QUEL JEU les Etats-Unis sont-ils en train de jouer en Haïti ? En application d'une récente résolution de l'Organisation des Etats américains (OEA), George Bush signait, le 29 octobre 1991, un décret d'embargo dans lequel on peut lire que « les graves événements de la République d'Haïti (...) constituent une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale, la politique étrangère et l'économie des Etats-Unis ». En conséquence de quoi, Alvin Adams, ambassadeur des EtatsUnis, convoquait des hommes d'affaires haitiens et les avertissait qu'ils risquaient de perdre leur visa d'entrée aux Etats-Unis et le gel leurs avoirs s'ils essayaient de contourner l'embargo. On ne peut, a priori, imaginer position plus ferme.
Mais quelle est l'attitude de ce même ambassadeur dans les coulisses ? C'est le problème qu'ont voulu poser une cinquantaine d'organisations populaires, socio-professionnelles, de droits de l'homme, ainsi que la Conférence haïtienne des religieux. Dans une lettre adressée à Adams au mois de novembre, elles écrivent : « Nous comprenons difficilement les conditions que votre ambassade cherche à imposer depuis un mois au gouvernement légitime. Celles-ci correspondent étrangement aux propos actuellement présentés par le fameux "comité de crise" du Sénat de la République qui s'est placé dans une totale illégalité :
1- le renvoi du retour du Président Aristide à une date très reculée (dans 6 mois):
2- la démission du Premier ministre légitime René Préval avant le retour d Aristide ;
3- le choix d'un autre Premier Ministre résultant d'une concertation entre Aristide et les présidents des deux chambres pendant l'exil de notre président constitutionnel ;
4- la formation d'un cabinet ministériel par ce nouveau Premier Ministre qui commencerait à travailler pour rendre possible le retour d' Aristide;
5- le maintien du général Raoul Cédras, chef des putschistes, à son poste de commandant de l'armée.
(...) Votre position, Monsieur
HAITI
Officiellement, les Etats-Unis défendent avec éclat la cause du retour à la démocratie en Haïti. Mais dans les coulisses, il en va autrement. Les Etats-
Unis seraient-ils « la main invisible qui a inspiré le coup d'Etat », dont parle le Pere Aristide sans jamais la nommer (voir Inprecor n° 339 du 25 octobre 1991)?
Arthur MAHON l'Ambassadeur, traduit un appui direct aux principaux criminels, auteurs etlou complices du putsch pour lesquels vous réclamez l'impunité ; ce qui nous porte à nous interroger sur les origines profondes de ce coup d'Etat.
Il est évident que de nombreuses combines sont en train d'être montées pour faire pourrir la situation et parvenir à casser la résistance du peuple en vue d'imposer une solution contraire à sa volonté. »
L'ambassadeur, POEA et les putschistes
Des organisations de défense des droits de l'homme ont écrit à l'OEA, s'étonnant que l'ambassadeur nord-américain ait accompagné la délégation de parlementaires haïtiens à Carthagène. Dans cette ville colombienne, ils ont participé du 22 au 24 novembre à des négociations avec Aristide.
Cette rencontre était présidée par Ramirez
Ocampo, ancien ministre colombien, que l'OEA a chargé de suivre le dossier de la crise haitienne. Aucun texte n'y fut signé
Les parlementaires refusaient en effet qu'y soit fait explicitement mention du retour d'Aristide au pouvoir.
Bush a signé le décret d'embargo après qu'Aristide se soit déclaré disposé à choisir un nouveau Premier ministre, en concertation avec les présidents des deux chambres législatives. Le nouveau gouvernement serait ouvert à des membres de l'opposition. Mais il semble que, comme l'affirment les auteurs de la lettre ci-dessus, les Etats-Unis veuillent maintenant obtenir davantage. Ils souhaitent qu'Aristide ne revienne (éventuellement) en
Haïti que lorsque l'armée aura fini de démanteler les organisations populaires et de terroriser la population. Ainsi, lors du retour d'Aristide, militaires et bourgeois n'auraient plus à craindre les représailles de la population.
Visiblement, l'OEA suit les EtatsUnis dans cette voie. Et selon l'agence Reuter, des diplomates disent que la France « craint que Washington et ses alliés sud-américains puissent se préparer à laisser tomber » Aristide, et « des sources diplomatiques françaises soulignent que la rencontre de Carthagène a été organisée de manière à isoler Aristide ». Dans Le Monde, Marcel Niedergang écrit que « la majorité des membres de la mission de l'OEA ne serait plus favorable à un retour "immédiat" du Père Aristide et souhaiterait agir avec "souplesse" et tenter de répondre aux "accusations de violation de droits de l'homme formulées par les adversaires du gouvernement Aristide à son encontre" ».
Après la réunion de Carthagène, Ramirez Ocampo affirmait : « Je crois que l'embargo devrait être levé dès qu'un nouveau gouvernement aura été formé. » Dans la déclaration publiée après Carthagène, Aristide lie, quant à lui, « l'urgence de constituer un nouveau gouvernement » et « le principe de son retour dès que possible ». Il sait qu'en Haïti la contre-révolution duvaliériste bat son plein, que le peuple est pris en otage et qu'il doit faire des concessions pour pouvoir reprendre la lutte à ses côtés. Mais il sait aussi que s'il n'obtient pas d'assurances sur son retour dans un délai proche, les prétextes ne manqueraient pas pour en retarder indéfiniment la date. N'est-on pas en train d'accumuler des documents falsifiés pour démontrer qu'il a violé la Constitution, qu'il a détourné de l'argent ou qu'il est malade et incapable de diriger Haïti ?
De leur côté, les putschistes essaient de gagner du temps et de se mettre en position de force. Ils sont confrontés à la formidable résistance de la population. Malgré la répression, elle refuse d'envoyer ses enfants à l'école. En dépit de l'embargo, dont elle est la première à souffrir, elle demande qu'il s'exerce avec encore plus de rigueur afin de hâter la chute des putschistes. Mais ces derniers viennent de recevoir un ballon d'oxygène sous la forme de 110 000 barils de pétrole. D'autres pétroliers sont attendus. Ceci devrait permettre à la dictature de tenir jusqu'au 5 janvier 1992, date à laquelle elle prétend organiser des élections. *
4 décembre 1991