Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PAYS-BAS

Droit d'asile et CIA

· Inprecor n° 340, 8 novembre 1991 · p. 28 · 1 063 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est

NATHAN Quimpo, membre du Front national démocratique des Philippines (NDF), a été contacté dans la rue, le 10 octobre 1991, par deux personnes se réclamant du ministère de l'Intérieur. Il a accepté de leur parler, pensant qu'il s'agissait de sa demande d'asile. Il s'est avéré que le premier appartenait au BVD, et le second à la CIA. Ce dernier a dirigé l'entretien de bout en bout, voulant faire de Quimpo, contre son grè, un informateur. Celui-ci en a immédiatement parlé à ses amis, puis a contacté une équipe de télévision. La deuxième rencontre, dans la cafétéria d'un hôtel, a été enregistrée et filmée par la télévision. L'agent de la CIA a remis 1 000 dollars à Quimpo, lui en a promis autant chaque mois, lui a garanti qu'il pourrait voyager et lui a fait miroiter la possibilité d'obtenir un passeport. Quand l'équipe de télévision s'est approchée, révélant sa présence, il est passé aux menaces, lui déclarant qu'il était "fichu" (« Quimpo, you are finished. »). Le soir même, l'affaire était rendue publique, lors d'une émission (2).

La main dans le sae !

Ces révélations embarrassent le gouvernement de La Haye. Le BVD néerlandais apparaît comme un simple entremetteur au service de Washington. Les fonctionnaires du ministère de l'Intérieur ont remis un réfugié, qu'ils sont censés protéger, à la CIA, organisation ennemie du NDF s'il en est. Nathan Quimpo a réclamé le droit d'asile en avril 1990; le gouvernement ne le lui a toujours pas accordé, bien qu'il réponde aux critères exigés. Voilà donc un an et demi qu'il se retrouve sans statut, sans savoir ce de quoi son avenir sera fait. Les services secrets utilisent la situation de faiblesse et d'incertitude dans laquelle se retrouvent les réfugiés pour exercer des pressions à leur encontre et les manipuler.

Par ailleurs, l'agent de la CIA semblait savoir ce que Quimpo avait déclaré confidentiellement au ministère de la Justice, pour appuyer sa demande, alors que

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Droit d'asile et CIA

Le 31 octobre 1991, un représentant des Groen Links

(la Gauche verte) au Parlement néerlandais a interpellé la ministre de l'Intérieur sur le rôle de son service secret, le BVD, vis-à-vis des réfugiés politiques, et sur la liberté d'action accordée à la CIA au*Pays-Bas (1). L'affaire est grave : le gouvernement doit légalement protection aux demandeurs d'asile résidant dans son pays ; or, la preuve est maintenant faite que le BVD remet directement des réfugiés entre les mains de la CIA.

Paul PETITJEAN l'administration est tenue au secret de la procédure.

Obligée de s'expliquer devant les parlementaires, la ministre de la l'Intérieur,

Mme Dales s'est enfoncée dans les contre-vérités. Elle a prétendu que l'agent de la CIA avait dit n'avoir aucun pouvoir en matière de passeport, alors que l'enregistrement de l'entretien prouve le contraire, et qu'il n'avait pas déclaré à Quimpo qu'il était "fichu", mais...

"licencié"

(« You are fired. ») (3). Elle a tenté de justifier la coopération de ses services avec ceux de Washington, sans craindre le ridicule politique, en déclarant que la Nouvelle armée du peuple (NPA, organisation de guérilla membre du NDF) préparait l'assassinat d'Américains en Europe, ainsi qu'une attaque de l'ambassade néerlandaise à Manille, aux Philippines, et que le

NDF n'était qu'un mouvement "terroriste"

Le NDF n'a pas eu de mal à répondre qu'il n'était pas une organisation terroriste mais un mouvement de libération, que, jamais dans son histoire, la NPA n'avait mené d'opération militaire hors du territoire philippin, qu'il n'avait aucune raison de s'attaquer à l'ambassade néerlandaise aux Philippines alors qu'il a précisément ouvert un bureau à Utrecht, aux Pays-Bas (4).

Mme Dales a dû admettre que d'autres réfugiés, aux Pays-Bas, avaient été contactés par le BVD. Comme l'a déclaré une représentante d'Amnesty International, c'est toute la procédure de demande d'asile qui est ainsi mise en cause par le ministère de l'Intérieur. Quel réfugié acceptera de dire la vérité sur son s'il sait que les services secrets vont l'utiliser contre lui ?

Il est aussi à craindre que le gouvernement, pour se tirer de ce mauvais pas, ne fabrique un dossier contre la représentation du NDF aux Pays-Bas et ne cherche à faire payer à Nathan Quimpo son intégrité — la situation de ce dernier est aujourd'hui plus précaire que jamais. Arrêté aux Philippines sous Marcos, il a été torturé. De nombreux membres de sa famille ont été inquiétés et l'un de ses frères a été tué. Il a tenté, en vain, de poursuivre son activité légalement, après la chute de la dictature en 1986. Menacé par l'armée, il a dû retourner dans la clandestinité, puis partir en exil. Sa tête est aujourd'hui mise à prix aux Philip pines. S'il est expulsé, il risque d'être arrêté immédiatement, voire assassiné par un groupe de Vigilants (5).

Scandale politique

De nombreuses organisations ont protesté contre la politique du ministère de l'Intérieur, aux Pays-Bas, vis-à-vis des réfugiés. La chaîne de télévision qui avait révélé l'affaire a opposé un démenti aux déclarations de Mme Dales sur la base des documents en sa possession. Des représentants de trois partis d'opposition, de gauche comme de droite, ont réclamé un complément d'information. L'affaire doit donc revenir prochainement au Parlement.

Au jour où l'Europe "harmonise" sa politique à l'égard des demandeurs d'asile, l"affaire Quimpo" crée un précédent dangereux. Les réfugiés politiques ont besoin — entre tous — d'une protection légale ! *

5 novembre 1991

1) BVD : Binnenlandse Veiligheidsdien (Services de sécurité intérieure)

2) L'émission Achter het Nieuws (Dernière l'actualité) de la chaîne VARA, Nederland 2, le 26 octobre 1991.

3) Le ministère de l'Intérieur a refusé de recevoir la trans cription de l'entretien que la télévision proposait de lui envoyer, préférant s'en remettre uniquement aux déclarations de l'agent du BVD

4) Déclarations du NDF des 28 octobre, 30 octobre et ter novembre 1991. En fait, le gouvernement Aquino et l'extrême droite philippine font pression sur le gouvernement néerlandais pour qu'il ferme le bureau du NDF. On voit effectivement mal pourquoi ce dernier offrirait un tel prétexte pour se faire expulser des Pays-Bas !

5) Nathan Quimpo n'a jamais appartenu à la NPA. Il a milité sur le terrain politique, dans le cadre du NDF. Il est accusé par l'armée philippine d'avoir écrit de nombreuses études de stratégie sous le nom de Marti Villalobos. Il est membre du comité de rédaction de la revue Debate, publiée aux Pays-Bas. Voir Inprecorn° 335 du 19 juillet 1991.

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