Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ESPAGNE

La grève générale en Euzkadi

· Inprecor n° 34, 21 septembre 1978 · p. 39-40 · 1 326 mots

Syndicalisme État espagnol Euskadi

PAR I.URIBARRI

Pampelune, capitale de la Navarre, célébrait les fêtes traditionnelles de la St Firmin depuis le vendredi 7 juillet. Ces fêtes se déroulaient normalement, mais avec une politisation moins grande que les deux années précédentes. Cela ne signifie pas que le mot d'ordre d'amnistie n'y était pas présent : il était concrétisé dans ce cas par 'arrestation récente de plusieurs eunes Navarrais.

Cependant, ce panorama va changer le 8. Ce jour-là, la «police inti-émeutes» entre dans les arènes iu moment où la corrida va comnencer, en tirant sur le public. La aison alléguée est de prévenir un affrontement, car un secteur de troite du public avait protesté lorsqu'un groupe de jeunes gens pronenait dans l'arène une pancarte en faveur de l'amnistie. La charge le la police qui tire sans discrimi-

Espagne

La gréve

en Euzkadi

nation sur les spectateurs déchaînera la révolte populaire pendant toute la nuit et le jour suivant.

C'est à dix heures du soir que notre camarade German Rodriguez («Garin») tombe, tué par un coup de teu de la police. Garin, militant de l'ETA (VI) depuis 1971, était membre du Comité central de cette organisation. Il a joué un rôle-clé dans la mise sur pied de l'organisation de jeunesse de la LCR, les JCR (Juventudes Comunistas revolucionarias-Jeunesses communistes révolutionnaires) et a passé un an et demi en prison à la suite de la grève générale de Navarre en juin 1973. Garin était aussi membre des Commissions ouvrières.

La réponse au massacre de la -laza de toros de Pampelune et à la mort de German Rodriguez est foudroyante. Les fêtes de Pampelune sont suspendues et ne regénérale prendront pas; le lundi commencent les débrayages dans les entreprises de Biscaye, Guipuzcoa et dans une moindre mesure en Alava. La Navarre se met en grève générale totale. Le lundi soir, tous les partis politiques basques, a l'excep tion du PSOE, du PCE et du PNV appellent à une journée de lutte pour le mardi. La riposte est extraordinaire et se transforme en grève générale en plusieurs endroits de la province de Guipuzcoa et en quelques points de la Biscaye. La solidarité commence à s'étendre au reste de l'Etat. On enregistre quelques débrayages et manifestations à Madrid et à Barcelone, en dépit de l'opposition des partis réformistes, des directions syndicales et du PTE et de PORT.

Le même mardi dans la matinée, la police tue à nouveau, cette fois à San Sebastian, le jeune Jose Ignacio Barandiaran, âgé de 20 ans;

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cela va attiser le feu de la mobilisation. La riposte se transforme en grève générale totale au niveau de l'Euzkadi. La solidarité à Barcelone et à Madrid s'exprime par des débrayages et des manifestations de 5000 personnes. Diverses formes de protestation sont enregistrées dans le reste du pays. EUZKADI, LE MAILLON FAIBLE DE LA REFORME SUAREZ

Le nouveau régime issu des élections du 15 juin 1977 garde de l'époque antérieure des tares importantes qui en Euzkadi se présentent de façon plus aiguë. Ces tares sont : l'existence de forces de maintien de l'ordre public héritées du franquisme et dont beaucoup de cadres sont encore des éléments fascistes; la frustration causée par un régime de pré-autonomie qui n'a pas résolu le grave problème national basque; le fonctionnement du «consensus constitutionnel» qui va restreindre la possibilité de solution au problème de l'Euzkadi; la crise économique aiguë qui secoue le pays avec son cortège de chômage massif et d'attaques contre les salaires.

Cependant, deux autres éléments se sont combinés pour donner lieu à l'explosion de masse qu'a vécue l'Euzkadi les 10, 11 et 12 juillet demiers : d'un côté, la situation spécifique de la Navarre. En effet, dans cette région basque se produit un essai de stratégie de tension de la part de l'extrême-droite, accentué par la perspective d'arriver à semer la confusion chez les masses navarraises et de parvenir ainsi à la séparation de la Navarre de l'Euzkadi, si un jour la question se pose.

