Le mois écoulé depuis le coup d'Etat manqué du 19 août 1991 a jeté peu de lumière sur l'énigme principale : l'étonnante ineptie de son organisation et de son
En revanche, on dispose de plus de données sur la nature des forces impliquées.
"démocrates" (1). Pourtant, dans leur programme, les putschistes n'avaient rien de très "communistes" — ils n'ont même pas essayé de se draper dans le drapeau l'appareil du Parti n'ont apparemment pas été directement impliqués dans le coup. Mais ceci n'a pas empêché Gorbatchev de démissionner de son poste de dirigeant du PCUS et d'appeler à sa dissolution, ni Eltsine et d'autres dirigeants républicains (dont certains étaient encore membres du Parti au moment du coup menace des libertés et du bien-être de la population soviétique. Une enquête faite vernement fédéral de Markovic, à l'époque soutenu par l'Occident. L'intervention de l'armée, quelle qu'ait été sa logique passée, va dans le sens d'un véritable coup d'Etat politique combiné à une logique grand-serbe. Elle exprime une alliance entre ce qui reste de "communisme" néo-stalinien en Serbie et une partie du nationalisme grand-serbe se revendiquant des traditions tchetniks (l'autre partie ayant choisi de se placer dans l'opposition à Milosevic).
Qui peut arrêter le conflit ?
Il n'est pas encore possible de savoir jusqu'où ira l'armée, ni ce que son état-major est réellement capable de contrôler ; des divisions y sont apparues dans un passé récent, mais les purges ont fait rage. La poursuite de son intervention ne peut conduire qu'à l'embrasement de tout le territoire de feu la Yougoslavie, au prix des vies de tous ses peuples. La seule chance d'arrêter d'une telle dynamique n'est pas l'intervention armée d'une force extérieure, qui ne ferait que souder davantage les rangs serbes : elle est, au contraire, dans l'éclatement de la logique grand serbe, dans sa remise en cause de l'intérieur.
Les mouvements de masse de la jeunesse serbe, en mars 1991, étaient un premier espoir dans ce sens (1). Le nationalisme va-t-il être suffisamment fort pour pousser la logique de guerre totale, ou bien verra-t-on voir enfin éclater publiquement un mouvement de masse des jeunes appelés serbes, s'associant aux autres dans un refus de mener cette sale guerre ?
Des voix serbes, minoritaires et étouffées se sont déjà élevées en Croatie et en Serbie pour dénoncer le mythe utopique et réactionnaire de l'Etat/nation serbe comme forme de réalisation des droits nationaux. Des voix croates et musulmanes en ont fait autant en Bosnie-Herzégovine en faveur de la protection d'Etats souverains plurinationaux.
Seule l'union libre de tels Etats effectivement démocratiques et respectant les droits de leurs nations et nationalités peut conduire au dépérissement nécessaire des frontières, et au respect des identités collectives et individuelles. Mais il faut pour cela en finir également avec les restes d'un pouvoir bureaucratique qui, lui aussi, a commis ses crimes au nom du communisme, et qui a voulu maintenir jusqu'au bout le pouvoir du Parti-Etat, fut-il réduit à son armée. *
20 septembre 1991
1) Voir Inprecor n° 326 et 328 des 15 mars et 12 avril 1991.
exécution (voir Inprecor n° hors-série du 29 août 1991).
La presse soviétique et étrangère parle des "communistes durs" contre les du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) ; la direction centrale et de force) de suspendre ses activités, en dehors de toute procédure légale.
Les 15 millions de membres du PCUS, complètement désarçonnés par l'orientation libérale de leur direction et par la soumission de celle-ci à
Corbatchev, n'ont offert aucune résistance et on accepté la violation de leurs droits politiques. Pourtant, c'est ce même parti que les "démocrates"
présentaient auparavant comme une organisation toute-puissante, principale en Russie même a montré que seulement 19 % des personnes interrogées jugeaient le PCUS responsable du coup de force (2).
