Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALLEMAGNE

Résistance et résignation

Inprecor n° 339, 25 octobre 1991 · p. 5-7 · 2 081 mots

Allemagne Syndicalisme Europe de l'Est

Entre novembre 1990 et mai 1991, Dieter Reinken, secrétaire du syndicat général de la métallurgie l'IC-Metall à Brême, a été envoyé dans le port est-allemand de Rostock pour aider à la réorganisation administrative du bureau local de ce syndicat. SOZ : Depuis début 1991, PIC Metall-Ouest s'est officiellement élargi à l'Allemagne de l'Est. Quelles sont tes impressions à propos du développement du syndicat en nombre de militants et en appareil ?

Dieter REINKEN: Le nombre d'adhésions a été très important. Jusqu'à mai 1991, nous avons recensé environ 22 000 adhésions à Rostock et dans ses environs. En comparaison avec le nombre de l'ancienne IG-Metall-Est, cela fait sans doute un peu moins d'adhérents, mais c'est quand même un bon niveau d'organisation.

Nos adhérents se trouvent surtout dans les grandes entreprises des chantiers navals. Là, tous les salariés sont passés de l'IG-Metall-Est à l'IG-Metall-Ouest, les ouvriers comme les employés. Il est plus difficile de dire d'où viennent ceux qui constituent l'appareil (les "fonctionnaires du syndicat").

Depuis le tournant de 1989, on a assisté à une renaissance de la vie syndicale dans la plupart des usines de Rostock. Il y a eu des tentatives de renouvellement de l'IG Metall-Est dans la région Nord. Cette organisation régionale s'était séparée de la centrale en février 1990 et avait fondé sa propre fédération régionale, à partir de laquelle elle a développé plusieurs initiatives dans les entreprises; de nouvelles structures sont apparues et de nouvelles personnes ont accédé à des postes de responsabilité à travers les élections des délégués de personnel et des directions syndicales d'entreprise.

Ceux-ci sont, pour l'essentiel, à la base de la formation de conseils d'usine

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ет: dans les grandes entreprises [en Allemagne, les conseils d'usine sont institutionnels, et correspondent peu ou prou aux comités d'entreprises en France, avec des pouvoirs élargis, ndlr].

Ces gens n'étaient pas complètement inexpérimentés, mais ils étaient désarmés face au Code du travail de la République fédérale et aux problèmes concrets quotidiens — comme, par exemple, les méthodes de gestion occidentales des chefs d'entreprises, rapidement introduites ici.

Dès l'été 1990, les conseillers patronaux de l'Ouest ont diffusé une large propagande sur la réduction des coûts de prodépartements, pour inutiles, ont été séparés des usinesmères pour devenir des entreprises indépendantes, ensuite cédées à des firmes de l'Ouest, ou parfois vendues à des regroupements de salariés. Cela a évidemment remis en cause de nombreux acquis sociaux des travailleurs ; des cantines ont été fermées, des personnels de nettoyage

Ensuite vint la question de la rédaction des règlements concernant le chômage technique — car des lois interdisant les licenciements existaient encore. Puis vinrent les questions du système de règlement des salaires, et de la protection des données informatiques.

Ici à l'Ouest, cela fait des années que nous nous sommes formés pour faire face à tous ces thèmes, alors qu'à l'Est ils n'ont disposé que de quelques mois pour être au point. Et, dans le même temps, ils devaient faire face à la destruction de sites entiers de production, à des licenciements en masse, à l'abandon des plans sociaux, et la mise sur pied des "sociétés pour

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INFLATION

• Peux-tu nous en dire plus sur la plus grande entreprise de la région, l'ensemble industriel DMS?

Bien sûr, il y avait des problèmes dans toutes les usines de la région. L'industrie dominante de cette zone est la Société allemande de machines et de construction navale, DMS, qui, dans les dernières années de la RDA, avait perdu son statut de combinat nationalisé pour devenir une société anonyme employant 54 000 personnes. Tous les grands chantiers navals de la Baltique allemande y sont rattachés, ainsi que de plus petites unités : des unités de construction pour la navigation fluviale, des entreprises de machines-outils, des bureaux d'étude et de commerce.

• Personne n'a été licencié, à cause des conventions, mais les gens ont été mis au "chômage partiel" total. Quel effet cela a-t-il eu dans la région de

Rostock?

