Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE

Comment survivre ?

· Inprecor n° 337, 27 septembre 1991 · p. 14-15 · 1 988 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

URSS et Russie Stalinisme Italie France

DANS le passé, la déci-

sion de nombre d'entre eux de se réclamer d'une voix "nationale" spécifique de passage au socialisme avait déjà constitué une première tentative de se démarquer du "modèle" soviétique et de s'ouvrir à des alliances nouvelles. L'eurocommunisme des années 70 avait été une étape importante de cette évolution, en relation avec l'insertion grandissante de certains partis européens dans les mécanismes institutionnels. Les intérêts sociaux d'une partie de leur bureaucratie cessaient de dépendre du "camp socialiste" pour être de plus en plus intégrés aux rouages de leur

Tout existait donc, ou presque, sur le "marché" des partis communistes européens. Que de différence entre le Parti communiste italien et ceux du Portugal ou de Grèce ! Lors de la perestroika, la situation du "camp socialiste" était déjà loin d'être monolithique !

Tempête d'Est

L'époque Gorbatchev va accélérer les processus de crise, de recomposition et de débats internes, et ce, quelles que soient les prises de distance et les démarcations antérieures de chaque parti. Plusieurs facteurs vont alors se combiner. Le gorbatchévisme provoque tout d'abord un retour sur l'histoire. La plupart des directions seront contraintes de corriger plusieurs fois leur bilan du stalinisme et de ses conséquence sur l'histoire de leur parti. A chaque fois, ce sont les débats en Union soviétique et dans le PCUS qui les obligent à aller plus loin dans leur autocritique.

Les mobilisations de masse en Europe de l'Est et la chute des régimes staliniens brisent les dernières illusions sur le bonheur de vivre dans un Etat "socialiste" parmi la base des PC. Les directions doivent donc fournir une explication supplémentaire sur les "distorsions" du socialisme réellement existant.

Enfin (notamment pour les PC ayant encore une ligne d'opposition réformiste à leur propre Etat), la crise en URSS et la nouvelle politique internationale du Kremlin font disparaître tout espoir d'une convergence avec Moscou sur quelques grands thèmes idéologiques et pratiques. La dernière démonstration aura été faite durant la guerre du Golfe, quand certains PC ont voulu prendre en charge une dénonciation de la politique impérialiste, alors que les Soviétiques votaient avec les Américains aux Nations-Unies. Que reste-t-il alors du "contexte international" qui jadis leur permettait de s'appuyer sur les aléas conflictuels de la coexistence pacifique pour justifier leurs affinités moscovites et évoquer l'existence d'un "camp progressiste" ?

Chaque PC a donc essayé de survivre à cette foudroyante crise d'identité, en empruntant une voie qui lui était dictée autant par des facteurs politiques nationaux que par des intérêts bureaucratiques internes. De nombreuses scissions ont eu lieu. Des partis ont changé de nom, comme le PC suédois qui est devenu le Parti de la gauche communiste, puis le Parti de la gauche, ou le néerlandais qui tend à se fondre dans la Gauche verte.

Le coup d'Etat en Union soviétique accélère ce grand bouleversement. Tous ceux qui avaient tenté de recoller les morceaux en privilégiant l'image de "communiste réformateur" de Gorbatchev ont, une fois encore, un train de retard : le père de la perestroika n'apparaît plus comme le maître du jeu et les médias charrient les images de la "fin du communisme".

Cris et chuchotements

Aucun parti n'est épargné. La commission politique du Parti communiste portugais a d'abord expliqué, le 19 août, que l'état d'urgence « surgit comme une tentative pour contenir le développement d'un processus contre-révolutionnaire », pour préciser, deux jours après, qu'elle avait « clairement défendu le retour rapide de l'Union soviétique à la normalité institutionnelle ». Le PC grec a commencé à dénoncer « l'opinion des forces impérialistes, des forces politiques conservatrices locales et de tous ceux qui s'opposent au socialisme ».

Le Parti communiste espagnol (PCE) a condamné les putschistes. Mais cela ne l'empêche pas de connaître un débat interne important. Un secteur minoritaire prône sa dissolution dans la Gauche unie (coalition floue, dirigée par le PCE), ainsi que la suppression de toute référence au changement de système - dont le secrétaire général du syndicat des Commissions ouvrières et la direction du Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC).

