Le 14 septembre 1991, à l'issue d'une conférence regroupant l'essentiel des mettre fin aux violences qui déchirent les townships du Transvaal et du Natal (voir
Inprecor n° 331 du 24 mai 1991). L'événement a surtout été salué comme un
Tokoza, dix-huit personnes étaient assassinées par des tueurs "non identifiés". Et depuis cette date, 200 personnes ont été à nouveau les victimes de ces violences.
Pacification en trompe-l'ail forces politiques et sociales du pays, un accord de "paix" a été signé, visant à pacte entre le Congrès national africain (ANC), le gouvernement et le parti
Inkhata. Quelques jours plus tard, les violences reprenaient ; le 7 octobre, à
Peter BLUMER
ON NE COMPTE plus les accusations réciproques que se lancent Nelson
Mandela et le président, Frederik de
Klerk. Chacun souffle le chaud et le froid.
Chacun cherche à satisfaire l'impatience ou à calmer les craintes de sa base. C'est la politique des pressions, des menaces et des petits chantages. Mais, l'essentiel est ailleurs. Les vraies négociations se déroulent en secret au sein des nombreuses structures mises en place au niveau politique, économique et social.
L'ANC a ainsi perdu toute marge de manœuvre. Les contraintes d'un rapport de forces, qui lui est de plus en plus défavorable, sont transformées en autant de nouvelles doctrines. L'exigence d'une Assemblée constituante s'estompe au profit d'un projet de gouvernement intérimaire. La bataille pour une loi électorale respectant strictement la règle d"une personne, une voix" s'émousse au profit du projet gouvernemental d'un système parlementaire à deux chambres qui préserverait le droit (racial) des minorités. Le mot d'ordre central de la vieille Charte de la Liberté sur la nationalisation des grandes entreprises a cédé la place à une confusion totale dans les rangs de l'ANC et à un vaste éventail de positions contradictoires. L'enthousiasme du passé pour l'aile armée du mouvement Um Khouto We Sizwe (MK — la Lance de la Nation) a fait place à la désillusion : la population
: 15
des townships reçoit fort peu d'aide pour organiser son autodéfense face aux bandes de tueurs.
Le bilan est maintenant tragique. Le ton est à l'offensive dans les réunions de l'ANC et dans celles du Congrès des syndicats sud-africains (COSATU); on y parle encore de prendre le pouvoir et certains continuent à y expliquer que De Klerk négocie le dos au mur. Et il y a cette amère impression que, plus Mandela exhorte ses partisans et durcit le ton face au régime, plus il passe des compromis avec ce dernier.
Accord ou compromis ?
Il faut donc analyser l'accord de paix du 14 septembre dans ce cadre. Pour le régime, sa principale fonction aura été de formaliser l'entrée d'Inkhata dans le processus de négociation sur un pied d'égalité avec l'ANC. Toute la réforme constitutionnelle va dorénavant s'adapter à la reconnaissance d'une éthnicité "zoulou", reconnue et institutionnalisée. Ainsi, l'héritage réactionnaire de l'apartheid (qui ne se contente pas de différencier les Blancs et les non-Blancs, mais aussi les Noirs entre eux) s'impose dans des négociations qui sont pourtant supposées en finir avec les identifications raciales et ethniques. La presse insiste maintenant sur le faible impact de Mandela parmi les "Indiens" du Natal et les "Métis" du Cap.
L'accord de paix représente un nouveau compromis "institutionnel" de l'ANC, alors qu'il n'y a toujours pas de réforme constitutionnelle en cours, que les Noirs n'ont toujours pas le droit de vote, que les bantoustans existent toudans des structures dominées par le gouvernement et l'armée. Les comités locaux mis en place seront notamment investis par la police, les autorités locales ou tribales. Ils devront régler les manifestations, les meetings et coopérer avec la police pour identifier les responsables d'incidents. Les organisations signataires sont censées fournir à la police les noms et adresses des responsables et militants locaux. Enfin, les indicateurs seront protégés et les "coupables" dénoncés.
Incontestablement, dans les circonstances présentes, un tel accord signé par l'ANC représente une perte d'indépendance pour le mouvement de libération. Cette nouvelle forme de contrôle et de surveillance, à laquelle devrait donc partimittees que les "sécurocrates" de l'époque de Botha avaient mis en place pour quadriller les townships et identifier les responsables. Déjà, à l'époque, il s'agissait d'associer toutes sortes de notables locaux à l'armée et à la police. La pression va maintenant s'exercer sur l'ANC, dans une période où il va chercher à freiner les mobilisations de masse et les manifestations, toutes susceptibles de déboucher sur des heurts. Toute mobilisation progressiste pourra ainsi être criminalisée au même titre que les exactions des militants d'Inkhata.
La division entre l'ANC et le reste des mouvements politiques de gauche risque aussi de s'aggraver. Le Congrès panafricain (PAC), l'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO) et l'organisation des travailleurs pour l'action socialiste (WOSA) ont refusé de signer le document final de la conférence de paix (1). En contrepartie, Mandela a appelé l'Assemblée générale des Nations-Unies à ne pas soutenir les mouvements signataires ! Cette attitude visait-elle d'abord le PAC ? En tout cas, on est bien loin du projet de "front patriotique", formellement accepté par l'ANC, qui devrait regrouper dans l'unité toutes les forces de libération.
Trop content d'avoir amené le mouvement de Nelson Mandela dans cette impasse, de Klerk continue de l'accuser de vouloir « prendre le pouvoir par la force».
Violence et démocratisation
C'est donc la solution policière qui est choisie sous prétexte de mettre fin aux violences. On met sur un pied d'égalité les agressés et les agresseurs. Inkhata et son chef, Buthelezy, avaient à peine signé le document qu'ils paradaient à plusieurs milliers, munis de leurs armes tribales traditionnelles, dans Johannesburg. De Klerk, de son côté, fait toujours l'ignorant sur les commandos d'assassins qui tirent régulièrement dans la foule alors que c'est un secret de polichinelle que l'appareil d'Etat et l'armée sont derrière tout cela.
La dégradation sociale et morale dans beaucoup de townships est énorme, après tant d'années de luttes sans victoire. Beaucoup de militants espéraient pouvoir stabiliser un système d'auto-défense. Mais il manque deux facteurs essentiels à un tel projet : des directions politiques qui feraient elles-mêmes ce choix, et une bataille politique unitaire, démocratique et radicale, qui ne cèderait rien sur les principales revendications sociales et politiques.
La capacité de mobilisation a faibli, mais elle reste forte, comme l'a prouvé la manifestation syndicale de Johannesburg contre le nouveau projet de taxe qui devrait appauvrir un peu plus les plus démunis. A l'appel du COSATU, et soutenue par l'ANC, la grève générale contre la TVA, aurait été l'une des plus massives de ces dernières années. Elle a déjà plus de 30 morts. Mais les confusions et divisions qui règnent dans l'ANC ont été intériorisées par une large partie du mouvement de masse. La perte de confiance dans les capacités de résistance nourrit le pourrissement politique dans les townships. *
25 octobre 1991
1) Voir Inprecorn° 335 du 19 juillet 1991.