Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALLEMAGNE

Est, zone sinistrée

· Inprecor n° 339, 25 octobre 1991 · p. 3-4 · 1 904 mots

Allemagne Europe de l'Est Économie mondiale

LES entrepreneurs qui ont mis le cap sur l'Est, durant les douze derniers mois, n'y ont rien entrepris de sérieux pour l'instant. Leur devise a été : acheter en masse et voir venir. Cela vaut d'abord pour de nombreux hommes d'affaires véreux, qui sont apparus comme les vautours du far east - ainsi l'usine d'ampoules électriques Masva a été rachetée par un spéculateur connu.

Mais cela vaut aussi pour de grands trusts — Siemens, par exemple, apparaît aujourd'hui comme le premier des acheteurs de l'ex-RDA, et de loin, avec l'acquisition de six firmes employant 12 440 personnes. Mais, pour l'instant, Siemens n'a investi que 274 millions de deutschmarks à l'Est. Le 3 septembre 1991, le

Süddeutsche Zeitung

(SZD, quotidien du

Sud de l'Allemagne)

a publié une liste qui se terminait ainsi:

« En juillet 1991, la

Treuhand

[trust d'Etat pour la privatisation, nldr] avait reçu 11,6 milliards de DM pour les achats d'entreprises

Pare réellement effectués et des promesses d'investissements de l'ordre de 67,8 milliards de DM. »

Tout le pouvoir ...

à la Treuhand !

Mais il ne s'agit là que d'engagements, les investissements promis doivent s'étaler sur cinq ans ou plus. Ainsi les investissements à l'Est seront inférieurs à ceux de l'Ouest, étant donnée l'importance relative des régions et des secteurs industriels. La Treuhand s'est révélée être un instrument très efficace pour empêcher une forte pénétration de capital étranger là où il n'était pas souhaité. La presse étrangère a rapporté de nombreux cas d'investisseurs

"non-allemands" laissés de côté, sans aucune prise en considération de leurs propositions.

D'ailleurs, parmi les 3 000 entreprises rachetées à la Treuhand, seules 115 l'ont

Est, zone sinistrée

Presque un an après la réunification, la partie orientale de l'Allemagne apparaît comme une zone sinistrée. La propagande cherche à montrer l'essor productif de l'ancienne République démocratique allemande (RDA), mais la triste réalité pousse toujours plus de gens à faire leurs bagages pour tenter leur chance à l'Ouest (1).

Winfried WOLF été par des investisseurs étrangers, et il s'agit le plus souvent de petites entreprises. Les quatre seules grandes entreprises de l'ex-RDA à avoir été rachetées par des firmes étrangères sont la Rüders-

TREU

HAND dorfer Zement (3 200 employés, rachetée par la Readymix britannique), l'entreprise l'entreprise Energiebau de Dresde (1 850 ternational électromécanique, ABB), et les industries de montage Meserburg société française Pallas Invest).

vation de l'infrastructure défaillante — télécommunications, postes, routes, chemins de fer et énergie. La possibilité d""'assainir" d'importantes entreprises de l'ex-RDA à travers la nationalisation n'a guère été explorée (sauf un peu l'acier et les chantiers navals, avec Salzgitter). Une des rares exceptions est l'entreprise mixte Volkswagen qui, en prepar les du bâtiment et de travaux publics Olympia (2 700 employés, rachetée par la Société générale d'entreprise française), employés, rachetée par le consortium in-

GmbH (1 800 employés, rachetées par la

Les investissements de l'Etat se sont dans

19 juillet 1991.

nant le contrôle de l'usine d'automobiles Sachsenring à

Zwickan, est devenue le plus gros investisseur de l'ex-RDA

- avec 4,2 milliards de DM d'investissements promis.

A l'attitude peu entreprenante des patrons correspond l'effondrement de la production en RDA et l'essor du chômage. En

1990, la production industrielle a chuté de

28 %. Ce recul s'est encore accentué fin

1990 — la production a officiellement reculé de 51 % au dernier trimestre 1990 par rapport à celle du dernier trimestre

1989. Et quand on parle d'une "stabilisation" de la situation à la mi-1991, cela signifie que la production de l'ex-RDA demeure à un niveau réel de rendement productif de l'ordre du quart de celui de

1988.

