Aux Pays-Bas, le 17 septembre 1991, plus de 600 000 travailleurs du public et du privé ont débrayé pendant deux heures, à l'occasion de la lutte sociale sans doute la plus importante des dix dernières années. Durant les semaines à venir,
Voici les points culminants de la première phase d'une large campagne unitaire des trois principales fédérations syndicales néerlandaises, qui a déjà provoqué une crise importante dans le Parti des travailleurs (PvdA, social-démocrate), l'un
Les salariés dans la rue des grèves sauvages d'une journée sont prévues. De nouvelles journées nationales d'action se tiendront le 26 septembre et le 7 octobre et une manifestation nationale aura lieu à La Haye, le 5 octobre.
des deux partis de la coalition gouvernementale (1).
Robert WENT
LE 17 septembre, environ 100 000 personnes ont suivi les meetings organisés par les syndicats : 30000 à Rotterdam, 20 000 à Amsterdam, 10 000 à Groninà
Emmen, gen, 6 500
1200 à l'aéroport de Schiphol. Il y a eu une grève de 24 heures sur les docks d'Amsterdam, de Rotterdam et de Vlissingen. Durant toute la journée, il n'y a pas eu de bus ni à Rotterdam ni à Amsterdam et le transport public a été perturbé par des débrayages dans le reste du pays.
Ce mouvement est une riposte aux nouvelles attaques du gouvernement contre la sécurité sociale des salariés.
• Les allocations de sécurité sociale pour les travailleurs handicapés (WAO)
(2), actuellement indexées sur les revenus perçus avant l'incapacité de travail, seront drastiquement réduites. Aujourd'hui déjà plus de 800 000 personnes bénéficient de cette pension. C'est une conséquence directe du taux de productivité élevé de l'économie néerlandaise, qui est le second au monde : tous ceux qui n'arrivent pas à suivre ce rythme intensif sont acculés au WAO. Si les plans du gouvernement sont appliqués, au moins 240 000 de ses bénéficiaires perdront une partie de leurs revenus bruts, soit entre 10 et 2 000 guilders par mois (3).
Les travailleurs qui bénéficieront du
WAO après juillet 1992 toucheront temporairement des indemnités proportion-
PAYS-BAS nelles à leur salaire antérieur, selon le nombre d'années travaillées. Puis, ils ne recevront que les indemnités sociales minimales qui, selon certains calculs, se situent en dessous du seuil de pauvreté.
• L'autre cible de la campagne de protestation est une proposition du gouvernement qui vise à sanctionner les travailleurs malades. A chaque fois qu'un salarié demandera un arrêt-maladie, il perdra un jour de vacances ; et la plupart des salariés ne recevront que 70 % de leur revenu durant les premiers jours de leur arrêt-maladie, contre 100 % aujourd'hui.
Ces plans, annoncés durant les vacances d'été, ont soulevé une tempête de protestations de la part des syndicats, des organisations d'handicapés et même du PvdA. Mais, comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement a lancé une autre attaque : il a décidé de supprimer l'indexation des indemnités de la sécurité sociale sur les salaires.
Durant toute une période, il existait un rapport direct entre les revenus, dans le public et le privé, et les indemnités de sécurité sociale. Si les négociations salariales conduisaient à une hausse moyenne des salaires de 4%, les remboursements de la sécurité sociale augmentaient d'autant. Ce mécanisme avait été aboli dans les années 80, parce le gouvernement le trouvait trop coûteux, surtout après l'augmentation importante du chômage. Le PvdA avait obtenu, lors de sa participation au gouvernement de coalition, le rétablissement cette indexation. Après une bataille entre l'Appel chrétien-démocrate (CDA) et le PvdA, les sociaux-démocrates ont de nouveau cédé aux demandes de leur partenaire de la coalition. Alors que l'inflation est à nouveau à la hausse, le fossé entre les travailleurs et ceux qui vivent de la sécurité sociale se creusera.
Immédiatement après l'annonce de ces mesures par Ruud Lubbers et Wim Kok, les trois principales fédérations syndicales se sont unies pour combattre les plans gouvernementaux. La Fédération des syndicats néerlandais (FNV) — le plus grand syndicat, avec plus d'un million de membres - entretient traditionnellement des rapports étroits avec le PvdA. La Fédération syndicale nationale chrétienne (CNV) organise plus de 300 000 personnes et a des liens étroits avec l'autre parti au gouvernement, le CDA. La troisième fédération a 180 000 adhérents parmi les cadres moyens et supérieurs les mieux payés, et participait pour la première fois de son histoire à une campagne d'action.
