SI la population serbe de Croatie a pu être considérée — par les dirigeants croates actuels — comme un "peuple minoritaire" de par la réalité statistique, voire du fait de son installation relativement récente (XVIIIe et XIXe siècles), au point de provoquer et de nourrir une mythologie de "peuple menacé", tel n'est sans doute pas le cas en Bosnie-Herzégovine. Dominateurs ou dominés, au gré des circonstances historiques, les Serbes de Bosnie y ont été depuis toujours chez eux, au même titre que les Croates locaux, les Bosniaques de confession musulmane, les juifs venus après leur expulsion d'Espagne, les Slovaques et les Roussines d'installation plus récente...
« La Bosnie n'appartient ni aux Musulmans, ni aux Serbes, ni aux Croates, mais à tous les gens qui y habitent et qui l'aiment telle qu'elle est » aime à répéter son président Alia Izetbégovic. En cela, il ne fait que paraphraser Ivo Andric, lauréat du Prix Nobel 1962, géant littéraire que vénèrent toutes les ethnies bosniaques au point de se l'attribuer — chose rare en cette période de fièvre nationaliste.
Cette cohabitation séculaire, que consacre actuellement plus d'un quart de mariages mixtes dans les zones urbaines (davantage chez les intellectuels et les diplômés), sera-t-elle remise en cause à très court terme ?
Abreuvée par une propagande omniprésente, en provenance de Serbie, mêlant habilement le souvenir des massacres contre les Serbes, durant la Seconde Guerre mondiale, et une mythologie belliqueuse, la population serbe a vu naître en son sein une kyrielle de formations paramilitaires bien fournies en armes, souvent en provenance des dépôts de l'ancienne armée fédérale. Dans les arrondissements à majorité serbe, à l'Ouest de la Bosnie (région attenante à la Krajina croate) et à l'Est de l'Herzégovine (près du Monténégro), tout le pouvoir, police comprise, échappe au gouvernement légal de cette république. Les groupes nationalistes y ont d'ores et déjà proclamé des "régions libres et autonomes serbes". En août 1991, le plus la fédération yougoslave, préludes à une possible référendum, le 10 novembre, permettant à la population serbes de Kninska-Krajina et de Slavonie (Croatie) et tous ceux qui désirent y rester ».
Slavko MIALJCEK puissant relais de radio et de télévision de
AUTRICHE
• Zagreb
CROATIE
BOSNIE-HERZEGOVINE
ROMANJAL
SARAJEVO
¡HERZEGOVINE!
ORIENT
ITALIE de la très pluraliste Chaîne 2 bosniaque. A ce jour, le relais — situé dans le voisinage immédiat d'importantes garnisons de l'Armée — est toujours occupé par des
"inconnus", mais émet exclusivement la
"vérité" de Belgrade.
ments des élus bosniaques, la paix sociale est, cependant, menacée dans l'Est de la
Bosnie, dans les arrondissements limitrophes de la Serbie, où la population serbe est minoritaire par rapport aux Mu-
YOUGOSLAVIE
Le 15 octobre 1991, les représentants musulmans et croates du Parlement de Bosnie-Herzégovine (république où vivent 44 % de Musulmans, 31,5 % de Serbes et 17 % de
Croates) ont adopté à Sarajevo deux résolutions sur la souveraineté de cette république et sur son retrait éventuel de indépendance. Ces textes n'ont pas été votés par les députés serbes, qui les ont immédiatement condamnés. Le 20 octobre, les députés serbes ont décidé d'organiser un serbe de décider si elle veut « continuer à vivre dans un même
Etat avec la Serbie, le Monténégro, les provinces autonomes
Bosnie (1) a été occupé par une formation armée "non-identifiée", les techniciens présents étant obligés de couper l'antenne
[HONGRIE
ROUMANIE vic).
Beigrade
SERBIE
Novi Pazar
MONTENÉGRO
MACEDOINE
GRECE
A en juger par les nombreux déplace-
16 septembre 1991.
1991.
