Traditions et crimes damentaliste a compris que lorsque la conscience de ces dernières évolue grâce à la lutte, elles deviennent des éléments véritablement révolutionnaires, des bombes à retardement.
Les intégristes sont conscients de l'énergie des femmes et de la menace qu'elles font peser sur l'ordre ancien et rétrograde. Ils ont lancé une campagne virulente pour les exclure de la vie sociale et politique et les réléguer aux oubliettes du ménage et du foyer, en lançant des appels à contrôler la conduite des femmes dans la famille, à leur interdire de se mêler aux hommes, à proscrire toute permissivité et à inciter au renforcement du pouvoir du chef de famille (son contrôle sur les comportements, son droit à la contrainte, à la coercition et à l'usage de la violence).
Le mouvement fondamentaliste a élargi son influence en appelant à porter le voile, présentant cela comme un devoir national — la preuve du respect pour les martyrs.
L'offensive du mouvement fondamentaliste
Le port du voile a été officiellement imposé à Gaza à l'été 1988, par des mots d'ordre et des communiqués, ainsi que par l'utilisation de méthodes de terreur, des agressions physiques perpétrées par des groupes d'enfants et d'adolescents contre les femmes qui s'y refusaient.
Ce recul de la deuxième période de l'Intifada peut être illustré par plusieurs phénomènes : diminution de la participation populaire en général, et des femmes en particulier, à l'action politique — seule une petite frange de femmes politisées et organisées a continué ; le nombre des mariages précoces s'est accru et l'âge du mariage a baissé de 21 ans avant l'Intifada à 17 ans; désertion des écoles primaires, secondaires et des universités pour plusieurs raisons — entre autres, la fermeture de ces établissements —, mais aussi à cause des mariages précoces et du manque d'aide familiale ; mesures d'encouragement à la maternité (5) ; imposition par la terreur du port du voile ; renforcement de l'organisation familiale et du rôle de la maternité au détriment de l'organisation politique des femmes (6). *
Septembre 1991
5) Fathia Nasra, L'Intifada et la question féminine. Congrès : "Rapport sur l'activité de la femme et l'enseignement". Centre Bissan de recherches et de développement, Ramallah, 1991.
6) Islah Ahd El Jaouad, L'intifada et la question féminine. Congrès : "Les rapport sociaux dans la famille pendant l'Intifada". Centre Bissan de recherches et de développement, Ramallah, 1991. = Inprecor n° 338 du 11 au 24 octobre 1991 contre les femmes
Inprecor a rencontré Mana Hassan, fondatrice du groupe féministe El Fanar (Le Phare) de Haïfa, pour faire le point sur la situation des femmes dans les territoires occupés et sur son groupe.
INPRECOR : Peux-tu nous présenter dans quelles circonstances vous avez créé votre groupe ?
Mana HASSAN: El Fanar a été fondé il y a huit mois à Haïfa, c'est-à-dire en Palestine occupée depuis 1948, par cinq femmes. La condition pour être membre d'El Fanar est la participation aux réunions hebdomadaires et aux débats, ainsi que le paiement d'une cotisation. Aujourd'hui, nous sommes une vingtaine, sans compter les sympathisantes. Le groupe intervient sur Haïfa et notre projet est de créer des groupes dans les villages de Galilée, du Triangle (1) et de Nagab, ce qui suppose un grand déploiement d'énergie.
• Et les raisons de sa création ?
La fondation d'El Fanar est due à plusieurs raisons. D'abord, elle repose sur notre conviction que les femmes doivent s'organiser dans un cadre féministe autonome. Or, jusqu'alors sur la scène politique en Palestine, la majorité des organisations de femmes n'étaient pas autonomes, pire encore, elles dépendaient des partis politiques, elles n'étaient qu'une section, ou la vitrine de ces partis.
• Comment ont été conçues ces organisations?
Lorsque ces organisations ou "partis féminins" ont été constitués, leur but n'était pas de combattre pour la libération des femmes, mais plutôt, à mon avis, de biaiser avec les us et coutumes en place qui interdisent l'adhésion des femmes à égalité avec les hommes.
