Franjo Tudjman et le ministre fédéral de la Défense, le général Kadijevic, semble toujours respecté, malgré la persistance de bombardements, notamment dans la région croate de Slavonie. Il aurait été obtenu après la décision de Tudjman de lever le blocus des casernes de l'armée fédérale en Croatie, face à la menace d'un ordre de mobilisation générale engagé par Kadijevic, qui laissait présager une d'armes à la Yougoslavie et soutenant l'initiative de médiation européenne — la proposition française d'envoi d'une force d'interposition de l'ONU a été, pour le
Vers une
Serboslavie ?
Les différentes tentatives de médiation de la Communauté économique européenne (CEE) et de son émissaire en Yougoslavie, Lord Carrington, ont jusqu'à présent échoué (voir Inprecor n° 336 du 13 septembre 1991). Le cessez-le-feu, signé dimanche 22 septembre 1991, entre le président croate offensive de grande envergure.
Par ailleurs, l'Organisation des Nations-Unies (ONU) s'apprête à voter une résolution appelant à un cessez-le-feu, décrétant l'embargo sur les livraisons moment, rejetée.
Catherine VERLA
AVEC le blocage de plusieurs ports de la côte adriatique et les déplacements de troupes vers Zagreb, les apparences d'une lutte interethnique interne au territoire croate se sont estompées : les pouvoirs serbes, les groupes paramilitaires serbes et les minorités serbes en
Croatie sont les points d'appui d'une armée fédérale, vestige d'un Etat yougoslave en décomposition. Cette armée n'obéit plus à aucune autorité civile parce qu'il n'existe plus d'autorité civile "yougoslave". Elle défend d'abord, comme les putschistes de Moscou, ses privilèges et son existence même, organiquement liés au maintien d'une Yougoslavie, fût-ce aux forceps. Dès lors que la Slovénie et la
Croatie veulent se séparer, il s'agit, en prenant appui sur la prétendue "autodétermination" des Serbes de Croatie, de redéfinir les contours d'une "petite" Yougoslavie, aux frontières intérieures redécoupées au profit d'une grande Serbie.
La logique grand-serbe ne s'arrête pas aux zones majoritairement peuplées de
Serbes — ceci n'est le cas que de l'un des territoires "libérés" en Croatie
- partout ailleurs, en Croatie et en Bosnie-Herzégovine, les Serbes sont en minorité, étroite-
YOUGOSLAVIE ment mélangés aux autres nationalités : l'exode massif est la "solution" proposée à ceux qui ne voudront pas à leur tour faire partie de l'Etat serbe, et qui n'auront pas les moyens d'y préserver les "territoires autonomes". C'est, en outre, l'identité même des Musulmans bosniaques, des Monténégrins et des Macédoniens qui risque fort d'être remise en cause dans la mise en place d'une Serboslavie meurtrière, impossible à maintenir sans une guerre civile permanente.
Cette Serboslavie sera à l'image de l'actuelle Serbie qui a recentralisé son territoire au détriment des provinces autonomes de la Voïvodine (où vivent de fortes minorités hongroises) et du Kosovo (à majorité albanaise), mises au pas par la force, les purges, la répression politique et aussi culturelle.
Une guerre qui ne dit pas
SOn nom
Officiellement, l'Etat Serbe de Milosevic n'est pas en guerre, le Parlement serbe n'a pas reconnu les territoires qui se sont proclamés autonomes en Croatie ou en Bosnie-Herzégovine. Officiellement encore, l'armée fédérale est toujours "yougoslave" et censée jouer un rôle tampon entre ethnies croates et serbes qui s'affrontent. Officiellement, enfin, droit à l'autodétermination (donc à la séparation) est reconnu aux différentes nations yougoslaves, dotées d'une "république", c'est-à-dire selon la Constitution yougoslave, d'un "Etat". Mais la souveraineté de l'Etat croate (ou de la BosnieHerzégo-vine) est violée au nom de la souveraineté de la nation serbe éparpillée. Les frontières internes sont traitées par les Serbes comme étant "artificielles" ou administratives (les Serbes reprochent à Tudjman de tout rejeter du communisme titiste, sauf les frontières de la Croatie). Mais c'est bien la force de l'armée qui permet de redéfinir les frontières et non pas une négociation entre Etats souverains, garantissant l'autodétermination de leurs peuples.
La propagande remis au pas par de nouveaux licenciements et par la nomination d'en haut des journalistes, associe dans les consciences serbes Etat Croate indépendant et Etat fasciste oustachi, sentiment national croate et nationalisme réactionnaire. Ce qui a été facilitée par le nationalisme réel des nouveaux pouvoirs élus en Croatie, et les déclarations d'un Tudjman se félicitant de n'avoir pour femme ni une Juive, ni une Serbe.
Le leader du Parti paysan croate, Zvonimir Cicak (ancien leader des luttes croates de 1971) s'est opposé d'emblée à Tudjman dans une logique d'association avec les intellectuels serbes de Croatie, comme Milorad Poupovats, qui se battaient pour que soit respectée une double souveraineté : celle des citoyens dans les frontières de l'Etat croate, et celle des communautés nationales souhaitant préserver leur identité.
Mais Tudjman a préféré négocier (en vain) avec Milosevic plutôt qu'avec les représentants serbes de son Etat, et le Parlement croate n'a reconnu que trop tardivement les droits des minorités. Même si celles-ci étaient loin d'être menacées, comme l'ont été en pratique les Albanais du Kosovo, il y avait là un problème politique essentiel pour la défense même du droit à la séparation de l'Etat Croate : le nationalisme croate s'est retourné contre l'intérêt des Croates, de même que le nationalisme serbe se retourne contre l'intérêt du peuple serbe, devenu l'ennemi, de tous les peuples de Yougoslavie.
La différence majeure entre les deux est que les Serbes ont été une nation dominante dans la première Yougoslavie (avant la Seconde Guerre mondiale) et ont gardé, pour beaucoup d'entre eux, un comportement dominateur; ils ont les moyens matériels d'une telle domination si l'armée se met au service d'un projet yougoslave oppresseur ou grand serbe.
Le blocage des accords allant dans le sens d'une Yougoslavie, union libre d'Etats souverains, a été le fait combiné des autorités serbes, de l'armée et du gou-