David SEPPO
LE BUT de cette camanticommuniste, pagne outre de discréditer le socialisme par association, vise à détourner l'attention populaire des questions importantes : où va le pays ? Quel genre de société se construit ? Qui profite des processus et des arrangements politiques en cours ? Qui accumule le pouvoir et la richesse ? L'attitude attentiste adoptée par la grande majorité de la population pendant le coup de force révèle des interrogations sérieuses sur les réponses apportées en pratique à ces questions.
Bien que les candidats "démocratiques" aient remporté plusieurs grandes victoires électorales dans les deux dernières années (Eltsine a reçu 57 % des voix en Russie ; Popov, le maire de Moscou, en a eu 65 %), la population ne semble pas s'identifier aux politiciens libéraux ni aux structures politiques qu'ils dirigent. Même si la presse libérale salue la défaite des putschistes comme une « révolution populaire » ou le « véritable Octobre », tout indique que la plupart des gens ne se sont pas sentis directement concernés par les événements et y ont encore moins participé.
Les réactions populaires face aux putschistes
Les citoyens de Suzdal, petite ville située à 120 kilomètres de Moscou, ont voté pour Eltsine à 70 % en juin 1991. Mais ni la population, ni le Soviet local n'ont réagi ouvertement au coup (3). Dans la ville voisine d'Ivanovo, important centre de l'industrie textile, une manifestation à l'appel des députés "démocrates" locaux, pendant le coup, n'a rassemblé au mieux que 200 personnes. Le Soviet municipal n'a en outre même pas réussi à réunir le quorum pour débattre de la situation (4). En octobre 1917, les travailleurs de cette région étaient accourus à la défense du Soviet de Moscou
1) Nous employons le terme "démocrates" entre guillemets, car c'est ainsi qu'ils se désignent eux-mêmes. Certains sont bel et bien démocrates, tandis que d'autres sont simplement des "démocrates du marché" (note de l'auteur).
2) Moskovskie Novostin° 30, 1991.
3) New-York Times, 16 septembre 1991.
4) Trud, 13 septembre 1991. Inprecor n° 337 du 27 septembre au 10 octobre 1991 =
contre les Blancs et avaient joué un rôle clé dans sa victoire.
Un journaliste a parlé d'indifférence politique à l'usine de camions ZIL de Moscou : « A mon avis, l'ensemble des travailleurs n'étaient ni pour ni contre. Ces questions ne préoccupaient pas les gens », a expliqué un des travailleurs (5).
Un coiffeur d'une boutique étatique, située à environ 100 mètres des barricades où les trois hommes ont été tués, a continué à travailler durant les journées d'août (6). Un docteur disait à un journaliste, assis à ses côtés dans un trolleybus : « Vous avez passé la nuit là [sur les barricade, ndlr] ? Il y a bien assez de gens qui se disputent le pouvoir. Nous, nous tra-
Le directeur d'une usine de Moscou a déclaré: « Oui, j'ai traversé le centre-ville et j'ai vu des blindés. Et alors ? Je n'ai pas de temps à perdre avec des niaiseries. Mes fournisseurs ne m'ont pas envoyé de métallurgique géante Octobre rouge, à
FBARPARKA clarer la grève, comme le demandait le BTECRASBRM RIRREARAI groupe de députés de l'usine aux soviets locaux, sous prétexte que la grève aurait des effets désastreux pour la production et que, plus, les avantages politiques d'un mouvement pour la Russie n'étaient pas
"démocrates" ont exigé son renvoi, suite à l'échec du coup, les travailleurs ont organisé une campagne de pétitions et ont lancé une menace de grève politique pour le défendre ; finalement, un juge a statué qu'il n'y avait pas de base pour porter des accusations criminelles (8).
Que choisir ?