En août 1991, selon les chiffres officiels du chômage dans l'ancienne RDA touchait 1,1 million de personnes, et le chômage partiel 1,5 million. Selon l'Institut fédéral du travail, il y avait 1,5 million de sans-emploi l'Est en juin 1991, à peu près autant de chômeurs partiels, et seulement 500 000 personnes employées

"associations d'embauche"

(ABM qui proposent aux chômeurs de tous âges des sortes de travaux d'utilité collective dans l'administration, etc.)

Avec les 2 millions de chômeurs prévus pour fin 1991 à l'Ouest, même en tenant compte des variations saisonnières, on compte un total de 5 millions de personnes à qui l'économie de marché ne procure pas de travail salarié

Les données officielles sont déjà assez effrayantes sans parler du chômage caché. Pour trouver une situation pire dans l'histoire économique du pays, il faut remonter à la grande crise de 1929-

1930, ou, en ce qui concerne la détresse sociale, aux années d'après-guerre.

1) Voir Inprecor n° 326, 328 et 335 des 15 mars, 12 avril et

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= ALLEMAGNE

Dans le domaine des finances publiques, l'unanimité est pour une fois réalisée : « Le compte n'y est pas. » (Spiegel, 3 août 1991); " Qui va payer? » (Wirtschaftwoche, 2 juin 1991); « Le mark tiendra-t-il le coup ? » (Stern, 3 février 1991). Le cours actuel d'endettement accéléré sera cependant maintenu.

Cela a été de nouveau démontré lors de la préparation du budget 1992, début septembre 1991. Le déficit public annuel — qui inclut les déficits particuliers de la Bundesbahn (les traites à l'Ouest), de la Reichsbahn (les traites à l'Est), de la poste, des chemins de fer, etc. — tourne déjà autour de 100 milliards de DM pour 1991, et s'éleverait à 200 milliards de DM en 1995, selon des chiffres donnés par le Parti social-démocrate (SPD). Les intérêts de la dette payés par l'Etat ont déjà dépassé 100 milliards de DM en 1991, et devraient atteindre 200 milliards vers 1995. Or le budget de l'Etat pour 1992, devrait être de 425 milliards de DM.

Une politique récessioniste

La plus grande part de la dette contractée sert à des dépenses nonproductives : en 1991, 100 milliards de DM seront consacrés au paiement de la dette, 93 milliards au financement du chômage — s'il continue à dépendre du budget fédéral —, et 60 milliards aux dépenses d'armement les plus élevées de l'après-guerre.

Une telle politique accélère l'inflation : de 0% en 1986, elle est passée à 4,5 % mi-1991 à l'Ouest - dans l'ex-RDA le taux est beaucoup plus élevé. Cette inflation sera encore accrue par l'action de l'Etat : en plus de la hausse des impôts, annoncée cet été, la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) a déjà augmenté de

Pour l'instant, une telle politique fonctionne comme un immense programme d'orientation keynésienne qui va à l'encontre des cycles économiques, c'est-à-dire qui prolonge le cycle industriel et utilise à plein la capacité des firmes de l'Ouest. Cela a lieu dans un climat que le Wirtschaftwoche décrit ainsi « Tout indique que nous sommes directement confrontés à une récession. » Cela signifie qu'un changement de la situation en Allemagne aura avant tout comme conséquence de faire empirer la crise à l'Est. Il semblerait donc que le gouvernement fédéral cherche à adopter une politique visant à prolonger le cycle industriel.

Cependant cette idée est contredite par deux éléments. Tout d'abord, la hausse actuelle des prélèvements fiscaux du gouvernement est une hérésie économique à moyen terme. Elle n'a rien de commun avec la théorie des cycles exposée par Keynes, lors du développement de la crise de l'économie mondiale de 192932, qui prônait l'investissement parl'argent va à des projets improductifs. Dans ces conditions, il est prévisible que l'augmentation de la dette publique et l'inflation mettront bientôt une politique plique depuis un bon moment des politiques favorisant la récession. Les taux d'intérêts sont élevés — ils ont été augmentés en août 1991.

