politique de "construction du capitalisme", menée depuis deux ans par les élites politiques issues de Solidarité sous la surveillance du Fond monétaire (FMI), a été crédible, ce consensus du refus n'a pu se transformer en consensus en faveur seulement avec l'Albanie, mais aussi avec les Albanais de Macédoine et du Monténégro), avec des moyens au plan de la Yougoslavie et des institutions internationales pour protéger leurs droits. Il en va de même pour les Serbes de Croatie. Il faut dans les républiques des formes de souveraineté nationale — ethnique →, dans le cadre d'une souveraineté de tous les citoyens : ce sont deux types de souveraineté pour lesquelles il faut trouver des formes de représentation. En ce moment, les Serbes de Croatie ont, comme Janus, deux faces, l'une tournée vers Zagreb et l'autre vers Belgrade ; on veut leur imposer de choisir. Alors que l'art politique est de modeler la physionomie complète. »
Tables rondes pour la paix
A Sarajevo, comme en écho aux précédentes positions, se tiennent régulièrement des tables rondes d'un "pré-parlement" (ou parlement parallèle). Les organisateurs sont les fondateurs de l'Association pour une initiative démocratique yougoslave (UJDI) dont fait partie M. Pupovats. Ils s'étaient constitués il y a deux ans avec de faibles forces dans diverses républiques, en défense d'une approche démocratique radicale des conflits, en premier lieu celui du Kosovo. Dans les séances du "pré-parlement" sont conviés des représentants de tous les protagonistes, au pouvoir ou dans l'opposition. Naïveté ? Volonté de prolonger l'existence d'une Yougoslavie moribonde ? « La Yougoslavie n'est pas une fin en soi pour UDJI », dit Pupovats; « l'essentiel est dans la recherche de solutions démocratiques. Or, sur le territoire où nous vivons, les démarches unilatérales peuvent être légitimes. Mais elles sont dangereuses et vouées à l'impasse ».
Et, comme conclusion : « exploiter le nationalisme est une facilité », estime Marko Orsocio, le très populaire moine franciscain, croate de Bosnie, ardent défenseur d'une Bosnie-Herzégovine souveraine dans un cadre yougoslave ; « avec le nationalisme, il n'est pas nécessaire de penser, il suffit de sentir » dit-il doucement : « Le régime n'a pas poussé les gens à penser jusqu'à présent... On érige des barrières entre religions ou entre langues dans le but de dresser ou de consolider des frontières. Mais si les droits sont respectés, les frontières le seront aussi... et perdront de l'importance.» *
25 octobre 1991
Le bateau
ivre
Les élections législatives du 27 octobre 1991 ont confirmé avec force la prise de distance de la population polonaise envers le champ politique actuel. La massivement désavouée. Mais, pour autant, en l'absence d'une alternative d'une autre politique. L'extrême éparpillement des voix fait qu'aucune formation ne parvient à dépasser le seuil de 6 % par rapport au nombre d'inscrits. Cyril SMUGA
« Tous les partis, sans exception, ont reçu une leçon d'humilité. » Force est de constater la • justesse de ce jugement porté par les éditorialistes de l'hebdomadaire Polityka (1), car seule la Confédération de la Pologne indépendante (KPN, nationaliste), qui renoue avec la tradition de Pilsudski (2), et qui peut se prévaloir d'une tradition de douze années d'opposition, a accru le nombre de ses voix en comparaison avec l'élection présidentielle de novembre 1990 (3).
La montée régulière des abstentions — 39,37 % lors du premier tour des élections présidentielles de 1990, 46,6 % lors du second tour de la présidentielle ; 56,8% cette fois-ci — indique que, pour, un nombre croissant de Polonais, les changements à la tête de l'Etat ne signifient nullement un changement potentiel de leur sort.
Le rejet de la politique néolibérale, connue sous le nom de "plan Balcerowicz", imposée par les deux gouvernements successifs du nouveau régime, est patent.
