Inprecor 1974–2004

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PALESTINE

Conférence de paix ou partie de poker menteur ?

· Inprecor n° 340, 8 novembre 1991 · p. 3-4, 4-5 · 2 252 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Palestine et Israël États-Unis

LES éditorialistes du monde entier n'ont pas manqué de perspicacité : avec une belle unanimité, ils ont constaté que le plus difficile restait à faire. La conférence de Madrid se bornerat-elle à n'être que la plus grande conférence de presse de l'histoire, comme l'écrit le quotidien français Libération? Il y a fort à parier; en tous cas, pour le gouvernement israélien d'Itzhak

Shamir, il ne s'agit que d'un jeu de dupes.

La raison pour laquelle la droite sioniste a finalement accepté de se rendre à cette conférence est bien connue. Il y a six mois, on pouvait prévoir que l'administration Bush tenterait de venir à bout de l'obstacle israélien en exerçant un chantage économique sur le pouvoir sioniste (2), et estimer qu'elle avait de bonnes d'espérer raisons obtenir gain de cause. C'est chose faite pour l'amorce du processus : au grand dam de

Shamir et de ses acolytes du cabinet le plus à droite de l'histoire d'Israël, Bush a mis dans la balance la garantie de Washington sans laquelle l'Etat sioniste ne pourrait obtenir le prêt de 10 milliards de dollars qu'il réclame désespérément.

Plus précisément, la Maison-

Blanche a obtenu du Congrès qu'il repousse de quatre mois l'octroi de cette garantie.

Autrement dit, ces quatre mois sont le délai que l'administration Bush se fixe pour "débloquer" le processus du règlement israélo-arabe. Cent-vingt jours pendant lesquels la question de la garantie restera suspendue comme une épée de

Damoclès au-dessus de la tête de Shamir ;

il est évident que si son comportement d'ici-là apparaissait comme inacceptable pour les intérêts américains, l'administration disposerait d'un puissant argument l'administration américaine, mais aussi un must politique dans la foulée mondial" que les grands architectes de Washington, Olympe des temps modernes, essayent de construire — est impensable, en effet, sans l'instauration d'une Pax Americana au Moyen-Orient. Mais comme le dit un vers célèbre de la poésie arabe :

Salah JABER de la garantie.

partie de poker menteur qui se joue entre arabes : pour Bush et Baker, il s'agit d'arracher des "concessions" réelles au gouvernement Shamir avant l'expiration du délai. C'est-à-dire des "concessions" qui, comme le gel des implantations dans les territoires occupés et l'acceptation du

Le 30 octobre a été inaugurée à Madrid, en grande pompe, la

"conférence de paix" censée explorer les voies d'un règlement du conflit israélo-arabe, après plus d'un demi-siècle de tentatives infructueuses.

George Bush et James Baker soupirent de soulagement : la tenue de cette conférence était, en quelque sorte, devenue une gageure pour de la guerre du Golfe.

Le "nouvel ordre arabe"(1) — un des éléments elés du "nouvel ordre

« Les vents ne soufflent pas au gré des navires. » pour demander au Congrès de mettre des conditions politiques explicites à l'octroi

Et c'est là que réside l'enjeu de cette contre l'autre.

Washington, Jérusalem et les partenaires

2) Idem.

principe de la restitution d'une partie de ceux-ci, permettraient à la conférence d'aller de l'avant, plutôt que de sombrer dans la panne sèche qui la guette.

Inversement, pour

Shamir, il s'agit de ne rien céder sur l'essentiel, tout en donnant l'impression d'être disposé à le faire. En d'autres termes, il faut trouver le moyen de rejeter la responsabilité de tout blocage éventuel sur les Arabes, de manière suffisamment convaincante pour écarter toute possibilité de nouveau report de la garantie américaine à l'échéance des cent-vingt jours. Le choix le plus probable de Shamir sera de se montrer souple sur la question du Golan syrien et de s'en tenir aux accords de Camp David sur la question palestinienne, c'est-à-dire à l'autonomie administrative des habitants de Cisjordanie et de Gaza pour une période transitoire de cinq ans. Son but sera, bien entendu, de gagner du temps.

Pour les partenaires arabes, enfin, l'affaire se corse puisqu'ils plusieurs.

sont

Deux comptent réellement :

la Syrie et l'Organisation de libération de la Palestine

(OLP). Arafat s'est réconcilié avec le président syrien

Hafez el-Assad. En joueurs chevronnés, ils ont décidé de faire alliance à ce stade : tous deux savent pertinemment que la tactique la plus élémentaire du gouvernement israélien sera de jouer l'un

Ils se serrent donc les coudes aujourd'hui, mais leur palmarès dans ce domaine permet d'être sceptique quant à la solidité de cette alliance. L'insistance de

1) Voir Inprecorn° 330 du 10 mai 1991.