Il semble que voter pour les "démocrates" est une chose, et se mobiliser effectivement pour les défendre, en soit une autre. Lors des élections, les gens ont eu tendance à s'orienter en termes idéologiques, sans référence immédiate à leurs intérêts concrets. De plus, les candidats "démocratiques" paraissaient être la seule alternative sérieuse à un vieux régime discrédité. Mais, au niveau de la politique concrète, quand il y a un risque réel de répression ou de baisse des revenus, l'ap= Inprecor n° 337 du 27 septembre au 10 octobre 1991 proche a toujours été beaucoup plus pragmatique. Sur ce plan, il existe un sentiment très répandu d'absence de choix réel.
La dislocation économique empire tous les jours, et l'avenir sous les "démocrates" se présente comme une continuation de l'appauvrissement. En dépit des résultats électoraux, dans les neuf premiers mois de 1991, avant le coup de force, sur près de 4 000 lettres reçues par le quotidien libéral Komsomolskaïa Pravda, seulement 1 500 soutenaient pleinement les "démocrates" (9).
A l'usine ZIL, les mots "ordre" et surgissaient continuellement dans les discussions des journalistes avec les travailleurs. Le président du comité syndical de l'atelier d'usinage expliquait : « Les gens sont acculés au désespoir. Ils attendaient le grand jour : les salaires ont doublé. Mais qui a profité de cette
4489 hausse? Les spéculateurs! Les bottes pour femmes coûtent 200 roubles, mais nous les payons 1 000 roubles. Comme la plupart des biens, elles passent à travers les mains malpropres d'une tierce ou même d'une cinquième personne ».
« Les gens comprennent que l'adversité sociale actuelle est prédéterminée par tout le système bureaucratique antérieur de distribution. (...) Mais vous entendez aussi des plaintes contre la nouvelle administration, non seulement contre Gorbatchev, mais aussi contre Eltsine ; quand va-t-on mettre un terme à tout ce banditisme très éloigné d'un marché civilisé ? », concluait le journaliste. Les travailleurs de ZIL s'inquiétaient beaucoup plus de la privatisation prévue de l'usine, dont la direction leur cache tout,
Le journaliste qui a visité Octobre rouge, qui produit 30 % de l'acier pour roulements à bille du pays, décrivait ainsi l'état d'esprit des travailleurs: « Avant d'aller en grève, vous vous dites qu'aucun syndicat ou comité de grève ne va nourrir votre famille. Vous vous rappelez qu'aucune autorité ne vous a jamais défendus. Vous vivez constamment sur la défensive ; vous ployez sous les tracas de la vie quotidienne, et vous savez très bien que ceux qui vous font des promesses et qui vous appellent sur les barricades, vont vous tromper et que vous retournerez dans le "quartier français" [le quartier ouvrier, ndlr] où il n'y a pas un seul téléphone public et où les rues sont éclairées uniquement pendant les campagnes électorales.»
Cependant, le journaliste n'a pas compris que, malgré ces conditions, les travailleurs n'étaient ni passifs ni apathiques : ils se sont mobilisés pour défendre leur directeur, en qui ils voyaient un défenseur de leur entreprise contre le coup, mais aussi contre les "démocrates".
Et.o que défendre ? Néanmoins, la question se pose de savoir si, indépendamment du programme social des "démo2199 crates", le Soviet suprême et les autres instances élues ne méritaient-elles pas un soutien actif en tant qu'institutions démocratiques ? Sans aucun doute. La question-clé posée par le coup concerne effectivement les raisons pour lesquelles la mobilisation populaire n'a pas eu lieu. Seul l'avenir y apportera une réponse définitive. Les gens n'ont peut-être pas pris le coup, qui n'a duré que trois jours, au sérieux. De plus, les putschistes n'ont pas dissout les soviets, car ils voulaient maintenir un semblant de constitutionnalité. Il est également évident que l'enthousiasme populaire pour la démocratie parlementaire a diminué, en l'absence actuellement de toute alternative politique crédible à laquelle les gens pourraient s'identifier (11).
La bureaucratie a déjà beaucoup fait pour discréditer le socialisme, en se drapant dans le drapeau rouge depuis près de 70 ans. Pourtant, jusqu'en 1989 environ,
5) Trud, 14 septembre 1991.
6) New-York Times, 17 septembre 1991.