Ces partis politiques ont opté pour une voie spécifique : la mise en place de ces organisations de femmes n'a pas été une opération pouvant menacer ces traditions, mais plutôt pouvant aller de pair avec elles. D'autant plus qu'en rentrant dans les organisations, les femmes n'obtenaient pas un statut égal à celui des autres membres du parti. La femme a été intégrée dans une structure spéciale et son travail n'est pas le même que celui des autres militants. Cela répondait aussi au souhait de la part de ces partis de voir le nombre de leurs adhérents augmenter.
• Ces organisations ont-elles une orientation favorable aux femmes ?
Ces "partis de femmes" sont soumis au programme de l'organisation mère, mais les partis politiques palestiniens, y compris ceux de gauche, n'ont pas de programme social progressiste, en ce que concerne les statut des femmes. La soumission de ces organisations au programme du parti a pour résultat leur adaptation au statu quo et non pas à une tentative d'action pour la libération des femmes.
Nous sommes convaincues de la nécessité de la construction d'une organisation féministe autonome où les femmes puissent exprimer leurs intérêts et lutter sur la base de ces seuls intérêts. Malheureusement, jusqu'à présent cela ne s'était jamais fait, les partis politiques en place ont refusé d'affronter les traditions pa-
1) L'ensemble des villages à l'Ouest de la "ligne verte", au Sud de Ouadi et au Nord de Peth Tikvah.
triarcales qui oppriment les femmes. Ils ont plutôt "fait avec" et cherchent le moyen de s'en accommoder.
• Est-ce que cela signifie qu'aucun travail n'est possible avec ces organisations?
Non, l'un des objectifs d'El Fanar est l'action commune avec toutes les organisations de femmes en Palestine, en dépit des critiques que nos leur adressons. Nous avons tenté cela lors de la première manifestation que nous avions organisée, le 24 juin 1991, contre plusieurs cas d'assassinats de femmes appelés "crimes d'honneur", de la famille s'entend. Peu avant la manifestation, nous nous sommes adressées à l'ensemble des organisations politiques et de femmes, pour leur proposer d'y participer. Malheureusement, cune organisation de femmes n'a répondu, pas même en envoyant une représentante. Elles ont explicitement refusé d'y participer crainte de la "déliquescence morale" ! Nous avons évidemment répondu que lorsque nous descendions dans la rue contre ce phénomène criminel, c'était un acte moral ! Notre organisation lutte pour mettre fin aux mariages forcés, arrangés par les pères, contre la volonté de leurs filles. Ceci pour nous aussi a une portée morale !
Malheureusement, nous avons tenté d'autres démarches, lors d'une autre manifestation, à Taiebe dans le Triangle, pour protester contre l'assassinat d'une femme et une tentative de meurtre à l'encontre d'une autre, la réponse des organisations féminines et les raisons invoquées ont été les mêmes !
• Quel a été l'écho de ces manifestations?
L'un des objectifs d'El Fanar à la première manifestation fut d'impulser un débat dans la société palestinienne sur ces assassinats, de façon spécifique, et sur le statut des femmes, de façon générale. A notre grande joie, nous avons réussi à enclencher une polémique sérieuse et positive. Pour la première fois dans l'histoire de la presse palestinienne, à la suite de la manifestation du 24 juin 1991, des articles sont parus régulièrement pendant deux mois dans tous les journaux des territoires de 48 (pas dans ceux de 69), bien entendu, ce débat a départagé deux courants, ceux qui nous soutenaient, et ceux qui nous attaquaient.
Là où nous avons réussi, c'est que nous sommes parvenues à briser le consensus général sur ce tabou qu'est l'"'honneur de la famille". Auparavant, le silence était total sur ce problème, comme s'il s'agissait d'une chose naturelle, qui devaient continuer. Cette fois-ci le débat a été posé clairement et publiquement.
loppe-t-il ses activités ?
Dans son programme, nonce qu'il luttera contre toute loi ou coutume, contre toute tradition, contre tout ce qui opprime les femmes. Les champs d'intervention d'El Fanar sont donc très étendus et diversifiés ! nienne est très dégradée, qu'il s'agisse des femmes vivant dans les frontières de 48 ou dans ceux de 67, surtout à la suite aupar du contrecoup social occasionné par l'Intifada (la cause n'en est évidemment pas l'Intifada) (voir l'article en p. 24), la femme palestinienne est opprimée tant au niveau du travail, que de l'enseignement ou de la famille. mille ; je commencerai par la question de l'"'honneur de la famille". En général, on tente de nier l'existence d'un tel phénomène dans la société palestinienne; et pourtant les faits sont là : selon les statistiques, 40 femmes sont tuées chaque année pour cette raison.
