Les négociations préalables à un cessez-le-feu entre le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) (I) et le gouvernement salvadorien ont buté durant salvadorien Alfredo Cristiani, et les cinq représentants du FMI.N à la table de négociations, du 16 au 25 septembre. Les discussions ont porté sur la réduction questions socio-économiques et sur la création d'une commission chargée de superviser le processus. Un premier accord vient d'être signé et une deuxième
L'article ci-dessous, écrit avant la reprise du dialogue, retrace le contexte social et
Jours de luttes tout l'été 1991 sur la question centrale de l'épuration de l'armée gouvernementale. A l'initiative du secrétaire général de l'Organisation des
Nations-Unies (ONU), Javier Perez de Cuellar (2), une rencontre a eu lieu à
New-York entre une délégation gouvernementale, conduite par le président et l'épuration de l'armée, la mise sur pied d'une police nationale civile, des rencontre devrait avoir lieu, le 12 octobre, pour discuter du cessez-le-feu.
politique de ces derniers mois au Salvador.
Paquita GOMEZ
EN JUILLET et août
1991, les négociations sur le cessez-le-feu ont achoppé sur un point fondamental : l'épuration radicale de l'armée, la suppression de ses corps spéciaux et la fin de son immunité — obstacle magistralement illustré par le fait que les assassins des six pères jésuites de l'Université centraméricaine (UCA), en novembre 1989, sont toujours en liberté (3). Pourtant, un protocole d'accord avait été signé, le 27 avril
1991, entre le gouvernement de l'Alliance de reconstruction nationale (ARENA, extrême droite) et le FMLN, prévoyant la disparition des nombreuses forces de répression policière (la garde nationale, la police d'Hacienda, etc.) au profit de la création d'une "police nationale civile";
la mise sous contrôle de l'armée par le pouvoir civil et une redéfinition de sa fonction et de ses pouvoirs ; l'indépendance de la justice et la nomination d'un procureur national chargé des droits de l'homme ; et la mise en place d'une Commission de la vérité, composée de personnalités indépendantes désignées par l'ONU, chargée d'enquêter sur les violations des droits de l'homme depuis 1980.
De plus, exactement un an après la signature des accords sur les droits de l'homme entre le FMLN et le gouvernement, la mission d'observateurs des Nations-Unies pour le Salvador (ONUSAL), censée veiller au respect de ceux-ci, a finalement pu entrer dans le pays, le 26 juillet 1991, malgré l'opposition de l'armée et du secteur le plus réactionnaire de l'oligarchie. La présence de ces 90 personnes (50 civils, 25 fonctionnaires de police et 15 militaires), avec un budget de 23 millions de dollars, permettra peut-être de mettre un frein aux atteintes les plus barbares contre les droits de l'homme — cependant, depuis son arrivée, l'ONUSAL s'est surtout fait remarquer par sa discrétion.
A cause de l'impasse des négociations et du refus de l'armée d'une démilitarisation totale du pays, le FMLN envisagerait, comme unique solution au conflit armé, une fusion de la guérilla et de l'armée gouvernementale, après une profonde épuration du haut-commandement de celle-ci, une importante diminution quantitative des deux forces et une redéfinition radicale du rôle de cette nouvelle armée, dont l'unique fonction serait la défense territoriale. Dans cette perspective, le FMLN a rebaptisé ses forces de guérilla "Armée nationale pour la démocratie" (END) et les a dotées d'un état-major et de grades en tous points semblables à ceux de l'armée gouvernementale.
En juin 1991, Carlos Andres Perez, président social-démocrate du Venezuela, a proposé au FMLN — au nom du "club d'amis" de Perez de Cuellar pour le Salvador (4) - de déposer unilatéralement les armes, quasiment sans contreparties démocratiques. Le gouvernement Cristiani s'est évidemment saisi de cette proposition, rejetée par le FMLN. Face à de telles pressions, le FMLN a répondu par le slogan « Si les forces armées veulent nos armes, elles n'ont qu'à gagner la guerre » et a lancé une offensive importante à partir des départements qu'il contrôle (Morazan, La Union, Usulutan Nord, Cabañas et Chalatenango), au début juillet 1991 — il a annoncé, à la fin juillet, avoir provoqué 791 "pertes" (morts et blessés) à l'armée gouvernementale durant ce mois.