La crise s'étend au Parti du socialisme démocratique (PDS) allemand dont le présidium a eu une réaction pour le moins ambiguë, avant de condamner clairement le coup. Sa "plate-forme communiste" qui se présenté comme son aile gauche, elle, l'avait justifié auparavant.

Pas même le Parti démocratique de gauche (PDS) italien et, a fortiori, le Mouvement de la Refondation communiste (MRC) n'échapperont au débat politique (voir encadré).

L'effet de ces événements sur les directions ne relève pas essentiellement de

Comment s

Le putsch en Union soviétique et ses suite sans précédent pour tous les partis com septembre 1991). Mais les événemen représenté un coup de tonnerre dans le ", Depuis plusieurs années les événements d' à d'importantes révisions. Les récents é décomposition de ce Claude G choix politiques indépendants et d"opinions". Les appareils — s'ils n'avaient pas scissionné auparavant, comme en Grande-Bretagne, en Italie, ou en Grèce —, se divisent à nouveau suivant des intérêts politiques et matériels précis. Les bureaucraties syndicales, les élus municipaux, les appareils internes, etc., tout cela se clive et se partage autour de l'unique question pertinente à leur yeux : « Comment survivre?»

Il ne faut donc pas mettre sur le dos de la simple inconséquence politique ou de l'imbécillité des réactions plus ou moins attentistes après le coup, ou plus ou moins favorables à ceux qui voulaient ramener 1'"ordre" en Union soviétique. Que de telles prises de positions aboutissent finalement à un désastre politique, comme dans le cas de la direction du Parti communiste français (PCF), est une chose ; mais il n'y avait pas forcément d'autre choix pour certains appareils ou direc-

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niste italien (PCI), en février 1991, a connu des débats vifs après le coup d'Etat de Moscou. Dans des assemblées locales, des militants sont parfois intervenus en attaquant durement la politique plus systématique a été adopté le 4 septembre par l'instance de direction plus large, la coordina tion politique nationale, qui réitère la condamnation du coup et explique que « la riposte des institutions démocratiques et du peuple » ont démontré « la vitalité des réformes politiques entamées par la perestroïka », Il ajoute que • Toutefois, les problèmes qui existent en Union Soviétique et que la perestroïka n'a pas su résoudre à temps — y compris parce que cette politique a été enfermée dans un cadre institutionnel — se sont de nouveau posés de façon aigué. Une phase de développement démocratique assuré n'a pas été réalisée, des améliorations des conditions soci ales n'ont pas été envisagées, le lien unitaire de l'Union a été encore plus déchiré. On adopte maintenant des mesures qui représentent une violation évidente des droits démocratiques, dont la mise hors la loi du PCUS. On exaspère, notamment en Russie, des tendances nationalistes, qui tendent à rendre explosives les tensions entre nationalités et ethnies, entre républiques et au sein même des républiques. - Le texte dénonce aussi les orientations libérales en matière éconode l'URSS et des partis communistes dans le MRC. Cela s'est reflété, entre autres, dans la déci sion de la coordination nationale de proposer au congrès de décembre 1991 de ne pas adopter le nom de "Parti communiste", comme c'était prévu auparavant, mais celui de "Parti de la refonda

¡urvivre ?

s politiques constituent un traumatisme nunistes (voir Inprecor n° 336 du 13 s de Moscou n'ont pas pour autant ciel serein" du communisme européen. Europe de l'Est ont contraint ces partis vénements sont un pas de plus dans la courant politique. ABRIEL tions. Les événements en Union soviétique poussent, en effet, à un bilan de plus en plus complet de toute l'histoire du stalinisme et, par conséquent, de toute l'histoire du "mouvement communiste international". Pour ces bureaucraties, il faudra soit passer par un compromis supplémentaire avec le capitalisme et la social-démocratie, soit maintenir l'idée du complot impérialiste et anticommuniste, comme principale explication de la nouvelle situation soviétique. Pour certains, il s'agira d'en finir avec un passé trop lourd et de faire table rase de leur propre histoire : ils passeront à la social-démocratie comme d'autres, en URSS, passent à l'économie de marché. Pour les autres, il s'agira de préserver autant que possible une "identitế" qui n'est, en fait, que la préservation d'un appareil. Le trait commun à ces deux réponses c'est de ne pas vouloir, ni pouvoir, ouvrir le vrai débat sur l'histoire du stalinisme, sur la bureaucratie, sur les crimes de l'Internationale stalinienne. L'amnésie touche donc aussi bien les nostalgiques que les "néo-sociaux-démocrates". Le "choc soviétique" ouvre immédiatement le débat sur le socialisme, le mouvement ouvrier, la démocratie, la recherche d'un idéal et d'une nouvelle utopie positive : toutes choses qui n'interpellent pas seulement les vieux staliniens mais l'ensemble du mouvement ouvrier. Si les PC staliniens n'étaient pas démocratiques, les partis sociaux-démocrates le sont-ils ? Si les PC