7) Nedeleya n° 36, 1991.
8) Komsomolskaia Pravda, 28 août 1991.
9) Komsomolskaïa Pravda, 28 août 1991.
10) Trud, 14 septembre 1991.
11) Trud, 13 juillet 1991.
il restait encore un soutien populaire à une "voie socialiste de développement", même si elle était très vaguement définie. Mais ce sentiment a été grandement miné par ces deux années de forte aggravation de la stagnation et du déclin économique absolu sous un gouvernement central dirigé par Gorbatchev, le "communiste" en chef, ainsi que par une campagne massive de propagande antisocialiste.
Dans de telles conditions, l'expérience concrète des travailleurs avec les "démocrates" ne peut que renforcer le cynisme face au parlementarisme. Ivan Silaïev (qui a été, toute sa vie durant, un burcaucrate "communiste"), Premier ministre d'Eltsine jusqu'à récemment et maintenant chef du gouvernement de l'Union, a reconnu, il y a quelques jours : « Nous avons essayé de prouver aux citoyens ainsi qu'à nous-mêmes que la transition au marché serait une promenade agréa-ble et aisée. Que tour le monde serait protégé et en sécurité, et que les choses ne pourraient que s'améliorer. Mais la vie n'est pas ainsi » (12). Cet étonnant aveu d'incompétence ou de tromperie consciente ne semblait pas déranger Silaïev. Pourtant, c'est précisément sur celte base (et en propageant partout qu'il n'y a pas d'alternative) que les "démocrates" ont été élus.
Silaïev a poursuivi en disant que, si on pouvait protéger les plus démunis, les invalides, les familles nombreuses, ctc., l'indexation intégrale des salaires sur le coût de la vie pour la masse de la population était « impensable et inconcevable ». Ce doit être une révélation récente car, moins de quatre mois auparavant, lors d'une rencontre avec les mineurs en grève du Kouzbass, il leur avait dit qu'ils avaient « parfaitement raison d'avancer des revendications aussi exigeantes » (13). L'indexation complète était l'une Continuez de marcher.
Ça donne une impression de mouvement!
ET GORBY ELSTINE
De nouveau
DANZIGER The Christen Serece Monito des revendications des mineurs et aussi des travailleurs de Biélorussie, grève avait été reçue avec enthousiasme par les "démocrates".
On ne devrait pourtant pas exclure l'hypothèse que la plupart vailleurs, accablés par les contraintes de la vie quotidienne, soient simplement apathiques face à la politique. Même en avril 1991, l'appel des mineurs à soutenir la grève politique pour la démission des autorités centrales avait reçu peu d'appui, sauf en Biélorussie. Cependant, il semble plus vraisemblable que cette absence de réaction ait la même explication que le manque de mobilisation contre le coup de force : pourquoi prendre des risques et chercher des problèmes, quand il n'y a pas d'alternative attrayante ?
Les mineurs peuvent plus facilement nourrir l'illusion que le "système de marché" des "démocrates" est une alternative réelle pour eux (bien qu'un examen plus attentif du projet de convention collective de leur syndicat indépendant révèle une conception du marché très différente de celle des libéraux), puisque les ressources naturelles sont l'un des rares produits soviétiques qui seraient concurrentiels sur le marché mondial (bien qu'on puisse se demander comment les mineurs s'en tireraient réellement). Quant aux travailleurs de Biélorussie, leurs grèves d'avril et de mai 1991 étaient largement le produit d'un retard, car les structures biélorusses n'avaient pas encore été libéralisées. Apparemment, ils n'ont pas fait grève pendant le coup d'Etat. "Démoerates" autoritaires ?