L'armée a également mené des opérations spectaculaires pour tenter de "casser" le moral du FMLN ; après l'assassinat, en avril 1991, du commandant des FPL Jesus Rojas et de treize de ses compagnons lors d'une embuscade dans le Chalatenango, elle a récidivé avec l'assassinat d'un commandant du PRTC, en juillet.
Cet été, étant donné le refus de l'armée de céder sur ses prérogatives, le FMLN laissait même planer l'éventualité d'une nouvelle offensive d'envergure, du type de celle de novembre 1989, pour faire pencher le rapport de forces en sa faveur et relancer le processus de négociations.
Rumeurs de coup d'Etat Parallèlement à ces rumeurs, le spectre d'un coup d'Etat de la fraction la plus dure de l'armée n'est pas à écarter ; mais les Etats-Unis (principaux bailleurs fonds de l'armée et du gouvernement salvadoriens) y sont radicalement opposés, car ils ont intérêt à ce que "leur" modèle jouisse d'une certaine légitimité. Mais leur créature semble souvent leur échapper — l'armée salvadorienne, devenue une vraie mafia, transforme le Salvador en plaque tournante du trafic de drogue à l'échelle latino-américaine depuis le démantèlement des réseaux colombiens; elle prélève des royalties sur l'importante contrebande qui existe dans le pays ; elle rackette des industriels pour assurer leur protection et a même été jusqu'à en enlever certains.
En 1990, à la suite des massacres perpétrés par l'armée en novembre et dé-
1) Le FMLN est un front politico-militaire, composé des forces suivantes : Parti communiste salvadorien (PCS), Résistance nationale (RN), Armée révolutionnaire du peuple (ERP), Parti révolutionnaire des travailleurs centraméricains (PRTC), Forces populaires de libération (FPL).
2) Devant le blocage des négociations, à la mi-août 1991, le secrétaire d'Etat nord-américain James Baker et son homologue soviétique de l'époque, Alexandre Besmernik, ont écrit ensemble - voulant illustrer en cela le "dégel" et les nouveaux rapports Est-Ouest — à Perez de Cuellar, pour lui demander d'intervenir personnellement.
3) Voir Inprecor n° 298 et 299 des 27 novembre et 11 décembre 1989.
4) Auquel participent également les présidents mexicain et colombien et le chef du gouvernement espagnol.
cembre 1989, le Congrès des Etats-Unis avait gelé 42,5 milliards de dollars d'aide au Salvador mais, sur la demande insistante de Bush, il vient d'en débloquer 21,5 millions pour une aide offensive". Entre juin 1990 et mai 1991, les forces armées ont reçu 48 millions de dollars d'aide militaire. Conscient de l'assise populaire du FMLN, Bush ne peut pas se permettre de procéder comme à Panama où, après son intervention armée, il n'a pas juger bon d'envoyer les crédits promis, tant le "sale boulot" avait été bien fait.
Comme l'immense majorité de la population, les combattants de la guérilla en ont assez de la guerre, mais ils restent sceptiques quant à ce qui est possible d'être négocié avec l'armée gouvernementale. Pour sortir de cette impasse, certains militants voudraient que le FMLN lance une offensive finale — mais si le FMLN prenait le pouvoir, que ferait-il de sa victoire, dans la conjoncture internationale actuelle, isolé en Amérique centrale et en Amérique latine, avec un boycott économique des Etats-Unis immédiat quasiment certain, si ce n'est une intervention militaire directe ? Les avatars du Nicaragua sandiniste font réfléchir.
Si la question de la démilitarisation de la société est fondamentale pour parvenir à un cessez-le-feu, une fois cette première étape franchie, les causes de la guerre au Salvador n'en seront pas pour autant résolues : la question cruciale de la réforme agraire, la réelle démocratisation de la société, l'impunité des forces de répression, le droit à l'emploi pour tous (le chômage toucherait actuellement plus de 65 % de la population active).
Pour résoudre ces problèmes, en l'absence d'une prise de pouvoir par les armes, la direction du FMLN entend obtenir, à la table des négociations, l'ouverture d'espaces politiques réels pour la société civile, le mouvement de masse et l'opposition (Assemblée chaînes de radio et de télévision, libertés syndicales, etc.) qui permettront d'avancer vers un changement de société.