Mais les statistiques fiables car la plupart de ces assassinats sont enregistrés comme des suicides. Une recherche a été faite dans le Nagab et a abouti à la conclusion que l'année dernière 20 femmes ont été assassinées ! Dans le Nagab uniquement, je ne parle même pas de la Galilée, du Triangle ou de Gaza...
Sur quel terrain El Fanar déve-
El Fanar an-
La situation de la femme palestiécrire.
Prenons des exemples dans la fatières de 48.
ritoires de société juive.
Selon nos estimations, ce phénomène est en pleine recrudescence, à cause de la dégradation de la situation politique et économique en Palestine.
• Peux-lu nous citer un autre exemple?
Le mariage forcé ou la contrainte au mariage des femmes et des jeunes filles contre leur gré est un autre exemple fréquent. Là-aussi nous ne disposons pas de données précises sur le pourcentage de mariages forcés. Selon nos estimations, ce pourcentage est élevé et on marie aussi bien les femmes scolarisées, voire les étudiantes, que celles qui ne savent ni lire, ni
La pression sociale qui s'exerce sur les jeunes filles est telle qu'elles se sentent totalement seules dans un univers terrifiant. Dans la société palestinienne il n'y a aucun lien, aucun centre où les femmes pourraient se réfugier. Beaucoup d'entre elles s'adressent donc à El Fanar, mais nous n'avons pas les moyens maté riels de créer ce centre où nous pourrions aider les femmes, les soutenir psychologiquement, etc. Qu'en est-il de l'âge du mariage? Le mariage précoce est lié à un autre phénomène, celui de l'abandon des études par les filles, alors qu'il y a des lois à ce sujet à l'inté rieur des frontières de 48. Selon la loi, l'enseignement est obligatoire, les pères sont tenus d'envoyer leurs fils et leurs filles à l'école. Cette loi n'est pas respectée dans le cas des filles: on les oblige à abandonner leurs études à l'adolescence.
• Comment expliques-tu la non- application de la loi ?
Dans ce domaine, nous pensons qu'il y a une collusion entre les autorités et les us et coutumes patriarcales de notre société. Or, la loi doit être appliquée. Les autorités ferment les yeux sur le fait que les familles retirent leurs filles de l'école ; elles veulent les maintenir dans un statut inférieur, cela facilite leur opération de domination sur la société à l'intérieur des fron-
Les Palestiniens des territoires occupés ne sont pas considérés comme des citoyens, tandis que les Palestiniens des ter-
48 sont, eux, des citoyens israéliens et la loi s'applique à eux — on doit leur appliquer les mêmes lois qu'à la
Inprecor n° 338 du 11 au 24 octobre 1991 =
• Et les femmes travailleuses ?
En l'absence de toute donnée précise concernant l'emploi des femmes, je me bornerai à citer les secteurs féminisés de la société palestinienne, l'enseignement et la santé, qui sont traditionnellement considérés comme féminins.
La femme travailleuse subit, selon nous, une triple oppression, une oppression nationale, une oppression de classe, et une oppression socio-patriarcale. Le travail est une nécessité pour les femmes, mais, qu'elles soient mariées ou célibataires, elles remettent leur salaire à leur famille. Je connais de multiples cas de femmes qui travaillent à l'extérieur, et travaillent à la maison : elles font le ménage, la cuisine, s'occupent de leur mari et de leurs enfants, et elles améliorent le salaire de leur mari à qui elles remettent le leur !
Cette oppression est double. A lui seul, le travail ne libère pas la femme. A notre avis, même si les femmes ont trouvé du travail et conquis l'autonomie économique, ce n'est pas suffisant ; il faut une organisation ou un cadre où elles puissent s'organiser et faire avancer leur niveau de conscience.
• Actuellement quels sont vos projets?
Notre action, aujourd'hui, se situe à deux niveaux : gagner des femmes, puis dégager un pôle de femmes dont nous serions le centre. C'est très important. Nous essayons de construire des sections dans d'autres villes et villages palestiniens.