Même sur le plan de la démocratie formelle, il n'est pas du tout évident que les "démocrates" offrent une alternative claire aux putschistes. L'orgie de décrets présidentiels émis par Eltsine après le coup de force a laissé songeurs plusieurs véritables démocrates, en Russie et dans les autres républiques. Après que le moment critique soit passé, il a suspendu unilatéralement des journaux, s'est emparé de ministères, d'institutions et d'entreprises relevant de l'Union, et a menacé de réviser les frontières des républiques qui quitteraient l'Union. Il a aussi annoncé son intention de créer une administration centralisée en Russie, qui serait beaucoup plus puissante que ne l'était le centre de l'Union. Il a exploité la position ambiguë adoptée par les dirigeants élus de plusieurs soviets régionaux pour épurer les opposants à sa politique, et il a envoyé ses commissaires dans plusieurs autres (14).
Un observateur russe a noté : « Tout le monde se rappelle comment, l'an dernier, pendant une tournée en Russie, Eltsine avait promis la souveraineté à pratiquement chaque poteau de téléphone : "Prenez tous les droits que vous voulez". Au contraire, les régions de Russie se sont retrouvées sous le contrôle rigoureux du centre russe. Comme lors de la Révolution française, on envoie dans toutes les localités des commissaires présidentiels armés de vastes pouvoirs. Bien qu' élu au Congrès des députés du peuple sous le vieux mot d'ordre " Tout le pouvoir aux soviets", le président russe a acquis un énorme pouvoir constitutionnel, encore accru par des pouvoirs d'urgence, même avant la dernière crise. Pourtant, il outrepasse même ces pouvoirs » (15). En même temps, l'exécutif usurpe les prérogatives des soviets élus dans des villes comme Moscou et Léningrad, dirigées par des maires "démocratiques" (16).
Le "KKKhP-2"
La réorganisation du gouvernement de l'Union, après le coup, s'est faite sans aucune considération pour la Constitution ou pour le Soviet suprême, sans parler du processus démocratique. Ce ne sont que des arrangements transitoires", mais personne ne sait combien de temps la transition va durer et combien de changements irréversibles seront temps. Le nouveau Conseil présidentiel, le gouvernement réel, composé de Gorbatchev et des dirigeants des républiques
12) Sur ce plan, il vaut la peine de noter que les "démocrates" ne se sont pas encore donnés la peine de mettre en place un mécanisme efficace de rappel. C'était l'une des revendications de la grève politique des mineurs du 11 juillet 1991. Trud, 9 septembre 1991.
13) Komsomolskaĩa Pravda, 4 avril 1991.
14) Financial Times, 24-25 septembre 1991 ; Komsomolskaïa Pravda, 27 août 1991. Voir aussi Inprecor n ° 336 du 13 septembre 1991. 15) N. Preobrajensky, "The first skirmish", Socialist Alternatives (Montréal) n° 1, 1991. 16) Komsomolskaĩa Pravda, 4 avril 1991. Inprecor n° 337 du 27 septembre au 10 octobre 1991 =
encore membres de l'Union, a déjà reçu le sobriquet populaire de KKKhP-2 (c'était l'abréviation du nom de la junte putschiste).
Le puissant Conseil pour l'administration de l'économie nationale, de quatre membres, comprend l'ancien Premier ministre de Russie, le chef de l'exécutif de la ville de Moscou, un économiste libéral et le directeur d'une association patronale ; les organisations ouvrières n'y sont pas représentées. Trois d'entre eux sont des bureaucrates de carrière, anciennement communistes, et un seul détient un poste électif, dans une circonscription électorale parmi les centaines de la Russie. Comme l'a dit un député libéral : «C'est un putsch présidentiel, un véritable putsch présidentiel. Mas, Dieu merci, il se fait sans blindés » (17). Bien entendu, le Soviet suprême qui a promulgué la présente Constitution a été élu dans des circonstances tout sauf démocratiques. Mais, même cette instance servile commence à faire bonne impression dans le contexte actuel, alors qu'il ne reste plus un seul quotidien d'opposition à Moscou. Ironiquement, il y a seulement quelques mois, Gorbatchev s'emparait toujours de la Constitution pour refuser de discuter de sa démission avec les mineurs.