Comme l'explique José Diaz, jésuite de l'Université centraméricaine, le Salvador ne connaîtra pas une vraie démocratie sans justice sociale. La démocratie formelle y existe déjà en termes d'institutions - division des pouvoirs, Assemblée élue, Cour suprême de justice, etc. —mais sans changement du rapport de for-ces en faveur des secteurs populaires, tout cela restera lettre morte (5). Le = Inprecor n° 337 du 27 septembre au 10 octobre 1991 économique, sociale et politique.
Certaines composantes "nonFMLN plus large que teurs de la Démocratie-Chrétienne (DC).
Atelier de cordonnerie dans une communauté de rapatriés. (DR) ticipation à la vie politique et parlemenconstituante, ratifs pour transformer le FMLN en parti politique avaient commencé, et que cette organisation participerait à l'élection de rienne : en juin 1991, un énorme scandale a éclaboussé l'oligarchie — 21 industriels importants (dont deux membres de la famille du président) ont été compromis dans une escroquerie bancaire de 15 millions de dollars. Malgré les mandats d'arrêt lancés contre eux, tous les suspects ont eu le temps de mettre leurs affaires en ordre avant de quitter le pays. du retour d'exil des principaux dirigeants du Front démocratique révolutionnaire (FDR), allié politique du FMLN, Guillermo
FMLN veut, lui, instituer une démocratie du FMLN pensent que cette organisation pourrait parvenir au gouvernement à l'occasion de l'élection présidentielle de 1994 — où le présenter contre
ARENA, au sein d'une alliance politique ses propres forces acet politiques.
tuelles, à laquelle pourraient participer la
Les
Convergence démocratique (6) et des sec-
Parallèlement au maintien de la pression armée, le FMILN prépare donc sa partion avant 1994.
taire — le 29 juillet 1991, le commandant
Shafick Handal, dirigeant du PC salvadorien, a annoncé au Mexique que les prépa-
1994, même si le cessez-le-feu n'était pas
5) Exemple du fonctionnement de la "justice" salvado-
6) La Convergence démocratique a été créée, en 1988, lors droite), légale du PC), 2,7 %.
Selon certains observateurs, pour renverser l'extrême droite et son projet néolibéral en 1994, une alliance entre le FMLN et la Démocratie-Chrétienne semble indispensable. Pour cela, il faudra parvenir à la définition d'un projet économique et social autour duquel pourraient se regrouper différentes forces économiques élections législatives de mars 1991 ont produit une modification importante du panorama politique salvadorien
(7) ; les partis situés à gauche de la DC - notamment la Convergence démocratique - ont obtenu un pourcentage important de voix. La DC, qui n'avait pas osé s'allier à la Convergence démocratique de peur de perdre des voix, a, en revanche, obtenu le pourcentage le plus faible de son histoire. Quel front politique ? Pour l'instant, la DC a des visées plus électoralistes que politiques et se pose en "centre", au-dessus de la mêlée idéologique, mais l'espace du centre se réduit de plus en plus. Face aux offensives du gouvernement Cristiani contre le secteur public et les coopératives agricoles, on assiste à une radicalisation de l'Union nationale des ouvriers et des paysans (UNOC), la composante populaire de la DC. La direction de cette organisation vient d'évoquer, pour la première fois, la démilitarisation de la société, thème cher au FMLN. Quant à la Confédération générale du travail (CGT, syndicat de la DC), elle s'est prononcée ouvertement contre la privatisation à outrance. Le programme libéral du gouvernement attaque de front la base sociale de la DC — les classes moyennes et populaires salariées —, qui devra donc prendre posi-
Aujourd'hui, le FMLN est assez fort pour proposer des alliances et présenter des positions pluralistes et hégémoniques. Il disposerait déjà d'une structuration politique dans douze des quatorze départements du pays. Contrairement à ce que semble croire le gouvernement Cristiani, le FMLN est tout autant un mouvement Ungo et Ruben Zamora du Mouvement national révolutionnaire (MNR) lié à la social-démocratie. Elle s'est présentée à deux reprises aux élections - 1989 et 1991 - et elle soutient la majorité des revendications avancées par le FMLN.