En appliquant ces mesures, la Banque fédérale a choisi exactement la tactique inverse à celles des banques centrales occidentales, qui ont fait diminuer les taux d'intérêts, rendant l'emprunt plus facile afin d'aller à l'encontre de la récession.

La politique de la banque anticipe le tournant vers l'austérité qui va être adopté. Le 19 juillet, sous le titre « La Bundesndlr] », un article du Wirtschaftwoche prédisait que « l'heure d'une austérité drastique est venue ».

Tous les médias de la bourgeoisie diffusent le même son de cloche. « La seule solution aujourd'hui, c'est l'épargne », selon le Frankfurter Allgemeine Zeitung du 4 septembre 1991. Le Stern s'est adressé à ses millions de lecteurs dans des termes similaires, il y a quelques semaines : « Le dirigeant [libéral, ndlr] du FDP, Graf Lambsdorff envisage pour les prochains mois un "fonds de garantie" de 390 milliards de DM que l'Etat doit préparer. » C'est avant tout le résultat des dettes déjà mentionnées et des risques imprévisibles tels la désintégration de l'URSS, qui doit environ 35 milliards de DM aux banques allemandes. Le Stern continue : « Sans une politique d'austérité rigoureuse, rien ne pourra être créé. » patrons allemands ne passent même pas sous silence le fait qu'ils utilisent cette crise pour mener une politique

Ainsi le principal titre de la section économique de la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) du 16 août 1991 était : «Le patronat comprend l'augmentation des taux d'intérêts. » Cela signifie qu'une augmentation du prix du crédit — chose qui, partout dans le monde, provoque la colère des entrepreneurs — est la bienvenue en Allemagne.

D'ailleurs, le président du syndicat des patrons (SDZ), Musmann, a loué la Bundesbank pour cette politique. Le 23 juin 1991, le SDZ a signalé : « Murmann est favorable à ce que les taux de crédit restent élevés. » C'était ce que disait, en termes identiques, l'un des prédécesseurs de Musmann, Sohl, en 1965, quand la Bundesbank avait suivi la même politique, menant à la récession de 1966-67.

Les journaux sont tous unanimes pour dire que la "stabilité" passe aujourd'hui avant la croissance. Cela signifie notamment qu'ils ne sont pas préoccupés par la poursuite de la déjà profonde récession à

A long terme, il est difficile d'imaginer que l'Allemagne restera divisée sur le plan économique, comme elle l'est actuellement : une croissance à l'Ouest (accompagnée par 1,7 millions de chômeurs, ce qui est considéré comme la "norme" et ne pose plus de problèmes sur le plan socio-politique), avec une aggravation régulière de la crise à l'Est. Il est impossible de dire à l'heure actuelle à quel point cette crise touchera le reste de l'Allemagne, ni le rôle que joueront les migrants de l'Est, dont le nombre va toujours croissant, et qui favorisent l'extension du travail au noir et des contrats de travail à temps partiel, ni encore la pression que l'unification exercera sur les conventions salariales.

Briser la elasse ouvrière

Cependant, une situation sociale explosive apparaît peu à peu. Il est également évident que le gouvernement et les employeurs veulent opérer une modification du rapport de forces en leur faveur. Selon le FAZ: « Une spirale est mise en route : à cause de la baisse du pouvoir d'achat et de l'augmentation des impôts, les syndicats vont augmenter leurs revendications salariales lors des prochaines négociations de conventions collectives. » Toujours selon ce quotidien, il faut arrêter cette spirale : « Aujourd'hui, nous avons absolument besoin d'une austérité de fer » (FAZ, 3 septembre 1991).

Le projet de budget de 1992 prend cela en compte: l'augmentation de la TVA est contrebalancée par la diminution de la taxe professionnelle et de l'impôt sur la fortune. Selon le ministre de l'économie, Möllemann, il faut procéder à des coupes sombres dans les dépenses sociales et supprimer de nombreuses aides. La campagne contre l'absentéisme et les congés de maladie témoigne de ces intentions. L'imagination terme du suppression des droits des salariés semble ne pas avoir de limites.

SOZ Septembre 1991

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