Le "miracle" chilien
Quelques jours après la victoire des "démocrates" sur les "communistes", un journaliste libéral écrivait dans le supplément hebdomadaire des Izvestia: « Oui, en Russie nous avons besoin d'un gouvernement dur, et même autoritaire. Le président de la Russie devra bientôt affronter quelque chose de plus dangereux que n'importe quelle junte d'élite: le chômage, la réduction de millions de gens à la misère. Des grèves destructrices sont inévitables, et des explosions de violence possibles. Dans ces circonstances, il sera nécessaire de faire des gestes déplaisants — interdire, et peut-être disperser les manifestations, pour instaurer l'ordre » (18).
Cette déclaration n'a rien d'exceptionnel. Bien des idéologues et des politiciens "démocratiques" ne dissimulent pas leur admiration pour le général Pinochet et son "miracle chilien" (19). Sur ce point, ils sont entièrement d'accord avec les tenants de la ligne dure "communiste", qui préconisaient également un pouvoir autoritaire pendant la "transition". C'est peut-être avec cette éventualité en tête que le gouvernement russe crée maintenant une Garde nationale. Tout en affirmant que = Inprecor n° 337 du 27 septembre au 10 octobre 1991
Les électeurs m'ont élu président. Ils ont aussi voté pour que Leningrad redevienne St. Petersbourg et pour que tu changes de nom et que tu l'appelles Dukakis... MikE Lukerich c'est la mobilisation populaire qui l'a sauvé du coup, il a rejeté l'idée d'une milice volontaire de citoyens, en faveur d'une force d'élite strictement professionnelle — les "gardes" toucheront 2 000 roubles par mois, soit cinq fois le salaire moyen dans l'industrie (20).
Une nouvelle Union entre égaux ?
Quant aux relations centre-républiques, les nouveaux arrangements paraissent plus égalitaires, car la participation des républiques à l'Union est laissée au libre choix de celles-ci et les lois républicaines auront préséance sur celles de l'Union. De plus, dans le Parlement "transitoire", la prépondérance reviendra à la Chambre haute, où chaque république participante aura une voix. Mais il reste à désastreux pour toutes les républiques, mais beaucoup moins pour la Russie, qui produit presque les deux-tiers de la production nette de l'Union et contrôle le gros des ressources naturelles et des productions génératrices de devises - bien entendu, on peut légitimement se demander pourquoi ces dernières devraient revenir exclusivement à la Russie, quand toutes les républiques ont contribué à leur développement. Quels que soient les arrangements formels, la Russie sera généralement capable d'imposer sa volonté. C'est également la raison pour laquelle Eltsine est si intéressé à garder Gorbatchev à la tête de l'Union ; cela va rendre la domination russe moins évidente et plus acceptable pour les autres républi-
La direction russe a reculé quelque peu sur les gestes menaçants qu'elle avait faits au lendemain du coup d'Etat. Néanmoins, son appétit de pouvoir est évident. Elle ne va pas délaisser ses tentatives de construire sa légitimité populaire sur une base nationaliste. La nomination de Silaïev, ancien Premier ministre d'Eltsine, pour diriger le gouvernement constitue un signe clair de la prédominance de la Russie dans la nouvelle Union. Les mesures centralisatrices d'Eltsine pour la Russie elle-même augurent mal des relations avec les autres républiques. Le 13 septembre, lavlinski, l'économiste libéral membre du Conseil pour l'administration de l'économie nationale, soumis au vote un projet de nouveau traité économique laissé délibérément vague pour éviter de soulever des objections de la part des forces nationalistes des républiques. Cependant, il a fait comprendre que la Russie était disposée à faire cavalier seul — ceci revient à un ultimatum virtuel aux républiques, car aucune d'entre elles ne peut faire cavalier seul (21).
Il faut aussi se rappeler que la création de rapports plus égalitaires entre les républiques ne signifierait pas nécessairement que leurs citoyens connaîtront plus de démocratie. Le régime de plus en plus autoritaire du président géorgien Gamsakhourdia (voir l'article en p. 9) montre que les élites locales seront fortement tentées d'exploiter le sentiment nationaliste comme substitut à la démocratie et à une politique économique et sociale populaire. En Russie, Eltsine serre la vis aux républiques autonomes.