7) Lors des élections générales de mars 1991, la DC a obtenu 27,96 % des voix — presque la moitié moins qu'en 1985 : ARENA, 44,3% ; le Parti de conciliation nationale (PCN,
8,9 %; la Convergence démocratique, 12,6 % — contre 3,8 % en 1989 ; l'Union démocrate nationale (formation
politique qu'une organisation militaire ; bcaucoup de ses cadres devraient réussir à réintégrer rapidement la vie civile et la lutte de masse. Son appareil politique est bien structuré ; il a d'ores et déjà davantage de représentations diplomatiques à l'étranger que le gouvernement salvadorien lui-même.
Qui veut cesser la guerre...
Si la perspective de l'élection présidentielle de importante, le FMLN s'appuie cependant surtout l'organisation de la population pour lutter contre le pouvoir de l'ARENA, en instaurant des modèles de société alternatifs dans les zones qu'il contrôle. Depuis 1987, à cause des accords d'Esquipulas, le gouvernement salvadorien a été obligé de permettre le rapatriement collectif des communautés - essentiellement agricoles - qui avaient dû fuir le pays lors des grandes vagues de répression des années 1980-1982. Ces paysans, déjà fortement organisés dans les camps de réfugiés du Honduras, du Nicaragua ou de Panama, sont revenus prendre possession de terres désertées à cause du conflit et y établissent des villages "modèles", en essayant d'y développer l'autogestion.
Ainsi, par exemple au Nuevo Gualcho, dans le nord de l'Usulutan (8), 325 familles rapatriées du Honduras (soit 1800 personnes) fonctionnent, depuis mars 1990, selon un système d'économie familiale combiné à une économie collective : la moitié des terres sont distribuées individuellement selon la capacité productive des familles, et le reste est cultivé collectivement - les gens travaillent trois jours par semaine pour la collectivité, et trois jours sur leurs propres terres. El Nuevo Gualcho est déjà parvenu à l'autosuffisance alimentaire, et essaye maintenant de vendre ses surplus sur le marché extérieur, pour dégager des bénéfices, permettant d'augmenter les prestations sociales de la communauté (construction de maisons en dur, développement de l'école et du centre de santé, etc.). Les vêtements, les chaussures et la ferblanterie sont fabriqués dans des ateliers collectifs.
La population est organisée par quartiers et par secteurs de travail, la gestion générale revenant à une direction de huit personnes, présidée par une femme ; chaque responsable est élu et révocable à tout moment. Le but est de créer un pôle de développement qui puisse susciter des volontés d'organisation dans les communes avoisinantes, dont les habitants profitent déjà du centre de santé et de l'école de Nuevo Gualcho.
Bien entendu, les autorités gouvernementales tentent par tous les moyens de mettre des bâtons dans les roues de ces
"subversifs": l'armée harcèle quasi quotidiennement les communautés ; le gouvernement organise le boycott de la production agricole ou artisanale des communautés pour les asphyxier financièrement ; leurs écoles et leurs centres de santé ne sont pas reconnus officiellement et ne bénéficient donc d'aucune aide gouvernementale, etc.
Actuellement, le FMLN cherche à accélérer le rapatriement des communautés réfugiées au Costa-Rica et au Belize, pour multiplier de tels projets-phares. Mais, pour l'instant, tant Segundo Montes (communauté regroupant 10 000 rapatriés dans le Morazan) que le Nuevo Gualcho dépendent encore entièrement de l'aide financière d'organisations non-gouverpays dirigé par l'oligarchie et l'armée, grâce à son rapport de forces militaire et à la présence d'une structure comme l'ONUSAL; mais son difficile pari à terme consiste à organiser, selon ce modèle, une frange significative de la population.
•• prépare la paix
Dans la perspective d'un cessez-le-feu à moyen terme, le FMLN prépare, depuis déjà un an, la démobilisation de ses combattants — il a même lancé une enquête auprès de ceux-ci pour savoir ce qu'ils aimeraient faire lors de leur retour à la vie civile. Le FMLN sait qu'il pourra disposer d'une force sociale importante pour reconstruire le pays et relancer la production agricole (alors que le Salvador, avec ses 6 millions d'habitants, a une densité de 247 personnes au carré, 20 % du territoire salvadorien est complètement désert et en ruines) : son armée, disciplinée, consciente et organisée. Conseillé par des économistes latino-américains et européens et par des universitaires salvadoriens, le FMLN a déjà ébauché des programmes économiques de développement alternatif à l'échelle nationale, qui visent, entre autres, à diversifier la production et à ne pas en rester à l'agro-exportation traditionnelle du café, du sucre et du coton, complètement dévalués sur le marché mondial.