Les partis des deux premiers ministres qui se sont succédés au gouvernement — Tadeusz Mazowiecki et Jan Krzysztof Bielecki — totalisent seulement 8,07% des inscrits, et l'Union démocratique perd plus de 1,5 million de voix, en comparaison avec le score de son candidat à l'élection présidentielle de novembre 1990, et ce malgré une cure d'opposition de près d'un an.
Mais ce qui est nouveau, c'est l'effondrement de l'électorat des partis qui avaient porté Lech Walesa à la présidence. Alors que ce dernier obtenait plus de 6,5 millions de voix en novembre 1990, les organisations qui l'avaient soutenu alors obtiennent, toutes ensemble, moins de 4 millions de voix (4).
Lech Walesa, dont la fonction présidentielle sort renforcée de ces élections, face à un Parlement dépourvu à la fois de légitimité et de majorité, ferait bien de tenir compte de l'usure dont il est victime après seulement onze mois de présidence.
« Polonais = catholiques » ?
Si la hiérarchie catholique s'était abstenue de donner des consignes de vote précises, l'Action catholique et, dans une moindre mesure, l'Entente du centre, ainsi que certains des candidats du syndicat Solidarité, avaient bénéficié d'un large soutien des curés. Un grand nombre de prêtres n'ont pas hésité à indiquer le bon choix à leurs ouailles au cours des messes du dimanche 27 octobre.
La modestie relative des scores de ces
1) Polityka n° 44 du 2 novembre 1991. Polityka est un des principaux hebdomadaires polonais. Il est proche de la Socialdémocratie de la République de Pologne (ex-Parti ouvrier unifié polonais, POUP).
2) Homme d'Etat polonais de l'entre-deux-guerres, issu de la tradition nationaliste du Parti socialiste polonais, auteur, en mai 1926, d'un coup d'Etat qui instaura un régime fort.
3) Son candidat, Leszek Moczulski, recueillait alors 411 516 voix, soit 1,49 % des inscrits.
4) Il s'agit du syndicat "Solidarité", de l'Entente du centre, du Mouvement paysan, de l'Action catholique et du Congrès libéral démocratique.
formations, qui ont usé et abusé de l'équation « Polonais = catholiques », témoigne que même l'emprise de l'Eglise sur la société est aussi entrée en crise (5).
Les scores respectifs obtenus par les listes du Syndicat "Solidarité", du syndicat "Solidarité 80" (6) et de l'Union de la gauche démocratique (qui regroupait, outre la Social-démocratie de la République de Pologne - SDRP, ancien Parti communiste —, les syndicats anciennement officiels OPZZ) (7), s'ils doivent être interprétés avec prudence au vu du caractère particulier de ce test électoral, témoignent d'une modification des rapports de forces au sein de la classe ouvrière, au détriment du syndicalisme issu de la clandestinité.
Y a-t-il une gauche dans l'avion ?
Le score obtenu par la SocialDémocratie, qui arrive en seconde position en nombre de voix et disposera d'un groupe parlementaire fort de 60 députés, aurait tendance à masquer le fait que la gauche polonaise, toutes tendances confondues, est la grande perdante de ces élections. Avec moins de 6 % des inscrits et à peine 14,5 % des suffrages exprimés, elle ne parvient pas à concentrer sur ses candidats le vote protestataire de tous ceux qui ne supportent plus la régression sociale orchestrée par le nouveau régime. La gauche post-stalinienne (SDRP) perd près de 170 000 voix en comparaison avec le score de son candidat Wlodzimierz Cimoszewicz lors de l'élection présidentielle de 1990. Quant à la gauche post-Solidarité, avec moins de 300 000 voix, elle reste marginale (8). Les organisations de gauche avaient mis l'accent dans leur campagne sur la nécessité de préserver une politique sociale de l'Etat et sur la critique de l'extrémisme néolibéral de la droite. Ce faisant, elles n'ont pas rompu de manière significative avec l'idée que la politique est une affaire de spécialistes et qu'elle se fait au niveau des centres de décision dont est exclue, a priori, la majorité de la population. L'idée de l'auto-organisation des travailleurs, comme celle de l'autonomie ouvrière - valeurs pourtant fondamentales pour Solidarité dans les années 19801981 — ont été absentes des joutes préélectorales. La gauche polonaise paye ainsi sa soumission à l'étatisme ambiant et à sa conception de la démocratie réduite aux combats parlementaires.