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mesure où elles servent à contrebalancer la pression américaine et empêchent le camp des "colombes" sionistes d'occuper la rue.

Cette dernière considération est très importante, justement parce que le régime parlementaire israélien permet à Washington d'espérer que ses pressions trouveront un relais efficace en Israël et, pourquoi pas, contribueront à y provoquer un changement de majorité et de gouvernement permettant de débloquer le processus inauguré à Madrid. C'est donc tous ces éléments combinés qui détermineront l'avenir de la conférence et de la Pax Americana régionale.

Le front du refus Dire que même les objectifs de Washington sont très difficiles à atteindre, c'est dire que, dans la "meilleure" des hypothèses, le règlement éventuel auquel parviendrait la conférence de Madrid serait pour l'autodétermination du peuple palestinien ce qu'un bantoustan est à un Etat indépendant. Et cette vérité, déjà évidente dans le diktat israélien quant à la représentation palestinienne à la conférence, explique le ton du nouveau "front du refus" palestinien qui s'est constitué par l'alliance, pour la première fois, des deux fractions principales de la gauche de l'OLP, le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) et le Front dé mocratique pour la libération de la Palestine (FDLP), avec le mouvement inté griste islamique Hamas (4).

La déclaration commune des trois organisations (voir en page 5), abstraction faite des concessions au vocabulaire spécifique des intégristes, fait une analyse globalement correcte des objectifs que poursuit Washington à travers la conférence de Madrid. Il est d'ailleurs paradoxal que la droite sioniste soit aveuglée par son fanatisme, au point de faire obstacle à une politique américaine qui veut certainement "beaucoup de bien" à l'Etat sioniste. C'est la raison pour laquelle les sionistes "éclairés" sont furieux. Et c'est aussi pourquoi le fait que la droite palestinienne joue son va-tout en misant sur cette même politique américaine ne relève pas de la naïveté, mais bien de la capitulation pure et simple et de la compromission avec l'ennemi. Quant à dire qu'ils n'ont pas d'autre choix, c'est justifier tous les Pétain de l'histoire.

La déclaration tripartite pose cependant trois problèmes qui ont été et restent

3) Voir Inprecorn° 333 du 21 juin 1991.

4) La troisième fraction de gauche de l'OLP, le PC pro Moscou, participe, bien entendu, à l'opération "conférence de Madrid".

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Shamir sur les négociations bilatérales est un pari sur la rupture de ce front.

En tout état de cause, la droite sioniste aborde la conférence, les yeux fixés sur le court terme : quatre mois. Il lui faut jouer très serré d'ici-là. Si elle emporte la partie contre Bush, c'est-à-dire si elle obtient les 10 milliards de dollars du Congrès sans contrepartie réelle, l'avenir de la conférence, si toutefois elle n'est pas déjà bloquée à ce stade, sera décisivement compromis. Il ne restera plus aux Etats-Unis qu'à continuer à gérer un modus vivendi entre leurs alliés arabes et israélien, mais la tâche sera alors beaucoup plus difficile.

Tout le jeu est en fait pourri : Shamir va à la conférence, non pas pour une paix en laquelle il ne croit pas vraiment, parce qu'il n'est pas disposé à en payer le prix, mais pour les 10 milliards de dollars. Or pourquoi lui faut-il absolument cette bagatelle, soit 2 500 dollars d'emprunt par tête d'habitant, un taux d'endettement public extérieur inégalé ? C'est la question clé, qui montre à quel point certaines cartes sont truquées dans ce jeu de dupes. Les 10 milliards sont destinés à absorber le million de juifs d'Union soviétique qu'Israël prévoit d'accueillir, au total, d'ici un ou deux ans (3). Pour rester dans les proportions, cela représenterait un accroissement de près d'un tiers de la population juive de l'Etat sioniste, un Etat qui déjà auparavant se plaignait de manquer d''espace vital" !

L'immigration soviétique est cette aubaine historique que le sionisme le plus militant espérait depuis longtemps. Elle renforce considérablement l'expansionnisme inhérent au projet sioniste, en augmentant à la fois le nombre de ses colons potentiels et le nombre de ses soldats. Rien donc de plus naturel que, loin d'un gel, ce soit une recrudescence des implantations dans les territoires occupés qui accompagne cette immigration. Et si le pros'arrêtait au cours prochains mois, il reprendrait certainement de plus belle ensuite... avec l'apport des milliards américains !

