Au cours des années 80, l'Afrique du Sud a connu des affrontements politiques et sociaux d'une ampleur inégalée dans son histoire. Durant cette période, des dizaines de milliers de femmes et d'hommes se sont lancés à l'assaut de l'apartheid. Après plusieurs années de combats, de répression, d'espoir et de peur, l'histoires'est brutalement accélérée. Le pouvoir décidait de négocier avec son ennemi de toujours, le Congrès national africain (ANC). Peter BLUMER
POUR la plupart des ac-
tivistes, ce tournant ne pouvait, dans un premier temps, qu'apparaître comme le fruit de leurs seules luttes. Et c'est un fait que le débat au sein de la classe dirigeante sud-africaine avait été, de 1984 à 1987, profondément percuté par la peur du désordre social généralisé qui menaçait aussi bien les institutions racistes l'appareil productif.
Mais, une fois les premières négociations engagées, tout a semblé changer étrangement. Le pouvoir, qui était censé avoir agi le dos au mur, multipliait les initiatives, accélérait de lui-même les réformes, tandis que l'ANC, de son côté, s'embourbait dans ses contradictions.
Pour comprendre cet apparent paradoxe, il faut, bien sûr, évoquer la nouvelle situation internationale, la pression des Soviétiques et l'essoufflement des luttes depuis 1987. On ne peut pas prétendre comprendre le processus politique en cours sans rappeler que le système économique de l'apartheid était déjà entré dans sa crise finale à la fin des années 70. De Klerk ne fait que mettre en place un nouveau modèle économique objectivement nécessaire depuis plus de dix ans. C'est donc la combinaison d'une conjoncture politique peu favorable au mouvement populaire, d'une part, et la capacité du capitalisme sud-africain à rechercher sa propre mutation, de l'autre, qui explique que De Klerk puisse conserver en permanence l'initiative dans le contexte actuel.
Au début des années 80, le pays est entré dans une grave récession malgré les profits engrangés grâce à la flambée des cours de l'or durant les années précédentes. Cette récession va se poursuivre tout au long de la décennie et a, en fait, une double origine. Elle est, bien sûr, le fruit de la crise internationale — l'Afrique du Sud est un pays exportateur de produits primaires et la conjoncture mondiale est marquée par la baisse des cours et de la demande. Mais cette récession est ensuite — et c'est cela qui va déconnecter la crise sud-africaine des fluctuations internationales — le résultat des contradictions mêmes du système socio-économique de l'apartheid
On sait, en général, quelles sont les contraintes structurelles de l'apartheid : faiblesse de la demande intérieure, manque de main-d'œuvre qualifiée, insuffisance de la productivité et donc faible capacité d'exportation de biens manufacturés. Mais on sait aussi que cela n'a pas empêché le système de se reproduire sans trop de heurts jusqu'aux années 60 et au début des années 70. A cette époque, alors que certains libéraux comme Hopenheimer, patron de la multinationale Anglo-
American, protestaient déjà contre la rigidité du système, le pays attirait encore massivement les capitaux étrangers et connaissait un important "boom" industriel. Les profits étaient alors à leur apogée.
Le pays aurait très bien pu en finir avec la ségrégation raciale après la
Seconde Guerre mondiale, au moment où commençait à évoluer tout le y mode de domination impérialiste sur le tiers monde. Pourtant, avec des raisons politiques et sociologiques spécifiques à ce pays, c'est le poids considérable du secteur minier et ses propres contraintes qui expliquent le maintien, aussi "tardif", d'une économie capitaliste nationale régulée de la sorte.
Voilà pourquoi l'apartheid, comme mode particulier d'accumulation, a pu fonctionner jusqu'aux années 70
Il n'y avait rien d'anachronique du point de vue de la mise en valeur du capital, et ce, en dépit des rigidités et des coûts du système. Une fois atteint un certain niveau d'accumulation, ces problèmes ont commencé à affaiblir l'édifice. Le développement croissant de l'industrie manufacturière, puis celui des services, impliquèrent peu à peu de nouveaux besoins et exigèrent de nouveaux débouchés que le
«développement séparé » des races et son organisation ne pouvaient satisfaire.
L'essoufflement du système
Ce tournant est difficile à dater ; plusieurs réponses ont été données. Ce qui est, en revanche, certain c'est que la récession qui s'ouvre en 1981 est marquée par l'essoufflement du système. Ainsi, entre 1980 et 1985, les faillites augmentent de 500 %. Le taux d'escompte passe de 9,5 % à 17 % au cours de l'année
1981 ; il atteint 18 % en 1982 et 25 % en août 1985. Le total des investissements passe de 2 346 millions de rands en 1981 à 1 408 millions en 1984 (1). Cette même année, la dette extérieure atteint 24,8 milliards de dollars, dont 13 milliards à court terme. La production manufacturière baisse en volume, les coûts salariaux augmentent, le chômage croît, le volume des exportations diminue.
1) Un rand équivalait à 2,50 FF au début 1991.