Les fractures traditionnelles du champ politique polonais — la division entre l'ancien régime et l'ancienne opposition - s'estompent. Ainsi, l'ensemble des groupements issus de la tradition de l'op= Imprecor n° 340 du 8 au 21 novembre 1991 position antibureaucratique (9) ne parvient pas à mobiliser le quart des inscrits alors que les partis issus de l'ancien ré-
— qui ont centré leur agitation sur le bilan désastreux (11) des deux années de transition vers le capitalisme — ne parviennent pas à tirer profit du désarroi populaire. Les nouvelles lignes de partage entre une gauche anticapitaliste, porteuse des valeurs de liberté individuelle et d'égalité et une droite restaurationniste, de plus en plus tentée par l'autoritarisme et la mise en avant d'un catholicisme teinté d'intégrisme, sont encore trop floues et heurtent trop les divisions issues du passé pour pouvoir s'affirmer clairement.
Les résultats électoraux indiquent, à leur manière, que la structure de la société polonaise tend à s'effondrer sous les coups de la politique économique et sociale mise en place par ceux qui se sont appropriés les traditions du combat antibureaucratique. Mais ces élections montrent également que cet effondrement ne s'accompagne nullement de la naissance d'une structure nouvelle. Elles soulignent l'extrême faiblesse des nouvelles institutions politiques et l'absence d'une option ne serait-ce que potentiellement alterna-
Que fera le roi Walesa ?
D'ores et déjà, il est clair que le nouveau Parlement manque de légitimité. De plus, aucun des blocs potentiels n'y dispose de majorité permettant de composer un gouvernement. Bien que la majorité des parlementaires approuve l'option procapitaliste en cours, il est peu probable que la simple poursuite de la politique néolibérale, condamnée d'une manière claire par la population, puisse contribuer à stabiliser les institutions en crise. Le mécontentement social grandissant risquerait, dans ces conditions, de s'exprimer dans la rue.
Reste au président le choix de la manipulation sociale. En 1990, il avait déjà eu recours, avec un certain succès, au thème de l'"'accélération" des réformes et à la mise à l'index du rôle de frein prétendument exercé par l'appareil étatique et économique hérité de l'ancien régime. A la
5) Notons également que les groupuscules les plus ouvertement réactionnaires et antisémites ne sont pas parvenus à obtenir des élus
6) "Solidarité 80" est issu d'une scission intervenue au sein du mouvement clandestin à l'occasion des négociations de la Table ronde, en 1989. Il regroupe une petite frange de travailleurs radicaux de droite, mais aussi de gauche dans certains endroits — notamment à Varsovie où l'animateur de ce syndicat dans l'entreprise de construction automobile FSO se réclame de la IVe Internationale.
"Solidarité 80" jouit d'une implantation signiticative dans la région de Szczecin où il a obtenu son seul élu lors de ces législatives (comptabilisé dans les "divers" du fait du score obtenu à l'échelle nationale).