En somme, Shamir va à la conférence pour obtenir des dollars qu'il compte utiliser pour achever son annexion rampante de la Cisjordanie et de Gaza. Il va à la "conférence de paix" dans le but de renforcer ce qui n'est autre qu'une dynamique de guerre permanente. Et, en ce sens, les manifestations de surenchère droitière en Israël ne le gênent nullement. Elles peuvent même lui être fort utiles, dans la

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des thèmes importants du débat au sein de la gauche palestinienne et arabe : la légitimité de l'alliance avec les intégristes, celle des institutions de l'OLP et le programme de la lutte palestinienne. Au sujet du premier, nous avons déjà eu l'occasion de souligner les dangers de toute illusion quant à un front unique politique avec le fanatisme religieux, au-delà de convergences militantes sur le terrain (5). Avec les intégristes, il ne faut jamais mélanger les drapeaux ; il faut marcher bien séparément, quitte à frapper ensemble dans les luttes concrètes quand l'occasion se pré-

Il faut, ce faisant, garder une vigilance extrême envers un tel courant, foncièrement réactionnaire sur le plan socioculturel et foncièrement opposé à la gauche, qui n'hésitera pas à liquider celle-ci dès qu'il le jugera possible et opportun. Le Parti communiste libanais l'a appris à ses dépens au cours de la résistance contre l'occupation israélienne en 1982-1985.

L'alliance politique directe avec les intégristes est quasiment toujours à leur avantage. Elle s'accompagne inévitablement d'une trêve idéologique qui facilite leur travail de recrutement sur le terrain où la gauche est susceptible de gagner des militants, et fréquemment dans les rangs mêmes de la gauche. Elle a aussi un prix : celui de rejeter dans les bras de la droite classique tous ceux qui, à juste titre, ont les intégristes en horreur. C'est le cas, en milieu palestinien, des chrétiens et des femmes (6), sans parler de l'effet désastreux qu'une telle alliance a, forcément, sur les milieux israéliens antisionistes ou pacifistes radicaux.

La "realpolitik" de l'OLP

Quant aux institutions de l'OLP, il est frappant de voir la similitude des arguments utilisés par la déclaration tripartite avec ce que nous n'avons cessé d'expliquer au sujet de la nature bureaucratique et de la composition non démocratique de ces institutions (7). La rengaine de l'OLP, « seul représentant légitime du peuple palestinien », se retourne aujourd'hui, encore une fois, contre ceux qui l'ont le plus ressassée, c'est-à-dire les deux fronts de la gauche de l'OLP, co-signataires de la déclaration. Hier encore, ils considéraient le Comité exécutif et le Conseil national comme dépositaires de cette représentation légitime et exclusive de leur peuple. Aujourd'hui, ils contestent à la fois leur représentativité et leur légitimité, et réclament une refonte démocratique de ces institutions. Mieux vaut tard que jamais !

Le troisième problème est manifeste par ce qui est absent de la déclaration tripartite, à savoir un programme de nature transitoire correspondant à des objectifs concrets et possibles à moyen terme. C'est la vieille tare du nationalisme arabe et de ses émanations palestiniennes : le maximalisme. Sous l'effet de défaites accumulées à partir de 1970, cette tare politique avait cédé le pas à des glissements droitiers successifs dans la tradition de la Realpolitik. La rupture d'aujourd'hui avec la droite bourgeoise palestinienne, ainsi que l'alliance avec le mouvement intégriste, champion du maximalisme (avec maintenant le soutien direct de l'Iran), et probablement aussi, la crainte de se voir dépassée par lui sur ce terrain de la surenchère, ramènent soudain la gauche de l'OLP à son point de départ politique.

L'impasse est au coin de la rue. Et le désespoir qui risque d'en résulter peut démobiliser, démoraliser et donc faire le jeu de la bourgeoisie capitularde. La gauche se retrouverait alors perdante sur les deux tableaux : celui du "réalisme" incarné par la direction droitière de l'OLP et celui du

Nous n'ire

maximalisme incarné par Hamas. Il est urgent que les militants de la gauche palestinienne et de la tendance radicale du Fatah dans les territoires occupés reprennent la direction politique de leur propre lutte et remettent en avant le programme qu'ils ont formulé dans les communiqués des premiers mois de l'Intifada, avant que la direction de l'OLP ne leur impose son contrôle (8). C'est à cette condition seulement que l'Intifada survivra et retrouvera son dynamisme de la première année. *

30 octobre 1991

5) Voir par exemple le débat avec Georges Habache, dans Inprecorn° 300 du 12 janvier 1990.

6) Alors qu'Hanan Ashrawi, la notable que la direction palestinienne a choisi de mettre en avant au côté de Fayçal al-Husseini, est une femme chrétienne

7) Voir Inprecorn° 281 du 6 février 1989.

8) Voir inprecor n° 280 et 282 des 23 janvier et 20 février 1989. Ce programme comprenait - outre les revendications fondamentales telles l'autodétermination, le droit au retour des réfugiés et l'Etat indépendant, des objectifs immédiats mobilisateurs et réalisables tels - retrait de l'armée des villes, des camps et des villages » et - élections démocratiques des conseils municipaux et villageois ».

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