Les gouvernements baltes ont exploité les retombées du coup pour accélérer leur épuration des "indésirables", voire des membres du Parti communiste et les non-autochtones. Il y a des pressions croissantes pour retirer la citoyenneté aux gens qui ne peuvent établir la présence de leur famille dans ces républiques, en 1940, ou du moins, pour les « inciter économiquement à retourner chez eux » (22). Le gouvernement lituanien a utilisé le coup pour dissoudre les soviets locaux de trois régions à prédominance russe et polonaise, pour une durée de six à douze mois. Ces instances élues ont été accusées de soutenir les putschistes (23). Leur véritable délit, c'est leur opposition à l'indépendance de la Lituanie — ils craignent
17) The Gazette (Montréal), 8 septembre 1991.
18) Nedeleya n° 25, 1991. On peut comparer cela avec cette réflexion de Lech Walesa, il y a queique temps : « Très souvent, je me demande s'il est possible de connaître une évolution à partir du système communiste. [La Pologne a peut-être besoin de] méthodes dures, fortes, révolutionnaires, incluant la crainte, pour réorienter l'économie ». Wall Street Journal, 18 septembre 1991.
19) Le Monde Diplomatique, 12 septembre 1991.
20) Komsomolskaĩa Pravda, 14 septembre 1991.
21) The Gazette, 18 septembre 1991.
22) Komsomolskala Pravda, 7 septembre 1991.
23) Trud, 7 septembre 1991.
Ils ont viré le Parti ; ils ont viré l'ancien KGB ; ils ont viré les "durs" Et même... que leurs droits de minorité ne soient pas respectés. La réhabilitation de criminels de guerre nazis par le gouvernement lituanien (des centaines de milliers de juifs ont été assassinés par des Lituaniens pendant la guerre) n'est pas un signe rassurant pour les minorités.
Spéculateurs et affairistes
Si les travailleurs, à l'exception d'une partie des mineurs, ne se sont pas mobilisés en soutien à Eltsine, on ne peut pas en dire autant de la nouvelle "bourgeoisie russe". Certes, les spéculateurs ont continué pendant le coup à vendre des marchandises à des prix inabordables pour les citoyens ordinaires. En revanche, la compagnie privée d'assurances ASKO a fait envoyer 100 hamburguers de chez Mac Donald aux défenseurs affamés de la "Maison blanche". Fondée à l'automne 1988, ASKO a déjà des actifs de 51 millions de roubles. Après le coup, elle a offert 250 000 roubles « aux familles des trois victimes, aux soldats qui ont défendu la Maison blanche, aux journalistes et à lous ceux qui ont fait preuve de courage » (24). De la même façon, la banque privée Delovaya Rossiya a donné un million de roubles à un fond « pour la liquidation des conséquences du coup » (25). La banque Atlant, la compagnie d'assurances Rezerv et une troisième entreprise ont créé un fonds pour la mise sur pied de la Garde nationale russe. Rezerv a donné un million de roubles, son propriétaire ajoutant que « bien entendu, le Soviet suprême décidera de l'emploi de ces fonds » (26) — compte tenu de l'évasion fiscale massive couramment pratiquée par les entreprises privées, ces dons ne sont guère généreux (27). Les travailleurs peuvent entretenir des doutes, mais ces gens considèrent de toute évidence la victoire d'Eltsine comme la leur. Les "démocrates" ne semblent pas non plus se troubler qu'on les accuse de se faire acheter.