sulmans. Tous les accès aux villages serbes sont protégés depuis plusieurs mois par des barrages et des hommes en armes. Radio Sarajevo, mais aussi les journaux de Belgrade (2), rapportent des incidents de plus en plus fréquents. Faute d'être attaqués, les miliciens serbes patrouillent dans les localités musulmanes environnantes. Certaines de ces expéditions ont dégénéré et se sont soldées par des morts durant le mois de septembre. Plus inquiétant encore est le grignotage légal des institutions locales. Le journal belgradois Nin, de tendance nationaliste, dévoile — dans son numéro du 13 septembre 1991 —le scénario pour la prise du pouvoir. Depuis la chute du système du parti unique, côté musulman, les voix se sont partagées entre plusieurs partis, certains à connotation ethnique (dont l'Union de l'Action démocratique, parti musulman homogène), d'autres demeurant laïcs et inter-ethniques (le Parti communiste, le Parti des réformes démocratiques de l'ancien Premier ministre fédéral, le Croate Ante Marko-
Le "savoir-faire" serbe En revanche, côté serbe, on a assisté à une forte homogénéisation politique autour du parti unique, l'Union démocratique serbe. Le "génie politique" des Serbes, dixit l'hebdomadaire
Nin, a abouti à la prise de la majorité dans les conseils municipaux de toutes les villes importantes de la Bosnie de l'Est. Ainsi, les villes de Bratounats
(où les Serbes représentent 34 % de la population), de Vlassenitsa (42 % de Serbes contre 55 % de Musulmans), de Zvornik, etc. sont gérées par les nationalistes serbes. Ce "savoir-faire" serbe, loué par le journal du régime de Belgrade, in-
1) Le relais de Kozara, dans la Krajina bosniaque, occupé le 1er août 1991 par 200 hommes armés portant les treillis caractéristiques de la milice serbe de Knin (Krajina croate) couvre un tiers de la Bosnie et une bonne partie de la Croatie. Vreme du
2) Voir les hebdomadaires Nin (nationaliste serbe qui soutient le régime de Milosevic), Duga (nationaliste serbe d'opposition) et Vreme (libéral d'opposition et pacifiste) de septembre
quiète en revanche Vreme, autre hebdomadaire belgradois libéral et démocratique.
Supportée, dans la mesure où elle résulte des élections libres, la majorité politique de la minorité serbe en Bosnie de l'Est se mue en une domination insupportable dans les domaines de l'économie et de l'enseignement. A Zvornik, chef-lieu régional où la population est majoritairement musulmane, on compte 65 enseignants musulmans et 465 serbes (3), pour la plupart originaires de Serbie ! Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que les premiers affrontements politiques âpres entre les deux communautés éclatent à propos de la nomination des directeurs des établissements scolaires. Le parti musulman réclame la correction partielle de la structure nationale des enseignants par la nomination d'un certain nombre de directeurs musulmans. Cette requête étant rejetée par les Serbes, le sentiment des Musulmans s'exprime par le déplacement de leur préférence politique des partis laïcs interconfessionnels (démocrates, communistes, réformateurs) vers les partis se réclamant de la particularité "bosniaque et islamique".
Le réveil des démens
Ce mouvement d'homogénéisation ethnique et religieux est sans doute favorisé par l'activité accrue de l'Eglise serbe orthodoxe. Les prêches très "militants" de l'évêque serbe orthodoxe de Bosnie, Monseigneur Vassili, déclarant que le fleuve Drina - frontière traditionnelle et historique entre la Bosnie et la Serbie — est la "colonne vertébrale du peuple serbe" (4), sont ressentis ici comme une préparation idéologique, voire une légitimation à l'avance de la future annexion de la région par la Grande Serbie.
La cohabitation inter-ethnique n'est satisfaisante que dans les villes à forte tradition ouvrière, telle Touzla, où l'ancien Parti communiste a gardé intacte son influence pour avoir réussi à empêcher les massacres inter-ethniques durant la Seconde Guerre mondiale. Mais ce climat positif dans les centres urbains, qui équilibre partiellement l'atmosphère de guerre civile dans le milieu rural, va-t-il résister au récent "coup stratégique" de la Serbie et de l'ancienne armée fédérale ?
En réponse au refus des autorités bosniaques de mobiliser les réservistes et de les envoyer sur le front de Croatie, les gouvernements de Serbie et du Monténégro ont répondu par une mobilisation de leurs citoyens, aussitôt envoyés faire des manœuvres dans la république voisine. Avec la complicité de l'armée, des dizaines de milliers de réservistes dépenail-
YOUGOSLAVIE =
lés, sans encadrement ni intendance, se déplaçant souvent en voitures personnelles (5), ont investi, début octobre, des villes et villages de l'Herzégovine orientale. Les pillages nombreux et, semble-t-il systématiques, « rituels chez les guerriers serbes », selon la radio croate de Zagreb, ou tout simplement « nécessité de s'approvisionner pour pallier à l'absence totale d'intendance militaire », selon les témoignages des habitants (6), ont fini par exaspérer bon nombre de Bosniaques musulmans.
Il n'est pas étonnant alors que Eioup Ganic, membre de la présidence collective de la République bosniaque, dénonce « une occupation étrangère de la Bosnie, suite à un putsch militaire » et proclame, après avoir confirmé les accusations portées contre les réservistes serbes et monténégrins, que « la Bosnie saura se défendre selon les principes de désobéissance civique » (7). *
13 octobre 1991
3) Tous ces chiffres sont extraits de l'article cité, Nin du 13 septembre 1991.
4) Radio Sarajevo, reportage du 15 août 1991 et Nin du 13 septembre 1991.
5) Dimanche 13 octobre à 22 h 30, Radio Belgrade a annoncé dans un flash d'informations un communiqué du commandement de l'armée interdisant strictement aux réservistes de circuler dans des véhicules personnels dans la zone de manœuvres de l'Herzégovine de l'Est
6) Emissions de Radio Sarajevo, fin septembre 1991. Reportage de Danas, hebdomadaire d'opposition libérale, Zagreb, 1er octobre 1991.
7) Interview de Danas, 1er octobre 1991