dénonçait aussi les contraintes pesant sur le petit commerce — c'est un fait qu'aujourd'hui, en Suède, le petit commerce et les petites entreprises sont très
Les deux dirigeants de ce parti — un homme d'affaires prospère, et un héritier malchanceux de la noblesse suédoise, qui a perdu sa place au soleil dans la grande finance — ont été accueillis par les mé-
1) Voir Inprecor n° 328 du 12 avril 1991
2) Voir Inprecorn° 312 du 29 juin 1990
dias comme une nouveauté et ont réalisé une tournée triomphale à travers tout le pays. Des milliers de personnes ont assisté à leurs meetings-spectacles — où ils reprochaient aux sociaux-démocrates de n'être pas corrects vis-à-vis de la classe ouvrière et de ne plus représenter les salariés. « J'ai épargné des 1 000 et des 100 grâce à la réforme fiscale des sociaux-démocrates, n'est-ce pas injuste ? » a été l'un des thèmes de prédilection des dirigeants de la Nouvelle démocratie. Or, dans le même temps, leur programme prévoyait une diminution des impôts sur les grandes fortunes, les affaires et la spéculation boursière, et une nouvelle réforme fiscale censée favoriser encore davantage les riches!
A l'exception du Nord de la Suède, où la social-démocratie et le communisme traditionnel sont très implantés, ND a fait de sérieuses percées dans les banlieues ouvrières, dans les grandes et les petites villes. Ceci — et le taux d'abstentions des ouvriers, qui a été plus important que jamais — a privé la social-démocratie et le PG de beaucoup de voix dans les quartiers ouvriers (parfois plus de 10 %). Les travailleurs sont restés chez eux le jour des élections, et certains de ceux qui n'étaient pas allés voter lors du dernier scrutin se sont déplacés pour protester en votant pour la ND, pour se débarrasser des gens en place.
Que reste-t-il de la gauche ?
Dans la ville industrielle de Göteborg, la seconde de Suède, le PG est passé de 9 à 7% des voix, la social-démocratie a perdu sa majorité au parlement local et la ND y a obtenu 7,1 % des suffrages et 4 sièges. Alors que la moyenne de la participation nationale a été de 85 %, elle n'a été que de 80 % à Göteborg.
La ND a aussi été fortement soutenue par les jeunes qui votaient pour la première fois. Lors de simulacres d'élections dans les lycées, on a souvent constaté des scores de 20 % pour la ND et de 30 à 40 % pour les conservateurs.
Il y a eu quelques exceptions à ce que la presse suédoise décrit comme "la révolution de droite". Dans deux villes de taille moyenne, Alvesta et Nassjo, une opposition de gauche a obtenu entre 15 et 20 % des votes. Dans les deux cas, ces nouveaux partis locaux étaient des scissions de la social-démocratie, qui critiquaient son virage à droite. Ces regroupements de gauche, qui ne portent pas les marques du stalinisme et qui ont des racines profondes dans le mouvement ouvrier local, ont réussi à canaliser la colère des travailleurs, et ont rogné la moitié des voix de la social-démocratie, tout en em-
SUEDE
pêchant l'entrée de la ND dans leurs parlements locaux.
Le Parti communiste marxiste léniniste (KPML) a également réussi à accroître son influence dans deux villes, où il s'était prudemment limité à parler de questions touchant la classe ouvrière, sans trop revendiquer son ancien stalinisme. Mais le KPML a perdu un tiers de ses voix dans son bastion de Göteborg, où il a à peine obtenu plus de 1 % des voix.
Pour ces élections, le Parti socialiste (section suédoise de la IVe Internationale) a choisi de se présenter au sein d'un front unique avec les branches locales du PG dans six villes. Malgré les maigres résultats de ces listes unitaires, des candidats du PS ont été élus aux parlements locaux de Umea, dans le Nord, et de Nacka, à côté de Stockholm. Dans d'autres villes — où le PG avait refusé « l'unité avec des révolutionnaires irresponsables »—, les résultats ont été divers.
Malgré la campagne virulente de la droite du PG et les hauts cris de la presse bourgeoise, le porte-parole du PS, Göte Kilden, s'est présenté à Göteborg (siège de l'usine Volvo) en troisième position sur la liste du PG pour le Parlement national. Le PG n'a obtenu qu'un représentant au Parlement à Göteborg, et le porte- parole du PS n'a donc pas de siège à l'Assemblée nationale — mais la gauche du PG à Göteborg peut laisser Kilden siéger en alternance avec son député élu.
La social-démocratie suédoise a été mortellement touchée par ces élections. C'est la plus grande défaite politique du mouvement ouvrier en Suède depuis plus d'un demi-siècle. Mais la social-démocratie ne cède pas la place à une réelle avancée de la classe ouvrière, mais à une poussée massive de la droite. Pour la première fois depuis les années 20, la droite dure est au gouvernement.
Comble de cynisme, le dirigeant du Parti de gauche, Lars Werner, a déclaré que le résultat de ces élections n'était « pas si mauvais que ça », en faisait allusion au fait que son parti avait réussi à rester au Parlement. Les dirigeants sociaux-démocrates comptent maintenant sur le chaos que l'entrée de deux nouveaux partis au Parlement pourrait provoquer dans la bourgeoisie. Ils prétendent même que cette dernière n'arrivera pas à former un gouvernement fort, et espèrent qu'il y aura de nouvelles élections dans un an. *
Stockholm, 17 septembre 1991