Tout comme les communautés de rapatriés, les organisations populaires paysannes sont en train de relancer les occupations de terres inoccupées, face à l'incapacité du gouvernement à résoudre ce problème crucial. ARENA veut parcelliser les terres distribuées en coopératives par le gouvernement de la Démocratie-Chrétienne, avec le slogan démagogique
«Tous les Salvadoriens doivent devenir des propriétaires ». Selon ce plan, chaque parcelle est donnée en location-bail pour 30 ans, or il est évident qu'une fois les terres des coopératives morcelées, les paysans feront faillite en quelques années et seront alors expropriés par la loi ad hoc — cette mesure vise, en fait, à ce que les grands propriétaires terriens récupèrent les terres qu'ils avaient dû céder durant le début de réforme agraire impulsé par le gouvernement Duarte. En outre, le gouvernement veut casser ainsi ce qui subsiste d'organisation collective dans les campagnes.
Les organisations paysannes ont parfois obtenu gain de cause lors de ces occupations, certains propriétaires acceptant de vendre des terres. Mais, quand ce n'est pas le cas, les occupants sont délogés par des interventions extrêmement violentes de l'armée et de la police d'Hacienda.
Luttes urbaines
La guerre et l'exode rural "traditionnel" ont conduit la moitié des Salvadoriens à vivre en ville — la capitale, San Salvador, compte 1 million d'habitants. Un quart des habitants de la capitale ont été victimes du tremblement de terre d'octobre 1986 (surtout les couches les plus pauvres), et la plupart d'entre eux n'ont pas été relogés et vivent dans des bidonvilles, sans aucun service sanitaire. Or, ce sont ces quartiers, déjà marginaux et précaires, que l'offensive de novembre 1989 a frappés le plus durement : les habitations ont été bombardées puis entièrement brûlées par l'armée, laissant une fois de plus leurs occupants à la rue.
Face à ce manque crucial de logements, les mouvements populaires urbains organisent des occupations de terrains et sont confrontés une violente répression. Ainsi, le 9 août 1991, dans le quartier de Soyapango, à San Salvador, la émeutes, la police d'Hacienda, la première brigade d'artillerie et une unité de parachutistes — soit entre 400 et 500 militaires — ont procédé à l'expulsion d'une communauté de 300 familles (1800 personnes), qui occupait, depuis mars 1991, un terrain municipal vide, soutenue par le Conseil des communautés marginales (CCM). Malgré la présence de nombreuses organisations salvadoriennes des droits de l'homme, l'expulsion a été menée manu militari, avec des gaz lacrymogènes et des canons à eau — sept membres d'organisations populaires ont d'ailleurs été arrêtés et détenus pen-
8) Voir Pensamiento Propio n° 82, juillet 1991.
dant trois jours. Les familles ont été "relogées" dans un site totalement insalubre, à la sortie de la ville.
Les commandos urbains du FMLN ont immédiatement répondu à cette expulsion violente et à la spéculation immobilière croissante : les 12 et 14 août, des attentats à l'explosif ont fait voler en éclats des chantiers de construction dans les quartiers résidentiels de San Salvador.
Malgré ces tensions incessantes, le gouvernement de l'ARENA semble avoir marqué des points parmi certains secteurs de la population, surtout urbaine (9). Une importante offensive de propagande présente les guérilleros comme de "dangereux terroristes" , responsables de tous les maux du pays. San Salvador est couverte de panneaux publicitaires, où, à côté d'une photographie d'une fillette amputée d'une jambe, on peut lire : « FMLN, les enfants en ont assez de tes bombes. » ; on trouve également de nombreuses affiches prônant la « Lutte contre la drogue avec l'armée », etc.
Croissance artificielle
En outre, grâce à la colossale aide économique des Etats-Unis, et à l'envoi de devises par les exilés (550 millions de dollars par an), le gouvernement réussit à maintenir un taux de croissance industrielle artificiel.
