Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Le maître de Tbilissi

· Inprecor n° 337, 27 septembre 1991 · p. 9 · 939 mots

Deux et ans et demi après l'attaque meurtrière de l'armée soviétique contre des manifestants indépendantistes dans la république caucasienne de Céorgie (1), les forces appuyant le président nationaliste Zviad Camsakhourdia ont ouvert le feu sur des opposants, le 2 septembre 1991. Colin MEADE

A LA SUITE de cela, l'opposition a organisé des manifestations dans la capitale géorgienne, Tbilissi, en demandant la démission de Gamsakhourdia, l'accès aux mé dias et des élections législatives. Le 22 septembre, des manifestants se sont emparés du centre de télévision local. Ils accusent le président d'avoir une attitude dictatoriale et de collusion avec des forces liées à l'ancien régime, illustrée par sa décision de dissoudre la Garde nationale géorgienne au moment du coup de force avorté de Mos-

Les tendances antidémocratiques de Gamsakhourdia sont plus qu'évidentes. Immédiatement après la déclaration d'indépendance, le 19 avril 1991, il a annoncé la formation d'un "conseil des médias unifié" dont la fonction était de « garantir la diffusion à l'étranger d'informations correctes et vérifiées à propos des processus en cours en Géorgie »; ses opposants, les partisans d'un Congrès national, ont été victimes de violences physiques. ; le dirigeant de l'opposition, Georgi Chantouria a été blessé par balle, deux jours avant les élections au Soviet suprême d'octobre 1990, et le 18 septembre 1991, il a été arrêté pour « organisation d'actions antisociales ». Des sources de l'op position ont déclaré que trois personnes sont mortes et que soixante autres ont été blessées lors d'affrontements, durant le week-end des 21 et 22 septembre, alors que les forces favorables à Gamsakhourdia prétendent qu'il n'y a aucune victime. Enfin, le 25 septembre, le président a instauré l'état d'urgence à Tbilissi.

Gamsakhourdia s'est doté de pouvoirs immenses, dont le droit de nommer le Premier ministre, le président de la Court suprême et les généraux ; de déclarer la guerre ; un droit de veto sur les lois votées par le Parlement ; et la possibilité d'octroyer ou de retirer la citoyenneté géor-

Encore plus grave, le président géorgien a bafoué les sentiments des populations non-géorgiennes et non-chrétiennes république. En décembre 1990, l'Ossétie du Sud a perdu son statut de région autonome, à la suite d'une décision du Parlement de Géorgie, où le parti de Gamsakhourdia détient la majorité absolue ; le président a également voulu s'en prendre à la région autonome d'Adjarie, peuplée de musulmans, dont la capitale est le riche port de Batoumi.

Le limogeage de la Garde nationale

Cependant, la campagne contre Gamsakhourdia a débuté à cause de sa décision d'abolir la Garde nationale au moment du coup de force de Moscou. Selon certaines sources, il s'agissait d'une mesure de façade, prise en accord avec le commandant de l'Armée rouge en Géorgie, qui s'était engagé en contrepartie à ne pas envoyer ses chars dans les rues en aux putschistes. Dans le même temps, la dissolution de la Garde nationale a eu lieu alors que Gamsakhourdia était de plus en plus contesté par ses anciens partisans ; un important remaniement du gouvernement était prévu et le président avait peut-être des doutes quant à la loyauté de la Garde nationale. De fait, de nombreux gardes nationaux, dont leur ancien commandant, Tengiz Kitovani, sont passés à l'opposition.

Ce conflit est, dans une certaine mesure, la poursuite d'une vieille dispute du mouvement nationaliste géorgien, apparue en 1990 autour de la participation ou non aux élections au Soviet suprême, ou plutôt à celles d'un Congrès national rival. Gamsakhourdia a choisi la première solution. Or, les partisans du Congrès national, dont Chantouria, défendaient le fait que le Soviet suprême faisait partie de l'ancienne structure de pouvoir ayant perdu toute légitimité, et qu'il fallait instaurer une nouvelle structure. Les affrontements entre les partisans de ces deux positions ont souvent été violents de part et d'autre.

Les protestations contre Gamsakhourdia semblent aussi avoir recueilli l'appui de nombreux intellectuels, d'étudiants et de travailleurs des médias opposés aux méthodes autoritaires du président mais également troublés par l'intolérance de l'opposition.

Faible opposition démocratique

Ces opposants dont le but principal est de lutter pour les droits démocratiques — plutôt que de remplacer Gamsakhourdia par un autre "sauveur" — sont confrontés à des difficultés à court et à long terme. Ils se trouvent principalement dans la capitale ; or le président y a fait venir ses partisans du reste du pays, selon un scénario qui rappelle celui de la Roumanie en juin 1990, lors de la descente des mineurs pour "rétablir" l'ordre à Bucarest (2). Les espoirs de paix - et donc de liberté sont menacés dans le Caucase étant donné les conflits interethniques et religieux qui secouent en permanence cette région.

Même la réalisation de la véritable souveraineté nationale exigerait une rupture avec un schéma exclusivement nationaliste — les troupes du gouvernement central continuent à rôder dans les zones agitées comme l'Ossétie du Sud ou l'enclave du Nagorni Karabagh en Azerbaïdjan. De plus, le Caucase a historiquement toujours été une région où les ambitions russes, iraniennes et turques se sont affrontées (3) ; ce n'est donc pas seulement de Moscou que peuvent venir des ingérences néfastes.

L'indépendance, la paix et la démocratie dans le Caucase ne pourront être fondées que sur l'union libre des peuples de la région, qui ne peut être conçue que sur une base laïque et pluraliste, et avec une vision sociale égalitaire offrant des perspectives constructives à long terme pour tous. Mais les voix qui prôneraient une telle alternative ne se sont pas encore faites entendre.

25 septembre 1991

1) Voir Inprecorn° 288 du 15 mai 1989.

2) Voir Inprecorn° 312 du 29 juin 1990.

3) Voir Inprecorn° 302 du 9 décembre 1989.

Une erreur sur cette page ?