L'union fait la force Ces trois syndicats ont imprimé ensemble 5,5 millions de journaux spéciaux pour les distribuer au porte-à-porte dans l'ensemble des Pays-Bas, afin d'expli-
Le 17 septembre, les travailleurs se sont regroupés pour écouter ensemble la présentation du budget prévisionnel du gouvernement pour 1992 et le discours traditionnel du trône, écrit par le Premier ministre, et lu par la reine.
Après le 17 septembre, de nouvelles grèves et actions sont prévues, culminant avec une grande manifestation à La Haye le 5 octobre - à la veille des débats au Parlement et du vote sur les propositions de budget. Cette manifestation sera certainement très importante — tous les membres des syndicats recevront un billet de train gratuit pour y participer. Les actions se poursuivront durant la semaine des débats parlementaires.
Si le Parlement décide d'appliquer les plans du gouvernement lors de son vote final (sans doute le 11 octobre), les syndicats disent qu'ils essayeront de récupérer tous les acquis supprimés à l'occasion des renégociations des conventions collec-
1) Ancien dirigeant syndical du PvdA, Wim Kok a formé un gouvernement de coalition avec l'Appel chrétien démocrate (CDA) de Ruud Lubbers après les élections législatives de septembre 1989. Le CDA est le premier parti du Parlement avec quatre sièges de plus (53) que le PvdA (49). Le gouvernement est dirigé par le Premier ministre Ruud Lubbers, qui avait auparavant été à la tête de deux gouvernements de coalition entre les chrétiens-démocrates et les libéraux de droite du Parti du peuple pour la liberté et la démocratie (VVD). Kok est ministre des Finances et vice-Premier ministre.
2) La pension que reçoit un salarié quand il n'est plus capable de travailler s'appelle le WAO. Des médecins habilités décident du niveau de handicap, par exemple 40% ; l'on reçoit alors le WAO pour 40% et l'on doit travailler pour gagner les 60 % autres. Si l'on ne travaille pas pour ces 60 %, on bénéficie des indemnités de chômage (souvent moins élevées que le WAO) si ne travaille pas pour ces 60%.
3) Deux guilders équivalent à un dollar. Inprecor n° 337 du 27 septembre au 10 octobre 1991
tives, à la fin de l'année. Mais ce sera impossible pour des secteurs importants, dont la convention dure deux ans; et ce sera extrêmement difficile pour les syndicats du secteur public, qui devront à nouveau affronter le gouvernement. De plus, une telle tactique diviserait la campagne unitaire en de nombreuses luttes fragmentaires, secteur par secteur, ou même usine par usine.
Les directions syndicales n'ont pas de stratégie pour prolonger la lutte après le vote au Parlement. Des grèves contre une décision parlementaire seraient à coup sûr déclarées illégales par les tribunaux, et les directions syndicales ne sont pas prêtes à remettre cela en cause dans une bataille de longue haleine. Il est donc important d'essayer de construire dès maintenant des liens et des réseaux entre les travailleurs des différents secteurs, pour préparer des initiatives si les directions syndicales reculent ou acceptent un compromis.
Eté chaud pour le PvdA
La principale victime politique des projets gouvernementaux est le PvdA. L'annonce de ces mesures, en juillet 1991, a immédiatement provoqué une véritable levée de boucliers en son sein. Des directions de sections, de régions, et des membres de parlements locaux ont adopté des motions condamnant les nouveaux plans gouvernementaux et demandant leur retrait. La présidente du PvdA, Marianne Sint, était en vacances et n'a pas jugé bon de rentrer pour fournir une explication officielle. Le dirigeant du parti, Wim Kok, a déclaré que les plans étaient "défendables" avant de partir en vacances. Quand ils sont revenus, un véritable incendie embrasait le PvdA. En trois semaines, plus de 500 militants l'avaient quitté, portant le nombre de démissions, depuis que le PvdA a rejoint le gouvernement, à plus de 12 000 sur 98 000, soit un militant sur huit !
Selon les sondages, le soutien au PvdA est plus faible que jamais ; si des élections avaient lieu aujourd'hui, il perdrait la moitié de ses sièges au Parlement et ne serait plus la deuxième force politique du pays, mais la quatrième. De petits groupes de militants de cette organisation ont formé un comité "Pour un PvdA à nouveau social", et d'autres ont lancé "Les socialistes dans le PvdA". Des dirigeants syndicaux membres de ce parti ont demandé publiquement qu'il retire son appui aux plans gouvernementaux.