Notre projet est aussi de nous lancer dans des études sur tous les sujets, d'approfondir notre connaissance de la vie des femmes mariées ou divorcées dans la société palestinienne.
A quelles difficultés vous heurtezvous?
La plus grande difficulté réside dans le fait qu'El Fanar est une "idée nouvelle" au sein de la société palestinienne, que l'on peut qualifier de révolutionnaire; El Fanar constitue une menace pour les valeurs courantes, dominantes et arriérées, et menace les cadres et organisations politiques existantes. A la suite de notre manifestation du 24 juin, nous avons essuyé de nombreuses menaces : on nous promettait de nous tuer à l'instar des jeunes filles assassinées, pour "sauver l'honneur" !
Certains mouvements, comme les intégristes, répandent des rumeurs pour nous calomnier. Ils attaquent El Fanar, sous prétexte qu'il appelle à la "dépravation morale" et à la liberté sexuelle.
Un journal palestinien des territoires = Inprecor n° 338 du 11 au 24 octobre 1991 de 48 a écrit des articles fallacieux et déformants prétendant que nous n'étions pas autonomes, exactement comme les autres organisations féminines. Nous refusons ce genre d'allégation : notre organisation est féministe et autonome par rapport à tout parti et à tout programme ; notre seul souci est, au contraire, d'élever le niveau de conscience des femmes pa-
Nous souhaiterons avoir plus d'adhérentes, mais nous n'avons pas d'illusions, ce n'est guère facile. Beaucoup de femmes qui ont exprimé le souhait de nous contacter, n'ont pu le faire publiquement et l'ont fait en cachette. Nous connaissons ces difficultés et nous savons bien qu'aujourd'hui notre organisation ne peut mobiliser sur une base de masse, mais le fait est que beaucoup de femmes adhèrent clandestinement, malgré tout.
Les organisations politiques ne nous voient pas d'un bon œil; elles font des pressions en utilisant la carotte et le bâton. Un jour, leurs membres se montrent "aimables" avec nous pour que nous intégrions leurs rangs ; le lendemain, ils utilisent des moyens de pression indirectes. Il n'y a que le mouvement des intégristes qui nous attaque directement.
• Tu as dit que les femmes étaient opprimées à trois niveaux. Quelle part prenez-vous au combat nationaliste?
Nous faisons le lien entre la lutte nationale et le combat social. A ce titre, nous subissons des pressions de toutes parts, d'abord des organisations politiques, dont le cadre respecte les traditions, et d'autre part, des autorités israéliennes, puisque nous prenons part à la lutte nationale.
Par lutte sociale, j'entends lutte féministe. Au niveau de notre action, il y a un équilibre, du point de vue de l'importance accordée à ces deux types de combat. Par exemple, nous luttons contre les crimes d'honneur qui touchent les femmes, et nous luttons, en même temps, contre les expropriations et contre toute forme d'oppression en Palestine. Par exemple, à l'occasion de la journée de solidarité avec les familles du village de Ramieh, le 7 août 1991, à l'Ouest de la Galilée dont les terres ont été saisies, suite à une expropriation, il était de notre devoir de prendre position; nous avons alors distribué un tract, critique par rapport à la politique menée par les directions.
• Quelle conception avez-vous de la démocratie à l'intérieur d'El Fanar ?
Du point de vue organisationnel, nous considérons qu'El Fanar est démocratique, mais aussi du point de vue du type de luttes que nous menons. Notre combat est un combat démocratique : c'est un combat pour l'égalité. Le combat féministe est, à notre avis, un combat démocratique et national.
Toutes les décisions sont prises à la majorité. Nous avons des assemblées hebdomadaires auxquelles participent toutes les adhérentes. Chaque semaine, il y a une vingtaine de femmes présentes. Toutes les décisions ont d'abord été débattues en présence de toutes et par toutes. En plus, il y a des commissions plus spécialisées, comme la commission finances, etc.
Mais la démocratie est l'un des fondements de notre organisation. Il n'y a pas de contradiction entre la démocratie et le féminisme. S'il y en avait, notre organisation ne serait pas... féministe !
Propos recueillis par Luiza Maria Septembre 1991