Ainsi, le niveau de vie de ceux qui ont un emploi fixe (à peine 30 % de la population active) est plus élevé que dans les pays voisins : un instituteur gagne 330 dollars, contre 80 au Guatemala, or le coût de la vie est d'environ 20% plus élevé. Cela permet de répondre aux aspirations des classes moyennes urbaines, celles qui justement sont exposées de plein fouet à la désinformation gouvernementale — les journaux proches du pouvoir et les médias audiovisuels sont remplis de formules édifiantes sur les droits de l'homme bafoués par les "subversifs" du FMLN, et de communiqués de victoire de l'armée.
Délaissant quasiment totalement les campagnes, le gouvernement a porté tous ses efforts dans la transformation de la capitale en vitrine moderne et luxueuse avec une profusion de centres commerciaux, de chaînes de restauration étrangères, de parcs de loisirs, etc.
Malgré cela, la force du mouvement populaire apparaît à travers la profusion de graffitis politiques et syndicaux dans tout le centre-ville.
L'offensive de novembre 1989 a été suivie d'une importante répression contre toutes les structures du mouvement populaire. La plus importante d'entre elles, l'Union nationale des travailleurs salvadoriens (UNTS) qui, depuis février 1986, = Inprecor n° 337 du 27 septembre au 10 octobre 1991 о дер regroupe tous les syndicats ouvriers et paysans à gauche de la Démocratie-Chrétienne, ainsi que les organisations de défense des droits de l'homme telle COMADRES (familles de disparus), a eu près de 1300 militants arrêtés; environ 80 assassinés ; et a dû fonctionner pendant quatre mois dans une semi-clandestinité. Au lendemain de cette expérience et à l'occasion des bouleversements dans les pays d'Europe de l'Est, cette centrale a connu une période de réflexion et d'élaboration. Elle est arrivée à la conclusion que les syndicats s'étaient éloignés de leur rôle de porteurs des revendications sociales et économiques des travailleurs, pour défendre quasi exclusivement des positions politiques, épousant de trop près la ligne du FMLN.
Le tournant des syndicats
Pour remédier à cela, l'UNTS se consacre maintenant à l'organisation d'assemblées générales, secteur par secteur, pour définir les revendications concrètes de chaque catégorie de travailleurs, et chercher à combattre au mieux le projet économique néolibéral du gouvernement, qui vise à la privatisation de tout ce qui avait été nationalisé par la DC.
A la suite de la fermeture par un décret du gouvernement (contre l'avis de l'Assemblée nationale) de l'Institut de régulation de l'approvisionnement (IRA) et du licenciement de ses 1 200 employés, l'UNTS a organisé, le 12 août 1991, une manifestation de fonctionnaires à San Salvador, qui a rassemblé 12 000 personnes venues de la capitale et de sa périphé-
Sucret nere grabem rie. L'IRA, mis en place par le gouvernement de Duarte, servait à contrôler les prix et la distribution des produits alimentaires de première nécessité. Dès son élection, le gouvernement Cristiani, partisan du "marché libre" et du "laissez-faire" avait enlevé toutes ses prérogatives à cette institution, devenue une coquille vide, sous prétexte de lutter contre la corruption qui y prévalait sous la DC
Cette fermeture d'une entreprise nationale — qui a suivi celle de l'Institut du logement urbain (IVU), qui construisait des logements à des coûts peu élevés — est le prélude à la privatisation de la majorité des services publics (télécommunications, électricité, eau, hôpitaux,
Comme c'est le cas de la plupart des gouvernements latino-américains, ARENA veut réduire au minimum les attributions de l'Etat, pour répondre à son projet néolibéral, mais aussi pour qu'en cas de victoire de la gauche lors de l'élection présidentielle de 1994, celle-ci se retrouve uniquement à la tête de... l'armée et de la police. La privatisation a pour but de concentrer le pouvoir aux mains de l'oligarchie et de l'armée.
La manifestation du 12 août 1991, saluée comme une réussite par divers médias, a été suivie par une grève générale de la Fonction publique, le 19 août, regroupant 50 000 des 90 000 fonctionnaires et employés municipaux du pays (le secteur privé, lui, emploie moins de 400 000 personnes). A l'occasion de cette
9) Selon un sondage rapporté par le Bulletin de l'ANN n° 246, du 17 juillet 1991.