Toute cette effervescence n'est bien sûr pas uniquement une réaction aux plans de cet été. En général, les militants et les électeurs du PvdA sont très mécontents de l'action de "leur" gouvernement; les sociaux-démocrates ont perdu de nombreuses voix lors des deux dernières élections (régionales et municipales). La direction du PvdA a été coresponsable ou, dans certains cas, la principale responsable, de l'augmentation importante des loyers, des transports publics et de l'essence; elle a approuvé des mesures qui rendent l'éducation seulement accessible aux riches.
Congrès extraordinaire
Pour arrêter la contestation au sein du parti, sa direction a décidé d'organiser un congrès extraordinaire en octobre 1991, pour évoquer l'avenir du système de sécurité sociale. La direction du PvdA a aussi décidé que les plans du gouvernement devraient être rediscutés et qu'il fallait remédier à certaines de leurs conséquences. Wim Kok lui-même a présenté ces conclusions à la direction du PvdA, pour montrer qu'il n'existait pas de désaccords entre les ministres du parti et le reste de la direction. De nouvelles négociations avec le CDA ont été entamées, mais comme les chrétiens-démocrates refusaient de changer les points essentiels, seules des modifications marginales ont été adoptées.
Les troubles au sein du PvdA ont repris quand le gouvernement a annoncé qu'il voulait en finir avec l'indexation des allocations de sécurité sociale sur les salaires. A ce propos, Wim Kok a été sur le point de démissionner, avant de jeter l'éponge devant les chrétiens-démocrates.
Une réunion extraordinaire de la direction du PvdA a alors lancé de nouvelles initiatives pour résoudre la crise du parti : Kok a proposé de rapprocher la date du congrès extraordinaire au 28 septembre et d'en modifier l'ordre du jour. Il a déclaré qu'il ne pouvait pas agir sans le soutien de son parti et que le congrès devait décider de lui renouveler sa confiance.
C'est une astuce intelligente, parce que la discussion principale ne portera plus sur les attaques du gouvernement ou sur la participation du PvdA en son sein. Les membres critiques, de gauche, ou encore socialistes, de ce parti ont maintenant le choix entre deux maux : ou redonner leur confiance à Kok, avec pour conséquence que le PvdA reste au gouvernement et soutienne les attaques ; ou retirer leur appui aux plans gouvernementaux, perdre Wim Kok comme dirigeant du parti, et quitter le gouvernement en ris-
PAYS-BAS quant la tenue de nouvelles élections où le PvdA pourrait perdre la moitié de ses voix...
Il est clair est que la direction du PvdA semble prête à risquer presque tout pour rester au gouvernement. Pour Kok, le choix est simple : où le PvdA prouve qu'il est un "parti de gouvernement loyal", ou il rompt avec les chrétiens-démocrates, comme il l'a fait en 1982 après une grande campagne des syndicats dirigée par... Wim Kok, alors président du FNV, contre une attaque de l'assurance-maladie de Joop den Uyl, à l'époque dirigeant du PvdA. Après cela, le PvdA a été écarté du gouvernement pendant sept ans et sa direction veut éviter à tout prix de revivre une telle situation à l'issue de son congrès, ou à cause de la campagne des syndicats. L'agitation dans le parti et une perte de voix passagère (du moins ils l'espèrent) seront y compris minimisées du moment qu'une rupture avec le gouvernement peut être évitée. Le congrès du parti peut, bien sûr, en décider autrement, mais l'opposition au sein du PvdA n'est pas très organisée.
Quelle issue ?
D'ailleurs, malgré les nombreuses démissions et les prises de position contestataires de certains dirigeants intermé diaires, l'élection des délégués au congrès montre que de plus en plus de directions de sections ont décidé d'accepter Kok et ses plans, pour éviter une crise gouvernementale, suivie d'une défaite électorale du PvdA. Les dirigeants syndicaux, qui misaient sur le rejet des plans gouvernementaux par le congrès du PvdA, se retrouvent sans aucune stratégie. Certains d'entre eux commencent déjà à dire qu'il faudra accepter le vote final du Parlement, ce qui signifierait la fin de la campagne nationale unitaire.
L'issue de cet affrontement dépend de la pression réelle que le mouvement de masse pourra exercer sur le gouvernement et sur le PvdA, et du rapport de forces entre les directions syndicales et les secteurs combatifs du mouvement de masse. Le succès de la campagne actuelle et donc déterminant. Si elle est réussie et massive, avec des grèves, des manifestations et d'autres actions, cela peut aider à préparer le terrain pour de nouvelles recompositions et des expériences qui seront vitales dans les luttes contre les attaques à venir. K
Amsterdam, 18 septembre 1991