On doit se rappeler qu'auparavant ces chantiers navals tournaient à plein, grâce aux commandes provenant d'URSS et de l'Ouest, ce qui était à la fois un facteur de chômage partiel et aussi la possibilité d'heures supplémentaires.

• La presse a dit que ces ventes ne couvraient pas la moitié des coûts de production. Quelles sont les perspectives de la structure industrielle de la région?

En terme de perspectives, il est impossible de se prononcer de façon définitive.

Depuis longtemps, nous nous sommes rendus compte que la situation des chan-

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tiers navals était très critique et nous n'avons pas caché qu'il ne faudrait pas compter sur le maintien des 54 000 emplois, mais qu'il valait mieux tabler sur la survie de la moitié. Les chiffres et la nature exacte des changements restent sujets à controverses.

• Peut-on envisager la reprise par un trust de l'Ouest?

Non, cela n'intéresse personne. Au contraire, tous les chantiers navals ont déclaré qu'ils n'avaient pas l'intention de reprendre DMS ou ses associés, même en partenariat. Ils ont sans doute calculé qu'ils récupéreraient les commandes de DMS après sa disparition.

L'IG-Metall s'est opposé à cela, en disant que l'outil de production devait être maintenu et que les unités plus petites devraient continuer à construire des navires plutôt que de devenir des entreprises de sous-traitance pour les firmes de l'Ouest.

• Quel rôle ont joué les permanents syndicaux venus de l'Ouest ?

Les conseils que nous étions en mesure de donner étaient en général bien reçus. Cependant, nous étions régulièrement confrontés à un problème : à un moment ou à un autre, les salariés cédaient au pouvoir économique direct, au patron, quand celui-ci utilisait des arguments très crédibles sur les lois du marché et promettait un avenir meilleur. Souvent, nous arrivions trop tard : les accords étaient déjà conclus.

• Comment vois-tu les modalités de résistance ? Vous avez organisé des mobilisations efficaces, mais aussi d'autres qui ne l'ont pas été.

A chaque fois, il y a eu un peu des deux. Pendant un temps, il y a eu une grande disposition des travailleurs à la résistance politique ; cela s'est vu lors des grandes manifestations que nous avons organisées dans la région, mais aussi à travers de nombreuses actions dans les entreprises. Mais, dans le même temps, les gens étaient souvent prêts à avaler n'importe quoi au sein de leur propre entreprise. Ce n'est pas une contradiction absolue ; en général, les gens pensaient : « Si ça tourne à l'usine, on peut répondre aux exigences du marché et on sera compétitifs sur le marché mondial. »

C'est pourquoi les plans de la Treuhand et du gouvernement, visant à démanteler entièrement des sites productifs, ont rencontré une violente colère. Mais l'opposition politique s'est chaque fois retrouvée dans une impasse, quand il a été démontré que les manifestations, qui avaient suffi à renverser Honecker, n'étaient en revanche pas suffisantes pour dévier le cours du monde capitaliste.

• Les manifestations du lundi étaient- elles l'expression de cette résistance politique?

A Rostock, elles n'ont joué pratiquement aucun rôle. Nous avons concentré toutes nos explications sur la question des chantiers navals. Cela a relativement réussi, parce qu'on avait un but concret, et que les gens savaient bien de quoi il s'agissait. En même temps se déroulaient les négociations salariales, ce qui a aussi eu un impact.

• Mais ensuite le mouvement s'est effondré : les trains menant à la manifestation centrale d'avril 1991 à Ber-

Lin sont arrivés presque vides de Rostock et d'autres villes de l'ancienne

RDA.

J'ai l'impression que, entre-temps, les gens avaient subi une grande désillusion et ne pensaient plus qu'une politique économique alternative était viable. Ils venaient d'être frappés de plein fouet par une très importante vague de licenciements. Bien que la protection légale contre les licenciements restait en vigueur jusqu'au 30 juin, ce qui allait se passer à l'avenir se dessinait déjà.

Les attentes avaient changé à un tel point dans l'IG-Metall, que personne ne croyait plus que le cours du développement économique dans l'ancienne RDA naient de grandes attentes depuis le début, bien plus que les partis.

• J'avais l'impression que la formule

"Assainir et non privatiser" avait été durablement portée de manifestation en manifestation, de façon populaire et offensive. Bien que ce slogan soit assurément à double tranchant, n'exprimait-il pas une forme d'opposition à la logique des patrons et de la Treuhand?