D'un autre côté, le mouvement de masse basque, forgé dans son combat contre la dictature, radical dans ses explosions, garde intacte sa conscience antirépressive, ainsi que le souvenir des grèves générales antérieures.

Les travailleurs d'Euzkadi ont démontré par cette grève générale que leur mémoire de classe reste intacte. Leur mobilisation a su retenir ce qui a été réalisé de positif au cours des luttes des demières années. Les assemblées et les débrayages dans les usines, les assemblées dans les villages et les quartiers, les manifestations de masse dans la rue, sont devenues les formes de lutte et d'organisation du prolétariat basque.

La classe ouvrière, avec son initiative et sa décision, a su attirer les secteurs populaires vers la lutte, une lutte qui a pris un caractère directement politique. Les thèmes antirépressifs sont devenus le point central des préoccupations des masses. Au mot d'ordre de dissolution des corps répressifs sont ajoutés ceux d'épuration des forces de maintien de l'ordre publie des éléments fascistes existant en leur sein et de sanction des coupables. Les masses basques ont été dans leurs mots d'ordre jusqu'à demander la démission du ministre de l'Intérieur Martin Villa et celles des gouverneurs civils de Navarre et de Guipuzcoa. La droite navarraise, en voulant provoquer la séparation de la Navarre du territoire basquę a trouvé à qui parler. Des centaines de milliers de travailleurs, solidaires du peuple navarrais sont la meilleure démonstration que la bourgeoisie navarraise n'a pas grand-chose à attendre de sa politique antibasque.

La grève générale a été possible grâce à l'effort unitaire d'une série de partis politiques et de centrales syndicales et ceci malgré l'opposition de certains autres. Le PC, le PSOE et le PNV n'ont pas soutenu la grève, mais une fois de plus, c'est le premier qui a joué le rôle d'opposition ouverte, que les deux autres ont maintenu leur abstention sans chercher à freiner ouvertement la mobilisation. Il est ainsi démontré qu'il existe un lien logique et implacable entre soutenir le pacte social de la Moncloa, défendre une constitution de consensus faite à la mesure de l'UCD, appuyer les propositions de Martin Villa au congrès (les députés socialistes, communistes et nationalistes se sont contentés de l'explication fuyante et fausse qu'a donné des faits le ministre scélérat, sans souligner avec fermeté les responsabilités et les exigences qui découlaient de tels faits), et s'opposer résolument à la mobilisation des travailleurs basques. EUZKADI A VAINCU

La grève générale s'est soldée par une victoire des masses basques. Les gouverneurs civils de Navarre et de Guipuzcoa ont été destitués, plusieurs cadres de la police aussi (bien que dans ce cas, on ait eu recours à leur mutation vers d'autres régions du pays), le ministre Martin Villa est définitivement «touché à mort», le discrédit du gouvernement auprès des citoyens s'est accru.

L'équilibre instable dans lequel se trouve le régime actuel de l'Etat espagnol ne lui évitera pas d'affronter à l'avenir des situations comme celle-ci. Les exigences d'épuration des forces de maintien de l'ordre et de sanctions des responsables d'actions répressives contre le peuple sont des tâches qui restent à résoudre et que les «commissions d'enquête», créées aussitôt après les faits, continueront à réclamer.

L'Euzkadi entière continuera d'exiger du gouvernement Suarez des solutions politiques, solutions qui permettent naissance comme nation souve raine (en reconnaissant son droit à l'autodétermination dans la Constitution). L'Euzkadi ne se contente pas d'une pré-autonomie qui a montré jusqu'à satiété qu'elle est parfaitement inutile pour résoudre les problèmes nationaux, culturels et politiques basques et ne se résigne pas non plus à la Constitution centraliste qui s'élabore à Madrid.

La grève générale a un épilogue. C'est la démonstration qu'il y a une autre possibilité que la politique boiteuse pratiquée par les partis socialiste et communiste. C'est celle qui se fonde sur la force et l'unité des travailleurs et du peuple, exprimées par la mobilisation pour leurs revendications nationales, économiques, politiques et sociales: c'est la voie qui hier a fait reculer le franquisme, qui en cette occasion a la riposte à la répression et qui demain nous conduira au socialisme.

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