Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAITI

L'ordre règne à Port-au-Prince

· Inprecor n° 338, 11 octobre 1991 · p. 28 · 1 027 mots

CE COUP de force de l'armée ne devrait pas surprendre lorsque l'on connaît la marge de manœuvre limitée dont disposait Aristide jusqu'à présent (1). Celuici était, en effet, confronté à un appareil d'Etat et à une administration formés par le duvaliérisme ; il n'avait pas de réelle majorité à l'Assemblée et au Sénat, ni un véritable parti — il avait même refusé que son Premier ministre soit nommé au sein du Front national pour la démocratie (FNCD), qui avait soutenu sa campagne, mais où étaient entrés nombre de politiciens opportunistes qui voulaient une « part du butin », selon les paroles de l'un d'entre eux ; ses "hommes de confiance" n'étaient pas majoritaires dans son gouvernement ; la crise économique continue de faire rage et la bourgeoisie haïtienne est profondément parasitaire.

L'absence d'un mouvement de masse fort a pesé aussi négativement et Aristide avait opté pour un programme de réformes progressives sans encourager un processus de mobilisation — ce qui rendait tout véritable changement utopique.

L'acquis principal des huit mois de présidence d'Aristide a été la restauration démocratique et la diminution de la répression et des exactions de l'armée — malgré la poursuite d'abus qui sont apparus comme des bavures ; mais la population continuait à connaître d'énormes difficultés économiques (hausse constante du coût de la vie), et une aggravation était à prévoir à la suite de la lettre d'intentions que le gouvernement s'apprêtait à signer avec le Fonds monétaire international (FMI). Même si des organisations réellement implantées existent, notamment à la campagne, le mouvement populaire était resté trop faible pour peser sur la scène politique. Le mouvement syndical, lui, est en pleine décomposition, ce qui est lié à la pénurie extrême du pays — beaucoup de gens rejoignent les syndicats pour pouvoir avoir un travail et survivre.

Une semaine avant le putsch, les députés avaient essayé de censurer le gouvernement dirigé par l'un des proches d'Aristide, René Préval. A cette occasion, une importante mobilisation populaire

HAITI

Le 30 septembre 1991, après de sanglants affrontements, le chef d'état-major de l'armée haïtienne, Raoul Cédras, qui avait été nommé par le président Jean-Bertrand Aristide, a pris le pouvoir en Haïti. Le père Aristide a été arrêté par les putschistes, avant de pouvoir quitter le pays. Malgré les discours menaçants de l'impérialisme et des gouvernements occidentaux, il n'est toujours pas revenu et les militaires tiennent les rênes du pays.

Cecilia GARMENDIA avait encerclé l'Assemblée, certains parlementaires auraient même reçu des menaces physiques — s'il semble difficile que le président ait été à l'initiative de la manifestation, cet événement éclaire les conflits qui se poursuivaient dans la lutte pour le pouvoir.

Des larmes de crocodile

Le fait que les Etats-Unis aient condamné le coup d'Etat ne prouve pas qu'ils aient les mains blanches dans cette affaire.

Mais de nombreuses interrogations demeurent sur le putsch conduit par

Raoul Cédras. Pourquoi l'armée, qui était restée dans ses casernes lors de la tentative de coup d'Etat des "macoutes", précédant la prise de fonctions d' Aristide, en janvier 1990, entre-t-elle aujourd'hui en action (2) ? Pouvait-elle agir sans, au moins, le consentement de l'impérialisme ? Surtout quand on sait que la récente "déduvaliérisation" de l'armée, certes affaiblie par les différents coups d'Etat de ces dernières années, s'est limi tée à la mise à la retraite de six des huit plus haut gradés, tout en acceptant que les militaires les plus liés aux Etats-Unis soient placés à des postes clés, et à une réorganisation de la police rurale.

Ce coup d'Etat était sans aucun doute connu de la CIA. La centrale nord-américaine avait tout intérêt à renverser le rapport de forces né de la mobilisation populaire, qui avait défait le putsch de Lafontant, en janvier 1991, et à imposer un virage à la politique d'Aristide.

Si l'impérialisme n'avait aucun intérêt à liquider Aristide — dans le cadre du

"nouvel ordre international", cela aurait fait "désordre" — il voulait cependant faire infléchir sa politique. Dans ce but,

Cédras a été obligé de passer des alliances avec d'autres secteurs de l'armée et des macoutes, qui, eux, ont décidé d'aller plus loin et de limoger Aristide. Les déclarations de Bush restent officiellement fermes: suspension de l'aide économique et non-reconnaissance de la Junte et du président provisoire — par ailleurs, l'impérialisme français essaye de tirer profit de cette affaire pour accroître son influence en Haïti dans le cas d'un retour d'Aristide au pouvoir. Mais les Etats-Unis fomentent aussi une campagne de calomnies contre Aristide — l'accusant de violer les droits de l'homme et d'encourager l'usage du fameux "supplice du collier", selon des témoignages prétendument rapportés par l'Organisation des Etats américains (OEA) — pour préparer les lendemains.

Aristide se trouve actuellement aux Etats-Unis ; après avoir lancé un appel à L'OEA — qui a envoyé une mission infructueuse en Haïti pour demander aux militaires de quitter le pouvoir — pour qu'elle ne reconnaisse pas la Junte, il s'est adressé au Conseil de sécurité des Nations-Unies. Contrairement à son attitude lors de la guerre du Golfe, cette instance est restée discrète sur les événements haïtiens et a rangé sa nouvelle théorie du "droit d'ingérence" aux oubliettes.

Les déclarations des militaires, expliquant qu' Aristide avait l'intention d'instaurer une « nouvelle dictature » et promettant un rapide retour à la normalité constitutionnelle, sont de rigueur à l'occasion de tous les coups d'Etat militaires — l'armée a aussi accusé Aristide de vouloir constituer des milices populaires ; en réalité, celui-ci n'essayait que de s'entourer d'un service de sécurité personnel.

Les militaires essayent — on l'a vu avec la nomination du doyen de la Cour suprême, Joseph Nérette, comme président provisoire, et l'annonce de la tenue proche d'élections (3) — de se préserver une façade démocratique —, mais on ignore s'ils permettront le retour d'Aristide en Haïti pour cette échéance et quelles seront les règles du jeu. *

9 octobre 1991

1) Voir inprecor n° 334 du 5 juillet 1991

2) Voir Inprecorn° 321 du 21 décembre 1991

3) Le candidat malheureux soutenu par l'internationale socialiste, Marc Bazin, était seul avec le "centriste" Louis Dejoie a participer à la cérémonie fantoche de prise de fonctions de Nérette (Le Monde, 9 octobre 1991).

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