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La récession va se poursuivre malgré la reprise internationale du milieu des années 80. Elle va même s'aggraver sous l'effet des mobilisations syndicales, de la perte de crédit de ce pays aux yeux des investisseurs étrangers, et de la crise de l'industrie aurifère.
La crise structurelle de l'apartheid survient donc avant les explosions sociales des années 80. Il y avait déjà eu la grève générale au Natal, en 1973, et le soulèvement de la jeunesse du Transvaal en 1976. Plusieurs commissions paraétatiques avaient d'ailleurs commencé à réfléchir à des réformes. Une série de réformes auraient commencé à être appliquées dans le domaine des lois du travail au tournant des années 80. Mais le pouvoir traînait les pieds. Rien n'apparaissait alors comme décisif et la répression demeurait le principal moyen de surmonter les contradictions du système.
A cette époque, le débat entre le pouvoir et les libéraux — en réalité, l'expression du grand patronat financier et industriel — pouvait se résumer ainsi : le premier expliquait que trop de réformes provoqueraient la révolution, et les seconds rétorquaient que pas assez mèneraient à la révolution.
Les limites d'un mode de développement
La récession des années 80 va, de toutes façons, accélérer tout ce processus et renverser définitivement les positions au sein du régime. On ne peut pas comprendre la situation actuelle, si on ne comprend pas cette combinaison entre la pression sociale exercée par les luttes récentes, et les nouveaux besoins du développement capitaliste.
L'Afrique du Sud a connu, pendant toute une période de son histoire, ce que cessus d'industrialisation par substitution d'importations. Cela a donc pris la forme d'un très fort secteur d'Etat (énergie, acier) en amont des industries minières et manufacturières, et d'une production de biens manufacturés dont les débouchés ont été, pendant très longtemps, essentiellement concentrés dans la population blanche.
Il s'agissait d'un système "dual" qui débouchait sur deux problèmes : une dépendance technologique grandissante vis-à-vis de l'extérieur, et une limite du marché intérieur.
Pour dépasser ces deux contraintes, il faudrait que le pays soit capable d'exporter des biens durables de manière infiniment plus importante qu'actuellement. Il devrait, par exemple, être capable d'ex14:
porter de l'acier inoxydable de haute qualité ou des pots d'échappement catalytiques plutôt que de l'acier. Pour réussir ce pari, il est nécessaire de réaliser d'importants gains de productivité, d'améliorer compétitivité et d'abaisser les coûts de production.
Ce pays exporte pour 14 % de produits manufacturés contre 70,5 % de produits miniers. Il importe, en revanche, pour 36 % de produits manufacturés et pour 27 % de machines et d'équipements. Il faudrait donc que soit réduite la dépendance envers les exportations de produits primaires. En effet, les prix de l'or sont à la baisse depuis de longues années. Le métal jaune a perdu sa fonction de valeur refuge et 70 % de la production sud-africaine va à la bijouterie. Alors que les cours tournent actuellement autour de 360 à 400 dollars l'once, les autorités sud-africaines estiment qu'à 320 dollars toute l'industrie aurifère du pays s'écroulerait faute de rentabilité. Cette dernière serait d'ailleurs très inférieure à celle acquise par les mines australiennes, alors que les filons sont de plus en plus profonds et la teneur de plus en plus réduite.
Les patrons de l'industrie minière prétendent que 40 % de l'or extrait l'est aujourd'hui à perte. Ils ont licencié 40 000 mineurs en 1990 et prévoient encore 75 000 licenciements dans les années qui
La Banque centrale a appliqué une doctrine monétariste classique au rand en cherchant, il est vrai, à abaisser un taux d'inflation qui était encore de 14,7 % en 1989 ! Depuis 1988, le pouvoir a opté pour une politique d'ajustement afin de freiner la demande intérieure. Pareille profession de foi pourrait paraître surréaliste quand on connaît la pauvreté dans laquelle vit la majorité des Noirs. Mais ce serait oublier que ce système produit malgré tout une demande importante en produits de luxe, un surcoût en matière de défense et d'énergie, un énorme endettement d'une agriculture sur-protégée, etc. Ainsi, pour 1990 et 1991, les responsables de l'économie ont ouvertement cherché à limiter la croissance du produit intérieur brut (PIB) à 1% l'an.
La contradiction est là : si on voulait commencer à réduire les énormes disparités entre "races", c'est-à-dire si on voulait rompre avec les politiques sociales de l'apartheid, il faudrait au minimum une croissance de 5 % par an sur une très longue période.
Dès lors, où est le nœud du problème pour le régime ? Il lui faut engager une transition pour dépasser le vieux mode d'accumulation. Il lui faut, pour cela, trouver tout à la fois un consensus politique avec ses anciens adversaires et appliquer une politique de sortie de la récession qui, au moins dans un premier temps, n'aggrave pas le déficit public, n'augmente pas la dette et n'affaiblisse pas le rand.
Il a donc besoin d'anesthésier ses adversaires dans un complexe débat constitutionnel et de leur faire admettre que la transition "démocratique" a d'abord besoin d'une réforme maîtrisée du capitalisme sud-africain.