Cela a bien sûr joué un rôle. Moins à cause du contenu du slogan que en tant qu'attaque de la Treuhand. Dans la région, la privatisation n'a pas pris de telles proportions, parce que DMS est le plus gros morceau, et qu'aucune entreprise de l'Ouest ne s'y intéresse pour l'instant. Personne n'en veut, ce qui créé une anxiété permanente ; les gens ont peur que les choses restent en l'état, et que le complexe entier s'effondre. Ce n'était donc pas contre la privatisation que ce slogan était dirigé, mais contre la politique de la Treuhand, véritable mise en coupe réglée.

• La discussion sur les "sociétés d'emploi" a également été très importante.

Comment les choses se sont-elles passées à Rostock, et qu'en attendaient les intéressés ?

La valeur pratique des "sociétés d'emploi" est qu'elles empêchent les gens de s'enfoncer tout de suite dans la détresse ; ils s'y rassemblent et peuvent obtenir une formation. Mais c'est évident qu'elles permettent aussi aux patrons de licencier plus facilement et aux conseils d'usine d'entériner les projets de "démontage". Mais elles pourraient favoriser l'émergence d'une politique économique com-

• As-tu l'impression que l'évolution dramatique de la situation, liée aux

"lois du marché", pourrait rapidement remettre en branle la mobilisation?

Ici l'attitude envers le marché n'est pas la même qu'à l'Ouest ; les gens pensent que leur production ne sera compétitive que s'ils se débarrassent de certaines entraves politiques.

• Comment répondent les gens à l'argument selon lequel les capacités de gestion sont très faibles à l'Est ?

Les cols-blancs, et en particulier les cadres, pensent en général que la faible productivité est due à la routine et au manque d'efficacité ; les ouvriers perçoivent les choses différemment et disent qu'eux font leur "boulot" mais que les problèmes viennent de l'administration disproportionnée et de la bureaucratie.

Les gens font surtout "porter le chapeau" aux anciens fonctionnaires, à leurs erreurs de gestion et à leur organisation désastreuse. La population regarde les développements actuels en subissant une forte influence du cours économique de l'ancienne RDA.

Toute une série de gens, surtout dans les usines, développent une certaine nostalgie, et pensent que, finalement, "avant" cela n'allait pas si mal — ces idées se fondent surtout sur un jugement très positif des services qui existaient auparavant en termes de logements, de crèches, de système de retraite, etc.

• Crois-tu que les opinions sur le marché pourraient, sous l'influence de la

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détresse sociale croissante, changer profondément dans les prochains mois ?

Je n'en ai pas l'impression. Même si l'on ressasse aux gens que le capitalisme est le responsable de la crise actuelle, il faut prendre en compte le fait qu'actuellement nous sommes dans une phase où tous les autres modèles ont échoué. La démonstration que le marché conduit à la catastrophe écologique et à la pauvreté à l'échelle mondiale n'arrive pas à sortir les travailleurs de leurs propres problèmes.

• L'IC-Metall s'est beaucoup développé grâce aux adhésions venues de l'Est. Or les intérêts de "ceux de l'Est"

et de "ceux de l'Ouest" sont encore

Loin de coïncider.

Le principal problème est de faire face à une réalité qui est scindée en deux, ce que nous n'avons pas suffisamment pris en compte pour l'instant. La réalité est obscurcie par la propagande. Beaucoup à l'Ouest ne saisissent pas la totalité de la situation à l'Est.

• Les débats sur les conséquences de cette réalité sur la politique syndicale ne sont pas encore tranchés?

Non, beaucoup dépend d'ailleurs de l'évolution des conditions économiques. Mais je ne suis pas de ceux qui pensent que l'IG-Metall doit remettre en cause sa politique : au contraire, la solution des problèmes dont nous venons de parler dépendra beaucoup de l'action des syndicats. Et l'avenir des syndicats, leur développement, sera déterminé par leur capacité de répondre à cette situation. *

SOZ 12 septembre 1991 Erratum Dans le numéro 338 d'Inprecor, une coquille s'est glissée dans l'article de Cyril Smuga, "Plus dure sera la chute", page 17. Dans le troisième paragraphe de la première colonne, il fallait lire, un correctif budgétaire autorisant un délicit de 26 mille milliards de zloty pour 1991 *

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