= Inprecor n° 337 du 27 septembre au 10 octobre 1991 de Gorbatchev, s'ils n'approuvaient pas les putschistes mique et les ouvertures indiscriminées au capital international.

tion communiste", pour marquer la rupture par rapport à l'ancien PCI. * étaient inféodés à Moscou, la socialdémocratie n'est-elle pas aujourd'hui totalement subordonnée aux intérêts de l'impérialisme ?

Les sociaux-démocrates ont-ils les mains blanches ?

A l'heure où la social-démocratie suédoise vient de subir une défaite pour avoir voulu assumer les restructurations du "modèle suédois", où le Parti socialiste hollandais n'est pas loin de connaître le même sort (voir les articles en p. 10 et 12), où leur homologue français n'en finit plus de dégager l'odeur nauséabonde de sa gestion des affaires de la bourgeoisie, la déroute du stalinisme soviétique va aussi jouer des tours à ceux-là même qui veulent habiller du mot "socialisme" leur politique de consensus social.

Que deviennent alors les militants ? Pourra-t-il naître de cette crise des courants de gauche capables de tirer un vrai bilan du stalinisme ? Après plusieurs années de crise et de décomposition de beaucoup de PC européens, ce n'est pas la direction prise. Il est certes souhaitable et probable que des individus, par dizaines ou par centaines, selon les pays, cherchent à ne pas baisser les bras et à ne pas abandonner leur engagement militant. La gauche révolutionnaire va maintenant rencontrer partout ces militants orphelins.

Mais les courants constitués sont sous la pression des grandes tendances de la situation politique mondiale, ce qui en amène beaucoup à faire le choix du réalisme

Le Mouvement de refondation communiste et le coup d'Etat du 19 août Le Mouvement de refondation communiste (MRC), né de la scission de l'ancien Parti commuL'exécutif national du MRC a condamné le coup dans une déclaration du 20 août. Un texte Les événements du 19 août ont encore plus encouragé le processus de réflexion sur l'histoire

Correspondant au flanc de la social-démocratie ou des partis verts. Le Parti communiste français, par exemple, a connu trois vagues de contestation interne, fracturant l'appareil jusqu'au plus haut niveau. Aucune, pour le moment, n'a emprunté la voie de gauche ! En Italie, cette crise vient de donner naissance au MRC (1) ; en Grèce, la scission du Parti a produit un mouvement dont une partie a, jusqu'à présent, tenté une critique de gauche du stalinisme; au Portugal, l'opposition interne reprend l'offensive. Le cours politique de ces courants est essentiellement déterminé par le niveau d'activité du mouvement social, par ses défaites ou ses victoires. C'est le rapport de forces entre les classes qui pèsera sur le reclassement de ces fractions d'appareils en quête d'un avenir. Les événements récents d'Union soviétique, parce qu'ils touchent non seulement au stalinisme mais aussi à toute une époque du mouvement ouvrier ouvert par la révolution d'Octobre, produisent déjà des discontinuités et des césures dans les consciences politique. Seules de grandes épreuves sociales et politiques, de l'ampleur de ce qui se déroule aujourd'hui, seront à même de redonner une crédibilité de masse au projet socialiste. C'est le défi que doit relever la gauche révolutionnaire. * 17 septembre 1991 1) Voir Inprecorn° 326 et 332 des 15 mars et 7 juin 1991.

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