Des réformes pour quoi faire ?
De nombreuses réformes politiques ont été entreprises ou annoncées. Elles visent, sans aucun doute, à changer résolument les institutions ; mais elles cherchent aussi à préserver l'autorité politique finale de la classe dirigeante blanche. Au plan économique, en revanche, les projets du gouvernement ne vont pas, pour le moment, plus loin que l'aide au secteur informel et à la petite entreprise noire. Le seul moyen pour redistribuer quelques revenus supplémentaires aux populations déshéritées des villes et des campagnes est d'entreprendre un rééquilibrage des dépenses publiques au détriment des Blancs. Ainsi pourrait être sauvegardée la politique monétariste de sortie de crise par une opération à somme nulle. Mais, de toute évidence, le pouvoir devra manœuvrer avec une extrême prudence pour éviter de se couper, à un moment délicat, d'une grande partie de l'électorat blanc. Autant dire que les rythmes vont être très lents et que les effets sociaux éventuels vont être "homéopathiques" !
Dernière possibilité, créer les conditions sociales pour un retour des investissements étrangers et les conditions politiques pour une aide financière extérieure allant à des projets sociaux divers. Mais à ce niveau, le principal problème rencontré sera celui de la conjoncture mondiale.
Face à cela, l'ANC et le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU) défendent une politique keynésienne de redistribution des revenus, de hausse du pouvoir d'achat des masses afin, disent-ils, de favoriser la demande intérieure et de dépasser la ségrégation sociale. Il s'agirait, par ailleurs, de définir un nouveau système où l'Etat continuerait à jouer un rôle important de régulation dans une perspective progressiste. Certaines directions syndicales ont été jusqu'à souhaiter l'amélioration de la compétitivité extérieure de l'industrie sud-africaine comme moyen pour sortir de la crise, et donc de l'apartheid — ce qui les amène à proposer l'entrée des syndicats dans les directoires des grandes sociétés du pays.
Les patrons, pendant ce temps, maintiennent un projet de rationalisation par les licenciements, par le contrôle des salaires et la paix sociale. Pour eux, il suffirait de laisser le marché agir pour que les investissement étrangers affluent afin de modifier progressivement la structure économique du pays.
Par le passé, notamment à l'époque où avait été rédigée la Charte de la Liberté (2), l'ANC présentait l'apartheid comme une forme coloniale dépassée et donc contraire aux besoins mêmes du capitalisme. Cette analyse, censée convaincre les secteurs modernistes et démocratiques de la bourgeoisie et de l'impérialisme, était erronée. L'apartheid correspondait, au contraire, à un besoin vital de mise en valeur du capital dans ce pays.
Et PANC ?
Aujourd'hui, en revanche, l'ANC ne cherche plus à expliquer l'évolution du système lui-même. Il campe sur une position triomphaliste qui consiste à expliquer toute l'affaire par le seul effet du mouvement des luttes des années 80. On retrouve ainsi ce caractère permanent du mouvement de Nelson Mandela qui est l'auto-proclamation - une forme de sectarisme qui désarme les cadres et les militants. Actuellement, de toute évidence, l'Etat et le patronat ont décidé d'accélérer la mutation du système économique sud-africain. Cela devrait changer les enjeux politiques et sociaux des négociations en cours. Le vrai défi pour le mouvement de libération dans son ensemble serait de se saisir des ouvertures actuelles pour relancer les luttes, redonner confiance au mouvement de masse et porter les exigences sociales au-delà des réformes voulues par le pouvoir. On ne peut plus, a fortiori aujourd'hui, expliquer que le pouvoir négocie le dos au mur et, par conséquent, considérer les simples réformes institutionnelles comme un but en soi.
Si la question du pouvoir n'est évidemment plus à l'ordre du jour, la retraite doit se faire de manière à préserver les cadres de mobilisation unitaires et à maintenir dans son programme l'espoir des années 80.
Malheureusement, telle n'a pas été la politique suivie. Les reculs subis, mais parfois acceptés, ont maintenant un effet cumulatif sur l'état du mouvement populaire. L'ANC n'arrive pas à formuler un programme économique cohérent, qui puisse être mobilisateur. Dans le secteur des mines, le syndicat du COSATU, le National Union of Minesworkers (NUM), négocie, sans trop y croire, un dégraissage "social" des effectifs.
La perte d'indépendance des syndicats par rapport à l'ANC et l'aggravation du caractère secret des négociations renforcent le malaise à la base. Plus grave encore, certains continuent à prétendre que les discussions actuelles avec le gouvernement ont toujours comme enjeu la perspective du pouvoir d'Etat pour les opprimés. Et la signature de l'accord de paix (voir article ci-dessous) conforte le régime dans son espoir de coopter et d'enfermer la direction de l'ANC dans une sorte de cogestion de la transition avant même que la moindre réforme économique et sociale ait été entreprise. *
22 octobre 1991
2) La Charte de la Liberté, programme historique de l'ANC, contient un projet de nationalisations de grande ampleur sous le titre "Le peuple doit partager les richesses du pays"