Au cours des derniers mois, la nouvelle "bourgeoisie" a perdu beaucoup de sa discrétion initiale. Selon le journal Tochka Zrenia, il y avait quelques 150 000 millionnaires en roubles en URSS, en juillet 1991 ; il existe Et l'hiver? même un club des jeuqu'ils virent Il faudrait nes millionnaires (28). l'hiver... Quand Eltsine a donné au maire de Moscou le pouvoir de geler les prix, le 28 août, le président de la Bourse des marchandises (dont même les gardes sont censés gagner 100 000 roubles par mois en mettant les acheteurs en contact avec les vendeurs) a menacé de recourir à la "grève des affaires" — le secteur privé de la capitale se serait déplacé vers Léningrad et d'autres villes. Il menaçait de faire de Moscou un « cimetière où Popov et Loujkov [respectivement maire et président du comité exécutif municipal, ndlr] gouverneraient des masses sans emploi » (29). Cette morgue, très éloignée de la réalité, reflète les ambitions et la confiance croissante de cette couche montante qui sent — et c'est compréhensible — que les "démocrates" lui doivent quelque chose.
Des lendemains incertains
Bien qu'il faille se montrer sobre quant à l'évaluation du potentiel des travailleurs dans un avenir proche, il serait prématuré de conclure que la voie est maintenant libre pour la "nouvelle bourgeoisie" et ses représentants politiques. Malgré leurs déclarations sur la "révolution populaire", les dirigeants "démocratiques" ne se méprennent pas sur le fait que la population ne s'est pas mobilisée derrière eux. Une semaine après le coup, l'économiste libéral lavlinski (auteur du plan des 500 jours) et Silaïev ont tenu une conférence de presse, où lavlinski a déclaré que le pays devait utiliser la victoire remportée sur les putschistes pour avancer vers l'économie de marché ; mais Silaïev l'a immédiatement contredit en affirmant que le peuple russe était fatigué et qu'on ne pouvait pas envisager une théra-
Un titre récent du Wall Street Journal, le quotidien conservateur de la bourgeoisie américaine, est révélateur : « Le passage de la Pologne vers le marché libre sert d'avertissement aux Soviétiques : les grèves, les récessions et le marasme en amènent plusieurs à reconsidérer la voie vers le capitalisme. » Et la Russie est très différente de la Pologne d'un point de vue politique — même le culte de la personnalité qui se développe actuellement autour d'Eltsine ne peut pas en faire un Walesa. Malgré l'exploitation du sentiment nationaliste, ni la Russie, ni l'Ukraine, ni la Biélorussie, ni le Kazahkstan n'ont un mouvement jouissant de la légitimité populaire de Solidarnosc. A la différence de la Pologne, en URSS, la classe ouvrière n'a pas été brisée par la répression politique et par de longues années d'effondrement économique et d'insécurité. Les travailleurs ne sont peut-être pas encore capables de formuler leur propre programme, mais le mouvement ouvrier reste la seule force sociale organisée de la société. Il s'agit d'une minorité de la classe ouvrière, mais l'expérience montre la rapidité avec laquelle y compris les travailleurs inorganisés peuvent se mobiliser et créer leurs propres organisations.
La majorité des travailleurs a choisi de ne pas intervenir durant le coup du mois d'août — le sens de cette absence de mobilisation ne sera clair que dans les mois à venir. Mais, ce qui est sûr, c'est que le coup n'était qu'un épisode de ce qui sera sûrement une longue série de luttes politiques et sociales et de bouleversements, dont il serait hasardeux de prédire le résultat final. *
19 septembre 1991 La Cauche (Montréal) ERRATUM
Dans notre dernière parution (Inprecor n° 336, du 13 septembre 1991) un morceau de phrase a sauté dans l'encadré "Pour un parti du travail" (p. 5).
Dans le paragraphe • La société a besoin d'un parti de masse, défendant: -, il fallait lire au neuvième alinéa :
« • l'intégration dans l'économie mondiale, sous une forme qui garantisse les intérets de l'économie nationale et pas ceux des corporations internationales. »
Nos lecteurs sauront nous excuser...
La rédaction 24) Trud, 7 septembre 1991. 25) Rabotchaya Tribuna, 7 septembre 1991. 26) Trud, 14 septembre 1991. 27) E. Chestakov, "Zagadochnye nevidimki", Neledya n° 37, 1991. 28) The Gazette, 13 juillet 1991 29) Financial Times, 13 septembre 1991.