veille des élections, il a une nouvelle fois tenté une opération de ce genre : interrogé à la télévision le mercredi 23 octobre, il a expliqué qu' « un développement de gauche est contraire à l'âme de la nation », et a laissé entendre qu'il « sait où se trouvent les têtes de pont de la trahison ». Les membres de sa chancellerie, ministres d'Etat liés aux partis de droite, n'avaient pas attendu ce feu vert pour lancer l'idée d'une accélération de la "décommunisation". Il s'agit en fait de limiter les droits civiques de ceux qui, à tort ou à raison, sont assimilés par les proches de Walesa à l'ancien régime. Tout discours aux connotations vaguement sociales est, de de ces apprentis inquisiteurs, à
Lech Walesa n'a pas caché qu'il esperait que le nouveau Parlement lui laisserait les mains plus libres : « Je ne suis pas un dictateur, mais je demande combien de centres de pouvoir nous avons dans cet Etat ? Il faut quelqu'un qui conduise. Je le dis : deux forces ont fait bloc. D'un côté la majorité issue de Solidarité, qui a peur de la dictature et d'un pouvoir fort — et on peut [les] comprendre. De l'autre, les forces post-communistes, qui voient dans un excès de démocratie la possibilité de cacher les anciens péchés, de nouvelles magouilles et l'anarchie. Pour changer les lois, il faut du temps et [ces forces post-communistes] sont plus rapides et savent profiter des failles. Ils ont les mêmes slogans — plus de démocratie, pas de décrets qui protegeraient devant les excès. Mais pendant ce temps la Pologne peut être dépecée, vendue et emportée dans des valises (...) » (12).
Bien que sa popularité soit au plus bas, Walesa apparaît comme le dernier garant de la poursuite de la politique exigée par le FMI. Et si ce dessein exige de prendre quelques libertés avec la démocratie et les droits de l'homme, ce n'est pas le FMI qui en sera offensé.
6 novembre 1991
7) L' Entente nationale des syndicats (OPZZ) est l'organisation syndicale issue de l'ancien régime.
8) A Wroclaw, la liste de Solidarité du travail, qui comprenait des militants s'identifiant à la IVe Internationale, a obtenu 10 299 voix, soit environ 2 000 de moins que le minimum nécessaire pour obtenir un élu.
9) Solidarité du travail, Mouvement démocratique social, Mouvement paysan, Union démocratique, Congrès libéral démocratique, Syndicat "Solidarité", Entente du centre, Action catholique et KPN.
10) La SDRP et le Parti paysan polonais (PSL, ex-ZSL) rassemblent moins de 10 % d'inscrits.
11) Voir Inprecorn° 338 du 11 au 24 octobre 1991.
12) Polityka n° 43 du 26 octobre 1991.
RESULTATS DES ELECTIONS PARLEMENTAIRES DU 27 OCTOBRE 1991
NOMBRE
Inscrits
27 516 166
Votants
11 887 949
Exprimés
11 218 602
"Gauche"
Union de la gauche
1 343 989 démocratique (SDRP)
Solidarité du travail (SP)
229 981
Mouvement démocratique social (RDS)
51 606
"Paysans"
PSL
(Agrariens, ex-ZSL)
972 653
Mouvement paysan agrarien
(ex- Solidarité rurale)
612 536
"Libéraux"
Union démocratique
(Mazowiecki)
1 381 010
Congrès libéral démocratique
(Bielecki)
839 151
Union de la politique réelle (ultra-libéraux)
252 419
"Chrétiens-démocrates"
Démocratie chrétienne
264 759
Parti des démocrates- chrétiens
124
526
"Droite"
566 539
Syndicat "Solidarité"
Entente du centre
977 140
Action catholique
(Union chrétienne nationale)
979 384
Confédération de la Pologne indépendante (KPN)
841 395
Minorités nationales
Minorité allemande
131 258
Union polonaise occidentale
25 803
Mouvement autonomiste de Silésie
39 265
Divers
Parti des Amis de la bière
366 848
Parti "X" (Tyminski)
52 727
Divers et listes locales
1 165 613
% INSCRITS
100
43,20
40,77
4,88
0,84
0,19
3,53
2,23
5,02
3,05
0,92
0,96
0,45
2,05
3,55
3,56
3,06
0,48
0,09
0,14
1,33
0,19
4,24
% EXPRIMES
100
11,98
2,05
0,46
8,67
5,46
12,31
7,48
2,25
2,36
1,11
5,05
8,71
8,73
7,50
1,17
0,23
0,35
3,27
0,47
10,39
DEPUTES
(460)
60
4
48
28
62
37
3
5
4
27
44
49
46
2
16
3
10
Inprecor nº310 du 8 au 21 novembre 1991 =